TROISIÈME PARTIE
RELATIONS BIOGÉOGRAPHIQUES
RELATIONS BIOGÉOGRAPHIQUES
Il m'a semblé qu'un travail relatif à la géologie du Dahomey devait montrer, après l'étude même du milieu, l'influence que celui-ci était capable d'exercer sur la répartition et l'évolution des espèces organisées. Dans cet ordre d'idées, on arriverait, je crois, à des résultats très intéressants, mais il faudrait auparavant connaître ces espèces, et toute l'histoire naturelle est à faire dans ces régions.
Mon intention n'est pas, dans cette troisième partie, d'aborder des sujets qui dépassent de beaucoup le but que je me suis proposé d'atteindre. Je crois seulement bon d'indiquer, par quelques exemples simples, et particulièrement nets, tout le parti qu'on peut tirer de la connaissance du milieu déterminé par ces deux principaux caractères : la constitution géologique et le climat.
I. RÉPARTITION DE QUELQUES ESPÈCES VÉGETALES TYPIQUES LES GRANDES ZONES BOTANIQUES
La flore des pays que j'ai traversés ne sera pas connue avant un certain nombre d’années, puisque les échantillons recueillis jusqu’à ce jour sont notoirement insuffisants et que leur détermination ne sera abordée que lorsqu'on en possédera un grand nombre d'autres.
Mais s'il est impossible actuellement d'identifier les nombreuses espèces végétales rencontrées, il en est quelques-unes qui, en raison de leur abondance ou par suite de leur utilisation par les indigènes, sont connues de tous les voyageurs. Or chacune d'elles a besoin de conditions physiques spéciales, et, comme il est très aisé de les déterminer, il est donc possible de limiter dès maintenant, assez grossièrement d'ailleurs, de grandes zones botaniques. Ce sont ces zones que je me propose d'indiquer, et jen profiterai pour donner quelques renseignements sur l'aspect de la végétation dans chaque région.
Le cocotier (Cocos nucifera) est à peu près la seule espèce ligneuse qui se rencontre sur le cordon littoral. Il s'y développe du reste assez médiocrement ; on le rencontre dans toute la zone maritime jusqu'un peu au nord de Porto-Novo, après quoi il devient de plus en plus rare. Les derniers individus rencontrés au nord sont à Lissa. Il convient de remarquer que cette espèce, d'origine asiatique, a été importée. Elle donne néanmoins des indications au point de vue de la géographie botanique, puis-
qu'elle ne réussit que là où les conditions de milieu lui sont favorables.
Le palétuvier (Rhizophora vulgaris) n’est répandu qu'à l'ouest de Ouidah. Il semble ne pouvoir se développer que le long des lagunes de cette région : mais il y a deux espèces de palétuviers : les uns sont de petits arbustes à tige très grèle et verticale, les autres sont des arbres véritables, au tronc massif et toujours tordu (PI. XJIT, 2). Les roseaux, comme les papyrus, abondent surtout dans les lagunes de l’est.
Les nymphéacées (Nymphea) ne se rencontrent que dans les eaux douces et stagnantes, par conséquent à l'embouchure seulement de certaines artères qui ont encore de l’eau en saison sèche (Couffo).
Le colatier (Sterculia acuminata) se trouve dans les endroits les plus ombragés ; son aire de végétation est beaucoup plus restreinte que celle du palmier à huile (1).
Le palmier à huile (Elæis guineensis) (PI. XX, 1) est très abondant au Dahomey, dont il constitue la principale richesse. Il se plaît surtout dans les régions humides, bien arrosées et sans transitions brusques de température. C’est une plante très délicate et qui permet de caractériser une zone. Dans les régions inondées par l’eau saumâtre (voisinage des lagunes) il pousse de préférence dans les points qui sont un peu surélevés (quelques centimètres suffisent). Au nord de la région lagunaire, il forme une forêt, susceptible de devenir dense, dont les produits sont exploités. A partir de la Lama, il est plus rare et le pays est déjà beaucoup plus découvert. Enfin au nord de Paouignan on ne le retrouve que lorsqu'il peut bénéficier d'une humidité particulière, notamment au pied des hauteurs (Dassas, Monts de Savé). Les derniers échantillons ont été rencontrés à Alafia au nord de Savé. On peut le considérer comme spontané au Dahomey.
Les fougères sont rares. Je n’en ai guère vu que dans la zone du
4. Il s’agit ici de la petite espèce, donnant la noix à 4 ou 5 lobes, laquelle est moins recherchée que celle du Soudan. Il est à noter que le colatier est spontané dans cette région du Dahomey.
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palmier à huile et particulièrement à proximité des sources (Zagnanado) (PI. IX, 2).
L'oranger (Citrus auranthium) a été introduit et est cultivé ; il possède une aire de développement plus étendue que celle du palmier à huile. Les plus beaux individus rencontrés sont ceux de la région Abomey-Parahoué, c’est-à-dire là où le palmier à huile commence à devenir moins abondant.
Les cycadées (Gycas) sont extrêmement localisées. Je les ai rencontrées sur quelques centaines de mètres seulement un peu au nord d'Agouna (PI. II, 2) et dans les monts de Savalou, entre cette localité et l'Azocan. Ils poussent toujours sur des rochers. Il est d'autant plus intéressant de les signaler ici que les points indiqués sont probablement les plus septentrionaux de ceux où on les rencontre en Afrique.
