OBSERVATION VII
- M. B.. entre une première fois à l’Asile le 15 avril 19145.
Cest un professeur de collège mobilisé comme sous-lieute- “nant, il est âgé de 32. ans. Il aurait déjà été traité à plusieurs reprises dans des maisons de santé pour délire systématisé hallucinatoire.
Nous ne savons rien sur ses antécédents héréditaires.
Assez intelligent, s’est toujours montré dans sa jeunesse fier ‘et orgueilleux, très imbu de sa personnalité. Caractère instable, raisonneur, etc...
A son arrivée, il vient d'un hôpital où il a été évacué du front pour. rhumatismes, il paraît réticent, proteste violemment contre son internement et fait à tout propos état de sa situation d’officier qui, à son point de vue, est incompatible avec son placement au milieu d’aliénés.
Il manifeste des idées délirantes de grandeur, se dit ministre
AR
de l'Instruction publique et écrit constamment des épitres à ‘ une foule de grands personnages de la politique et de la littérature, lettres qu'il signe : Joseph de Blusset,.
Nous reproduisons quelques-unes de ses lettres parmi les plus suggestives :
Grenoble Villa des Cèdres, le 20 avril 1915.
M. J. de BLUSSET -à la Marquise de La Touretté d’Aubert, Paris.
Marquise,
Je serai candidat au siège législatif de M. le Comte Albert de Mun. L'élection partielle aura lieu très probablement en septembre, le dernier dimanche. Et la paix sera signée, je le crois avec fermeté, le- 1% septembre. Ù
Très respeclueusement, :
‘Joseph de BLUSSET.
Grenoble, cours Gambetta, le 21 avril 4915.
Ma chère fiancée,
Voulez-vous écrire, je vous prie, ‘vous-même, à Sa Majesté l'Empereur d'Allemagne, roi de Prusse, Guillaume II, à Postdam, la lettre. de Jean Bohémias que vous signerez Jean Bohémias tout court ?
Vous rendrez à votre fiancé l'immense service de l'empêcher d'écrire la plus belle lettre qu'il écrirait de sa vie, mais la lettre la plus mortelle pour lui-même.
Je vous embrasse de tout cœur et je vous baise la main, ma chère Amie.
J. de BLUSSET.
Ce même jour il écrit une dizaine de lettres dans le sens decelle ci-dessus à tous les monarques des grandes puissances ‘‘belligérantes, et cette autre qui vaut la peine d'être relatée :
M. de BLUSSET, :
à M. le Commissaire de la Gare de Grenoble. - Monsieur, Je serais curieux de connaître le vrai (souligné dans le texte) nom du mécanicien qui conduisait le train d'Aix, le 3 avril, J'ai goûté la manœuvre de Chambéry.
Mes sentiments dévoués. 4 J. DE BLUSSET.
Toujours préoccupé par la politique qui forme le thème de son délire, il écrit deux jours plus tard à M. Millerand, député :
Monsieur le Député,
Vous avez rendu, j'en ai la certitude, de réels services à la France, -M. Boudenot, paraissant qualifié pour vous succéder au Ministère de la Guerre, je me demande où vous pourriez le mieux, au lendemain des crises présidentielles et ministérielles, être utile au pays.
Essayez de voir si M. Léon Bourgeois, le Président du Conseil sans portefeuille de demain, ne consentirait pas à vous choisir pour Garde des Sceaux. M. Maurice Faure attendrait ou bien passerait au nouveau ministère des Arts, si M. Ribot qui, pour ne point ébranler les capitaux, restait aux Finances, auquel cas M. Caillaux, qui est une intelligence, accepterait, je crois, avec honneur, le ministère des colonies, M. Sarraut attendrait dans l'obscurité son retour aux affaires. Voici — Eureka — M. Sarraut à Alger en remplacement de M. Lutaud et M. Lutaud à la Préfecture de Police.
Je me souviens, M. Millerand, d'une conférence que vous fîtes, et où j'eus le bonheur d'assister, vous n’y conceviez point la république sans socialisme et vous n'y conceviez point le socialisme sans république. Bonne formule, mais je sentais que vous cherchiez votre voie et je trouvais que vous étiez beaucoup plus à droite que vous ne le déclariez.
Une simple discussion ce jour-là, avec un homme tel que vous m'eût éclairé sur mon rôle à remplir, elle m'eût guéri de ma timidité devant l'auditoire et surtout devant moi-même.
