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PATHOGÉNIE

A première vue, en visitant un de ces ateliers que nous avons décrits plus haut, et, dans lesquels, les ouvriers vivent et respirent dans une atmosphère saturée de poussières, il était tout naturel pour les premiers observateurs de l’ostéite des nacriers, d'établir un lien direct entre l'affection et les débris pulvérulents. Cependant tout le monde n'# pas été d'accord sur le mécanisme qui préside à l'évolution pathogénique de la maladie.

Pourquoi, en effet, parmi tant de professions, dans lesquelles les ouvriers travaillent au milieu de poussières(meuniers, lailleurs de pierre, ouvriers enlimes, etc.) n'observe-t-on que des lésions de selérose pulmonaire ou des dermatokonioses ?

Pouvait-on done, à juste titre, invoquer comme cause directe l’action des poussières brutes entrainées dans le torrent cireulatoire, après avoir traversé l’endothélium pulmonaire ? Dans ces conditions, la poussière de nacre aurait agi comme un véritable embolus de Vircnow allant provoquer une thrombose des vais-

seaux sanguins irriguant les os.

A |} Nue

Mais pourquoi observait-on seulement des localisations osseuses ? Pourquoi ne pas retrouver ces mêmes lésions dans les autres organes et les autres viscères ? ENGziscx, il est vrai, attribuait une certaine valeur à l'immersion des mains dans l’eau froide. GüsSENBAUER plus tard, à son tour, croyait pouvoir avancer que les manifestations de l'ostéite des nacriers étaient exactement liées à la situation des segments osseux plus particulièrement en rapport avec le travail de l’ouvrier : par la voie buccale, les os de la face étaient atteints facilement, soit par suite de lésions dentaires ou d’une lésion antérieure du maxillaire, L’ouvrier étant debout devant son travail, les métacarpiens et les métatarsiens, les os de l’avant-bras, fréquemment heurtés, fatigués au niveau des articulations, auraient été de véritables Zoci minoris resistentiæ ; mais nous ne nous arrêterons pas à ces opinions auxquelles leurs auteurs eux-mêmes n’ont pas attaché grande importance. Il est évident que toutes les causes précédentes étaient très insuffisantes à expliquer les faits, d’autant que d’autres poussières industrielles inertes, végétales ou animales, donnaient aussi lieu à des accidents, mais jamais à de l’ostéite.

D'autre part, ce qui a frappé le plus, c’est la constance des localisations et la progression de la tuméfaction de l'extrémité de l’os vers son centre. C’est donc dans

ce double ordre de faits : composition de la nacre et con-

titution des tissus entrant dans la formation de la dia-

physe, qu’il fallait rechercher la pathogénèse des acei-

dents,

De la Nacre

Nous avons vu à propos de l’étiologie et de l’histoire de l’industrie de la nacre, la provenance des différents mollusques qui fournissent la matière première. Nous avons vu aussi que, sauf certaines qualités de brillant, d'épaisseur, de solidité, la nacre est un produit animal presque toujours analogue à lui-même.

A Vienne, les couches internes de la nacre étaient en 1875, seules travaillées, non seulement à cause de leur plus grande épaisseur, mais aussi à cause de leur éclat particulier. Les couches supérieure et inférieure étaient enlevées par exfoliation, tandis que la partie interne était soumise au tour. Les poussières de l'atelier étaient donc constituées exclusivement de particules infimes provenant de cette couche interne.

De quoi se compose cette couche interne ? D’après analyse chimique de coquilles bivalves, elle serait constituée de 90 à 95 0/0 de CO*CaO, de 2 à 3 0/0 de matières organiques et à peu près autant de divers autres .sels. On pourra consulter à ce sujet les travaux de . SCHLOSSBERGER sur la constitution chimique des mol- lusques (Die Chemie der Gewebe des gesammiten Thierreiches. Leipzig et Heidelberg, 1856).

KLAUSER, assistant de l’Institut de chimie pathologi-

que de Vienne, a fait une analyse chimique qualitative

CARE et quantitative de la nacre. Décrivant et étudiant l’écaille provenant de l’Avicula Margaratifera qui fournit la perle précieuse, il lui trouve comme chez les autres bivalves, comme chez l’huitre commune, trois parties caractérisées d’une façon différente, anatomiquement et chimiquement.

Il distingue :

1° Une couche supérieure (schuppensclucht), couche écailleuse, écaille brune, etc.

2° Une couche crétacée (kreideartigeschicht), couche terne, crayeuse, friable.

3° La couche perlière (perlmutterschicht), la plus interne, nacrée et résistante.

