‹ Contribution à l'étude de l'ostéome des cavaliersChapitre 14 sur 17 · OBSERVATION IV · texte numérisé non relu

OBSERVATION IV

(Eymeri, Archives de médecine militaire , XXXII, 1898).

D..., Jean, cavalier de 2e classe au 20e dragons, cultivateur, de constitution robuste, ayant six mois de service, ne présente d’autre antécédent personnel qu’une fracture de l’extrémité

inférieure du radius gauche, qu’il s’est faite pendant un service de voltige, peu de jours après son arrivée au corps.

Le 9 mars, étant au galop et s étant jeté de coté pour évitei un arbre, il a ressenti une douleur vive à la partie supérointerne delà cuisse gauche. 11 a pu se maintenir à cheval, mais s’est trouvé incapable de sauter un obstacle.

Il s’en est plaint à son capitaine, qui l’a fait mettre pied à terre et conduire à l’infirmerie.

On constate de suite un gonflement de la cuisse limité à la région interne et supérieure, rendant la marche difficile et légèrement douloureuse dans les mouvements de flexion de la cuisse sur le bassin : le tout sans fièvre, ni réaction générale.

Au bout de 8 jours, le gonflement disparaît. Il ne reste qu’une tumeur assez dure, peu volumineuse, non douloureuse au toucher. On porte à ce moment le diagnostic probable de rupture musculaire.

Les jours suivants, la tumeur diminue légèrement de volume, mais en devenant de plus en plus dure : elle tend à se limiter dans l’épaisseur du moyen adducteur et ne tarde pas à acquérir une consistance osseuse.

Le malade est envoyé de l’infirmerie à l’hôpital, 27 jours après l’accident.

Nous constatons a ce moment, au niveau de la région supérointerne de la cuisse gauche, une légère tumeur faisant à la peau une saillie à peine appréciable. A la palpation, cette saillie est trouvée de consistance dure, osseuse. La peau, de coloration normale est mobile à sa surface. La tumeur est de forme ovoïde, à grand diamètre dirigé obliquement de haut en bas et de dedans en dehors, parallèlement à la direction des fibres du moyen adducteur, avec lequel elle paraît faire corps. Son extrémité

supérieure commence à 3 centimètres au-dessous de l’épine pubienne pour se terminer au niveau de l’union du tiers supérieur avec le tiers moyen de la cuisse. Son diamètre antéropostérieur ne peut être rigoureusement délimité. Elle paraît s’enfoncer assez profondément dans l’épaisseur du muscle moyen adducteur.

Le malade déclare qu’il lui serait impossible de se tenir à cheval, parce que les mouvements d’adduction de la cuisse gauche sont gênés et limités, sans être précisément douloureux. La marche est presque normale sur une surface unie, difficile et légèrement douloureuse en terrain montueux.

L’opération, réclamée par le malade, est pratiquée trois jours après son entrée à l’hôpital.

La cuisse étant placée dans l’extension, nous pratiquons une incision parallèle au grand axe de la tumeur et s’étendant de son extrémité supérieure à son extrémité inférieure sur une étendue de 12 centimètres.

Après incision de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané,

l’aponévrose crurale, très épaissie au niveau delà néoformation osseuse, est dégagée par une dissection lente et minutieuse de la face antéro-interne de la tumeur.

A ce moment la cuisse est ramenée dans la flexion, afin de déterminer la limite supérieure exacte du corps étranger. On peut s’assurer ainsi qu’il est nettement séparé de l’épine pubienne par un pont de substance tendineuse dans l’épaisseur duquel l’ostéome envoie de minces aiguilles osseuses très fines. Ces aspérités anguleuses sont séparées peu à peu de l’épaisseur du tendon, soit à l’aide du bistouri ou de la rugine, soit le plus souvent à l’aide du doigt. L’ostéome est bientôt nettement isolé du pont tendineux et l’index, introduit sous sa face profonde,

peut aborder la désinsertion des fibres musculaires au ras de la tumeur, en se dirigeant de haut en bas vers l’extrémité inférieure, qui émet également de fins prolongements osseux dont l’énucléation complète est assez longue et difficile.

Pour achever l’opération, le doigt pénètre dans la profondeur de la substance musculaire pour en arracher une à une de petites concrétions osseuses perdues dans la masse du muscle, mais se rattachant toutes à la tumeur principale et sans connexion avec le squelette.

La plaie opératoire, anfractueuse et profonde, est rigoureusement aseptisée et réunie par deux plans profonds de suture au catgut et un troisième plan superficiel au crin de Florence.

Suites opératoires excellentes.

L’opéré sorti de l’hôpital 25 jours après l’intervention, muni d’un congé de convalescence de 2 mois, est revu 8 mois après l’extirpation de son ostéome. La cicatrice opératoire ne gêne en rien les mouvements d’adduction et de flexion de la cuisse, qui sont redevenus normaux et aussi énergiques qu’autrefois. D... a repris son service à son escadron. Il marche sans difficulté et peut se tenir à cheval.

Examen histologique de la tumeur. — La genèse des néoformations osseuses indépendantes du squelette n’est pas encore définitivement fixée. Dans le cas qui nous occupe, l’ostéome était constitué par une masse de tissu osseux spongieux, aréolaire par places, environné d’une très mince couche périphérique de tissu compact .

Tout autour des aréoles, on distinguait nettement des lamelles osseuses formant trois ou quatre couches concentriques assez régulièrement stratifiées. Bien que plongée au sein d’une gan-

gue musculaire, la substance osseuse n’était nullement pénétrée par les fibres du muscle.

La périphérie était tapissée par une enveloppe conjonctive mince, qui lui constituait une sorte de périoste. De cette enveloppe partaient des faisceaux conjonctifs très fins, dont on pouvait suivre l’ossification progressive par interposition d’ostéoblastes dans leur trame. Nulle part nous n’avons rencontré de cellules de cartilage.

On peut se rendre compte par cette observation de la

grande rapidité d’évolution des ostéomes musculaires. La tumeur n’est enlevée que trente jours après l’accident et l'ossification est déjà très avancée; le périoste seul doit pouvoir régénérer aussi rapidement le tissu osseux. C’est sans doute aussi à l’intervention non différée que l’on doit attribuer le beau succès opératoire.

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