Croyez, cher Monsieur Millerand, à mes respects. Votre acte, en : janvier 13, ne m'a pas ouvert les yeux sur ce qui se préparait. Si j'étais allé, l'après-midi chez Ruhet, l'après-midi du dimanche, du dimanche 12 janvier, peut-être un simple mot m'eût-il mis sur la voie. RCA ,
Cependant, un mot, que je n'eusse pas entendu chez aucun préfet, chez aucun grand préfet, chez aucun ancien préfet, un ami me l'avait dit au petit restaurant de la rue Royer-Collard : « Ils se sont engueulé » avec un s ou sans s ; voyez Littré. Non, sans s. Ils, c'était vous, eb c'était M. Raymond Poincaré, Georges Clémen- : ceau, notre cher grand « Manitou » eût dû louer Jules Pams. Dommage, je vais le louer dans une lettre au journal de mon choix. Et l’article paraîtra, je l'espère, au moment propice. Je n'aurais pas dû quitter Desgranges pendant la semaine présidentielle, et, j'aurais pu prier poliment Mme de Phyède de me laisser quelques jours à la Politique. | Ë J. DE BLUSSET.
Les jours suivants, il continue à écrire beaucoup, il com-
ire
pôse même quelques pièces de vers, des drames, etc. dont la reproduction serait fastidieuse. :
Il songe toujours à sa candidature au siège du comte de: Mun et écrit au préfet et à l’évêque des Côtes-du-Nord pour
obtenir leur protection.
Le 13 mai, il envoie la lettre suivante qu'il signe du nom d'un de ses amis :
A Son Eminence, l’'Archevêque de Rennes,
Eminence,
J'ai le mandat de M. de BLUSSET, Eminence, de vous offrir les regrets tout amers de son ignorance. Il eût voulu s'informer auprès. de Monseigneur de Saint-Brieuc des inconvénients d'une candidatureà la succession possible du Comte de Mun. Malgré le souci d’information dont s’est rarement dépourvu mon ami, M. de BLUSSET ignore de quel diocèse releva jadis la circonscription. Il est tout heureux, certes, de l'inexactitude occasionnelle ou impie, de son souvenir. M. de Mun parla si peu. Perme.tez à Son Eminence d’agréer cette nouvelle : M. de Blusset se prépare à briguer le suffrage de MM. les Citoyens électeurs de :a circonscription illustrée par le Glorieux Soldat de- 1870. Il espère de se guérir du Malin,
Je suis de voire Eminence le très dévôt et le très consciencieux. serviteur.
Arthur BERLANGE.
Au mois de juin, il est plus calme, il demande à s'occuper. aux écritures de la maison, il n'écrit plus si souvent, ne parle plus de politique, il paraît amélioré. ,
Le 16 juillet, il écrit à Mme V.….. une amie de sa famille : Le Ÿ Chère Madame, 4 | Il n’est pas très ulile que vous sachiez d'où je vous écris ni que vous connaissiez les raisons de mon silence depuis trois mois. Qu'il vous suffise d'apprendre que je vais bien depuis un mois et que je compte bientôt prendre une autre destination. ete.
Cette lettre, assez longue, est normale ; nous n'y retrou-. vons pas ces façons « précieuses » de-s’exprimer, ni aucune allusion à la politique. I] la signe d'ailleurs de son nom véri-table. |
Cette Se se prolongeant, une sortie à titre d'essai est tentée en août 1915.
Le malade nous est ramené le 15 octobre suivant.
Il nous arrive de l'hôpital militaire suivi d’un volumineux paquet de lettres qu'il a écrites. Il exprime les mêmes idées délirantes et à son arrivée se montre très turbulent.
Le certificat de 24 heures est ainsi conçu :
Délire chronique intermittent avec alternatives de luc)= aité, psychose dégénérative à forme circulaire. » 3
Le 15 novembre, il profite d'un moment d’inattention des gardiens pour déposer ses matières fécales dans un récipient servant aux usages quotidiens de lavage de vaisselle.
Plusieurs fois par la suite, il a été surpris en train de prendre un bain de siège dans le seau où on lave les assiett2s du quartier. |
Ses propos sont confus, frisant l'incohérence.
En janvier 1916, il est plus calme, ses souvenirs lui reviennent, il écrit une ou deux.lettres sensées à ses parents, lettres - dans lesquelles il paraît se rendre un compte assez exact de sa situation. |
Il est occupé dans un bureau de l’établissement où il rend de réels services jusqu'en avril 1916.
A cette époque il fait des erreurs dans son travail de copiste, il recommence à écrire des lettres à toutes les autorités, il est distrait, inattentif et parle seul.
De nouveau il manifeste de la graphomanie ; tous les jours à la visite il nous remet des dix, vingt lettres,
Nous allons en reproduire quelques-unes.
22 avril 1916.