Voici l’analyse comparative de ces différentes cou-

ches :

Première couche :

10,22 de matières organiques ; 0,55 de HO ;

89,23 de CO*CaO;

Traces de MgO et d’alcalins.

z Deuxième couche :

10,15 de matières organiques ; 0,32 de HO ;

89,49 de CO*Ca0 ;

Traces de MgO et d’alcalins.

Troisième couche :

5,57 de matières organiques insolubles dans l’eau ; 0,11 de matières organiques solubles dans l’eau; 93,555 de Co?CaO ;

0,295 d’alcalins ;

(CI, et SO‘ en combinaisons).

L'analyse de la substance organique a permis de reconnaître qu’elle contenait en moyenne 16,7 0/0 d’Az. On n’a pas décelé la présence de P. ou de S. Les substances organiques insolubles dans H°O étaient également insolubles dans les alcalis et acides étendus, tandis que les alcalis et les acides concentrés les dissolvaient si l’on poussait plus longtemps leur action pendant l’analyse. On a remarqué l'existence de deux formes de substances organiques. Il est probable que la seconde, soluble dans l’eau, et que l’on retrouve chez un grand nombre de mollusques à teneur élevée en Az, est absolumentanalogue à celle à laquelle FRÉMY a donné lenom de conchyoline. Nous verrons plus loin le rôle qu’il faut faire jouer à cette substance organique qui, abandonnant au niveau du poumon ses sels calcaires, à la faveur de CO* dissous, resterait alors seule, et, entraînée dans le torrent circulatoire, parviendrait ainsi aux différentes parties du corps, et spécialement dans les ramifications des artères nourricières des os, en y provoquant des lésions de thrombose.

GÜSSENBAUER à essayé de reproduire sur des chiens ces lésions osseuses afin de pouvoir vérifier expérimentalement les faits cliniques.

En mai 1872 il prit des chiens adultes et les mit dans une cage de tôle ; puis, à l’aide d’un ventilateur, il leur fit respirer de la poussière de nacre mélangée avec de l’air dans des proportions plus ou moins considérables. Pour faire cette expérience, il avait recueilli dans une fabrique, environ 60 livres de cette poussière (60 Pfund — 1 Pfund — 1/2 kilogr.).

Mais il réfléchit ensuite qu'il vaudrait peut-être mieux employer des individus en voie de croissance, étant donné qu’il n’y avait pas eu d'observation signalée après une croissance définitive. Mais dans l’un et l’autre cas, malgré quatre mois et demi d’inhalations continues, les chiens ne présentèrent aucune lésion osseuse, et après avoir sacrifié ces animaux, il constata que leur paren-

chyme pulmonaire, leur muqueuse bronchique, étaient farcis de noyaux inflammatoires et suppurés, formés, à leur centre, par un conglomérat de poussière de nacre, véritables lésions banales de pneumokonioseulcérative.

GüssENBAUER ne tenta pas l'injection directe dans le

système circulatoire, soit de poussière de nacre, soit

d'extraits de sa substance organique.

On sait que jusqu’à un certain âge, les extrémités osseuses, chez l’homme, ne sont pas encore complètement ossifiées. La soudure des points épiphysaires se produit

— Dole

pour chaque os à une époque déterminée de la croissance. Quelques-uns même, ne présentent leur ossification définitive que vers la trentième année. Cependant ces derniers cas sont très isolés, et l’on peut dire d’une façon générale que, vers 25 ans, la croissance d’un individu normal bien constitué est terminée.

La période de plus grande activité des extrémités osseuses est entre 14 et 18 ans et c’est, sauf un cas qui nous est personnel, entre ces âges que les accidents de l’ostéite des nacriers éclatent toujours.

En effet, toute cette région diaphyso-épiphysaire est extrêmement riche en vaisseaux, et ces vaisseaux dont -la disposition est très remarquable, ont été décrits par NEumMaNx. D'abord assez larges, ils se rétrécissent en entonnoir de telle sorte que le sang, avant de passer dans les veinulés, est obligé de subir un véritable ralentissement dans les capillaires ; il se produit un état de stase, tout particulièrement favorable à la production d’une thrombbse. Rappelons-nous, en effet, la vieille phrase de LANcEREAUXx : «.… Les thromboses marastiques se produisent toujours au niveau des points où le liquide sanguin a le plus tendance à la stase.… »

Évidemment, dans le cas présent, il ne s’agit pas de thrombose marastique ; mais il nous a paru intéressant de rapprocher du fait qui nous occupe, l’idée contenue dans cette phrase de LANGEREAUX.

D’un autre côté, la stase, seule, ne suffit pas à expliquer la formation de la plupart des thromboses.

