INTRODUCTION
Aussi loin que l’on remonte le cours du passé, voire même que Ton pénètre jusqu’à 1’origine de la chirurgie, on s’aperçoit que, cliniquement, les tumeurs sont divisées en deux grandes classes :
1° Les tumeurs bénignes;
2° Les tumeurs malignes.
Les premières, toutes locales, stationnaires et in offensives, indolentes et mobiles sur les parties
voisines dont elles sont parfaitement indépendantes ne gênent que par leur volume ou les troubles mécaniques qu’elles apportent parfois au libre fonctionnement des organes; elles n’ont aucune tendance à l’envahissement; jamais elles n’infectent l’économie.
Les secondes, rapides dans leur développement, s’ulcèrent, donnent lieu à des hémorrhagies, envahissent les ganglions, se généralisent, récidivent après ablation et, dans un temps relativement très court, amènent la mort au milieu des plus atroces souffrances.
Cette division , comme le dit si justement M. Reclus dans sa pathologie externe, « est peutêtre encore la meilleure que la clinique possède(l)». Mais souvent, il est bien difficile d’affirmer où finit la bénignité et où commence la malignité. Entre ces deux extrêmes, il y a tous les intermédiaires et parfois une même tumeur, de longtemps bénigne et lente à se développer, peut tout d’un coup s’ul cérer, sous l’influence d’une cause banale en apparence, donner lieu à une suppuration abondante et fétide, affaiblir le malade et prendre, en un mot, les allures de la tumeur la plus maligne.
Tels sont les deux cas qu’il nous fut donné d’observer récemment à l’Hôtel-Dieu de Paris, dans le service de clinique de M. le Professeur Richet.
L’un était un fibrome plantaire ulcéré, compliqué
(1) Pathologie externe, Reclus, t. I.
d’épithéliome avec retentissement sur les ganglions inguinaux correspondant^.
L’autre était un angiome ulcéré de la région mastoïdienne.
En face de pareils faits cliniques, nous avons cru iju’il ne serait peut-être pas inutile de choisir comme sujet de notre thèse inaugurale : « De Luicération dans les tumeurs bénignes ».
Loin de nous la prétention d’aborder un sujet encore inexploré. Les chirurgiens de tous les temps ont observé des cas de tumeurs bénignes ulcérées. Nos auteurs classiques parlent de cette complication, et pour ne citer qu’un nom, nous dirons que Broca, dans son magnifique ouvrage sur tes tumeurs, traite cette question d’une façon toute magistrale.
Malgré les nombreux travaux antérieurs touchant cette complication, nous avons néanmoins choisi ce sujet, convaincu que nous sommes que c’est par la connaissance approfondie d’une pathogénie bien comprise, d’une symptomalologie bien précise que l’on arrive à éviter les nombreuses erreurs de diagnostic parfois si préjudiciables au malade et toujours ennuyeuses pour le chirurgien, é Nous nous proposons donc d’appeler particulièrement l’attention sur la pathogénie de l'ulcération des tumeurs, sur le diagnostic différentiel des tumeurs malignes et des tumeurs bénignes ulcérées, sur le pronostic et ie traitement de ces dernières, nous réservant d’effleurer en passant la grande question de la dégénérescence des néoplasmes.
Mais avant tout, qu’il nous soit permis de remercier publiquement notre très savant maître, M. le Professeur Richet, pour Fhonneur qu’il nous a fait de nous agréer comme externe pendant l’année 1882 et de vouloir bien aujourd'hui accepter la présidence de notre thèse. C’est, en effet, à ses leçons si remarquables de brio, de logique et de clarté que nous devons la meilleure partie de nos connaissances chirurgicales; c’est à l’école de cet éminent praticien que nous avons compris ce qu’il fallait, dans une opération, « de courage froid, sans fougue et sans faiblesse », comme disait Pariset.
Nous sommes donc doublement heureux et fier de pouvoir témoigner ici notre respectueuse reconnaissance à notre illustre maître.
Nous croirions également manquer à nos devoirs les plus élémentaires de gratitude, si nous terminions ce travail inaugural sans témoigner notre profonde et sincère reconnaissance à notre excellent maître, M. le Professeur Bouchard, dont les idées larges et neuves ont contribué puissamment à former nos jeunes convictions médicales.
Nous remercions aussi M. le Docteur Picqué, chef de clinique chirurgicale, qui a bien voulu nous suggérer l’idée de ce travail et nous fournir quelques-uns des documents sur lesquels il est appuyé.
Enfin nous n’avons garde d’oublier M. le Docteur Galipe, chef de laboratoire à la Faculté, et M, le
Docteur Bazv, ancien chef de clinique chirurgicale qui, pendant nos études médicales, n'ont cessé de nous aider de leurs précieux conseils.
Que M. Vilars, interne distingué des hôpitaux, aide d’anatomie à la Faculté, reçoive aussi nos plus sincères remerciements pour l’amabilité avec laquelle il nous a communiqué le résultat de l’examen microscopique de notre angiome ulcéré.