Monsieur le Surveillant en Chef,
Selon le résultat du calcul arithmétique, il ne s’agit point de quotient ? de M. le Receveur pour l « Avoir », de M. l'Econome pour le « Devoir », je vous prie de pressentir ces Messieurs pour le retour au régime alimentaire du 16 octobre 15 au 6 novembre 15. La nuit de cellule n'est pas de rigueur ; la deuxième classe, l’économie est de bonne règle, les refuges coûtent des yeux.
Civilités,
Lieutenant B...
D'autres sont signées Duc de Bourgogne, Jean-François de France III et adressées à des marquises, eomtesses, ele.
Dans l'une, il parle de ses droits à He couronne et signe : François III (Forse che si).
Plusieurs sont adressées au Ministre de Pirstruction publique, au Recteur, etc, pour demander une chaire de professeur de Faculté.
Presque: toutes les lettres adressées à ses parents de septembre à décembre 1916 contiennent des projets de mariage avec des personnes différentes dans chaque lettre, la cérémonie y est réglée, les noms de tous les invités sont mentionnés.
Le 12 janvier 1917, il envoie une longue missive à M. Paul Meyer, de l'Institut, professeur au Collège de France, dont nous ne citerons que la première phrase, assez longue d'ailleurs.
Cher Monsieur,
Je suis bien aise de vous donner de mes nouvelles, à vous qui avez fait l'honneur à un simple étudiant dé la Faculté des Lettres, votre voisine, de le recevoir plusieurs fois, avec la simplicité touchante du doyen, reconnu de tous, des études romanes, et je suis plus heureux, de vous envoyer, en retard, fort en retard, mes vœux respectueux, les meilleurs, les plus vifs, les plus sincères, de longue et vaillante santé, très embarrassé de vous féliciter du repos
. béni, de la retraite heureuse, le savant ayant au cœur de vivre au
milieu de son Ecole, où je vous ai vu, la dernière fois, où je vous revois, joyeux à peine de l'accalmie estivale, tandis que de plus jeunes professeurs, nous apercevant et regardant causer ensemble un nombre compté de secondes, dévisageaient le grana Maître, avec crainte; et, avec commisération, le si mauvais précepieur, l'ancien précepteur, déjà ancien, très ancien, puisqu'à la veille de quitter le libre air nour la temporaire, la temporaire délégation des fêtes du Nouvel An 1914.
Le. 22 juin 1918, il écrit à sa famille :
Cher Père, chère Mère,
Je suis heureux de vous envoyer, cher Père, de t'exprimer, cher Père, mes vœux les plus respectueux et les plus affectueux de santé et de bonheur. Le tutoiement demeure l'appellation ancestrale chez nous. Tous les quatre nous n'en oublierons point la vénération ef la vénération due au chef de famille. La République, en essence, aime le chef de famille. Je me prépare, allant beaucoup
RD te
ieux au point d'approcher de la santé voisine du départ définitif, à vous voir en une brève journée : congé d'hospice ou congé d'asile. Une pieuse réunion au modeste restaurant déterminera devant Messieurs les Infirmiers qui m'accompagneront tour à tour la solution la plus sage pour m'extraire du célibat, Célibat est distraction. Un chapeau de soie me serait agréable, simple de goût et des bottines de ville sans apprêt. !
Je fume content, novice, Vertu.
Votre fils, bientôt capitaine B...
En 1919, au moment des élections iégislatives, il écrit au Préfet pour poser sa candidature, formule de longues professions de foi, et, les élections terminées, s'étonne beaucoup que nous ne le félicitions pas, car il est élu député de l'Ain.
Il prépare alors fous les jours son discours pour l'entrée à la Chambre, rédige de nouveaux traités de paix, réclame tous les grands journaux dont il interprète à sa façon les articles politiques.
Bientôt le voilà Ministre des Finances, Ministre de la Guerre, Président du Conseil, élaborant des listes d'hommes politiques capables de constituer son ministère.
Il parle seul, discute ses projets avec force gestes, Stirrite lorsque d’autres malades le contredisent.
Il ne s'inquiète nullement de sa situation et se montre de plus en plus insouciant envers sa famille.
Il devient de plus en plus maniéré dans ses gesles et son langage, 11 a des attitudes et des phrases stéréotypées, 5 tics et des grimaces.
Néanmoins il conserve encore une apparence troublante de logique et de lucidité lorsqu'il n’est ONE eLon de l'objet de son délire.
La dernière lettre qu'il nous remet est du 19 janvier 1921. En voici quelques extraits. Elle est adressée à la PAU honoraire de l'Ecole des Chartes :
Madame,
Vous eûtes aimé le lierre épandu sur les murailles et les glycines qui descendent dans le jardin.
Ensuite, parlant de 8 paysans qui sont dévoués, il écrit : « Tous, l'économie les hante. Ils font profession de comptabilité entre le: 5 h. 1/2 du matin, heure limpide du café noir ; le 7 h. 1/2, heure