BRÜCKER, ZABN, GLÉNARD, etc., les premiers, ont

bien montré qu'il était nécessaire qu'il s’y adjoignît un

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élément, d'importance capitale : l'infection microbienne. Depuis, on sait que les toxines peuvent altérer la crase sanguine et provoquer le processus thrombosique.

Dans l’ostéite des nacriers, on ne relève pas d’infection microbienne ; son processus est aseptique ; à défaut de micro-organismes pathogènes, on peut admettre l’action d’une substance toxique qui jouerait le même rôle que les toxines et les ptomaïnes (1).

D'où peut venir la toxine qui agirait d’une façon analogue dans l'ostéite des nacriers ? Évidemment, c’est une substance organique. Nous avons vu plus haut en effet, la présence de cette substance dans lacomposition de la nacre. Mais, d'autre part,il y a des poussières animales comme la corne, qui, elles aussi, contiennent des matières organiques insolubles et dont les poussières ne provoquent pas d'accidents osseux. Il faut donc que ce soit cette substance soluble dans l’eau, riche en Az comme toutes les ptomaïnes, sans molécules phosphorées ni sulfurées, cette conchyoline en un mot, qui représente l’agent toxique nécessaire à la production thrombosique, production favorisée par la constitution spéciale des vaisseaux osseux ?

Elle pourrait iouer en outre,. cette conchyoline, un

1. S'il n’y a pas infection microbienne, on peut se demander pourquoi il y a de la fièvre ? GinGocrue et Courmonr (Archives de médecine expérimentale, 1891, page 504) ont montré qu’une oblitération artérielle, sans présence de microbes, pouvait s’accompagner d’une élévation de température, due à la résorption de produits solubles pyrétogènes secrétés par les tissus en voie de nécrobiose. Cette explication peut vraisemblablement s’ap-

pliquer au cas actuel,

rôle plus complexe en s’accumulant tout simplement

par elle-même dans les cônes des capillaires.

D'où viennent les vaisseaux osseux? De l'artère nourricière. Cette artère, généralement, pénètre dans l’os au niveau de la diaphyse, dans une région plus ou moins voisine de sa portion centrale. Là, elle se divise et gagne les deux extrémités diaphysaires où elle se ramifie en branches terminales.

Il a été remarqué, par Enceuiscx en particulier, que la localisation d’ostéite,après avoir débuté à l’extrémité de l’os, remontait ensuite progressivement en suivant une direction contraire au courant sanguin de l'artère nourricière. |

ENGLIScH avait mème édifié Le petit tableau suivant :

7 ‘ Direction (eù ARTÈRE NOURRICIÈRE de la tuméfaction Clavicule. , .| périphérique . . . . . .|centrale. Humérus. . .| périphérique . . “lt -|ICentrale: Omoplate. (vers l’angle inférieur) centrale. | périphérique. Radius er AU 1 centrale . . , . . . . .{périphérique.

Métacanpiens M licontraler Rem oRENRer EUR périphérique. Fémur. . . 1 Centrale , 7, 41 UMA périphérique. Tribia or Dérone «À périphérique PARENT UE Centrales Mélatarses |

CENLPA le AN AN SRE ES dE

En somme, la pathogénèse connue actuellement se résume à ceci : la poussière de nacre elle-même, peut ne pas pénétrer dans le sang ; la substance qui joue le rôle d’agent toxique est probablement de l’ordre des ptomaïnes et provoque dans les ramifications capillaires du système osseux des trhomboses, soit en agissant surla crase sanguine, soit ense conduisantcomme un corps étranger irritant, véritable action mécanique, soit enfin en se conduisant des deux façons à la fois.

J1 reste à savoir d’une façon exacte, comment au niveau de l’endothelium pulmonaire, la conchyoline se dégage de son subtratum calcaire ; comment se comporterait la poussière de nacre réduite expérimentalement jusqu’à être impalpable, et injectée ensuite directement dans le torrent circulatoire ; recommencer les expériences de GüssENBAUER sur de jeunes chiens en traumatisant leurs extrémités osseuses ; injecter dans le sang de la conchyoline obtenue par précipitation par HCL.

Enfin, il serait intéressant de savoir si, comme le font l’anthracose et la tuberculose (CALMETTE), l’ingestion de poussières de nacre peut ne pas provoquer quelques troubles par voie d’absorption intestinale.

Nous nous étions proposé l'étude expérimentale de ces différents points, mais le temps nous a manqué jusqu'ici pour entreprendre ces travaux que nous avons l'intention, du reste, de reprendre aussitôt que nous en aurons l’occasion. .

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