Les bananiers (Musa), toujours cultivés, sont surtout abondants dans la zone du palmier à huile. On les rencontre bien au delà, jusqu'au versant sud-oriental de l'Atacora, mais seulement dans les points où ils peuvent bénéficier d'une humidité suffisante.
Le fromager (Eriodendron anfractuosum) (PI. VITE, 2) occupe également une aire très vaste, puisqu on le trouve depuis la région lagunaire jusqu'au versant nord-occidental de l'Atacora. Il serait beaucoup plus abondant dans la région centrale, s il résistait aux incendies de brousse. Mais on ne le trouve, dans toute cette partie, qu'aux environs des villages, où la végétation est bien protégée.
Le rônier (Borassus flabellifer) se plait surtout dans les régions
humides, immergées pendant un certain temps, notamment au bord des lagunes. Il forme des colonies isolées (PI. XX, 2) jusqu'à la région au sud de Say.
Le baobab (Adansonia digitata) marque au contraire de sa présence les endroits plutôt secs (1), mais on ne le rencontre guère dans les points soumis aux incendies de brousse. Il n’est du reste pas très abondant, on le retrouve jusque dans le Gourma.
Les graminées (Andropogon) couvrent des espaces considérables. Peu abondantes dans la zone du palmier à huile, elles
1. I existe cependant dans la région du palmier à huile, mais dans les endroits les moins ombragés.
deviennent également rares au-delà du versant sud de l'Atacora. Elles atteignent leur maximum de développement vers le 8-9e parallèle où j'ai vu souvent les épis portés à 4 mètres de hauteur (PI. IV, 4). Les indigènes s'en débarrassent après la saison des pluies en y mettant le feu. L'incendie se propage alors tant qu'il trouve un aliment. Ces végétaux ne subsistent que parce qu'ils sont vivaces. Ils possèdent en effet des rhizomes qui donnent de nouvelles pousses chaque année (1).
Le karité (Butyrospermum Parki) commence à s’observer un peu au nord d’Abomey, mais il est particulièrement développé dans le Borgou. Il est encore abondant au Gourma. C'est l'arbre typique de la zone au nord de celle du palmier à huile, car c’est l'une des espèces qui résistent le mieux aux incendies de brousse. Son écorce se trouve complètement consumée chaque année, ce qui ne l'empêche pas de se développer, mais il acquiert un aspect rabougri et tordu très particulier.
Ainsi que l’a montré M. A. Chevalier, le karité du Dahomey (Butyrospermum Park, var. Poissoni, A. Cuev.) représente une variété différente de celle du Soudan. |
Les lianes à caoutchouc (Landolphia owariensis) existent dans la région de Carnotville où les indigènes les exploitent. Elles se trouvent seulement dans les points où lo végétation est très dense. De son côté, M. le Gouverneur Liotard a bien voulu me signaler, dans la forêt aux environs d'Allada, un certain nombre de ces lianes. Enfin, M. G. Cachelou a eu l'obligeance de me faire connaître qu'il en avait observé également entre Djougou et Carnotville, et, dans l’Atacora, à la hauteur de Kouandé. Elles se rencontreraient donc, au Dahomey, mais d'une façon #rès vrrégulière et très intermiltante, sur quatre degrés de latitude.
Les euphorbes cactiformes (Euphorbia) ont une aire un peu plus restreinte que celle du karité. Je ne les ai rencontrées que sur les hauteurs où elles prennent racine dans les interstices des rochers.
Le strophanthus (Strophantus sarmentices) est abondant dans
4. La paille provenant de ces graminées est utilisée, dans la plus grande partie du pays, pour la couverture des habitations.
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Borgou, l’Atacora et le Gourma. Il est cultivé à proximité des villages. Néanmoins il semble qu’en outre il soit spontané.
Les bambous d'Abyssinie (Bambousa) né se développent guère que dans l’Atacora, le long des rivières (1).
Les mimosées (Acacia, etc.) se développent dans toute la colonie. Certaines espèces, comme la sensitive (Mimosa pudica), sont localisées dans la région méridionale ; certaines autres, dont les individus sont d’assez beaux arbres, commele nété (Parkia biglobosa (PI. VIIE, 1) ne sont au contraire très abondants (2) qu'au nord de Djougou et surtout dans le Gourma. Les acacias des steppes sont très répandns dans ce dernier pays.
Le bourgou (Panicum bourgou, A. Caevazier) est la plante caractéristique qui borde les rivières du nord, le Niger notamment.
Le palmier doum (Hyphæœne thebaïca) apparaît dans la région de Say.
Dans le graphique ci-contre (fig. 50) j’ai indiqué d'une façon schématique la répartition de ces diverses espèces. Pour chacune d'entre elles, les traits pleins correspondent à la zone où elles sont le plus abondamment réparties.
En outre des espèces cultivées indiquées précédemment, je n'en signalerai que quatre qui sont assez caractéristiques :
Le maïs (Zea maïs) dans la région méridionale : zone de prédilection : Dahomey proprement dit.
L'igname (Dioscorea batata) dans la région centrale RAS de production par excellence : Borgou).
Le nul (Millium) dans la région septentrionale, à peu près exclusif au nord de l’Atacora.
Le coton (Gossipium) au nord d’Abomey.
Les trois premières espèces forment, dans chaque zone, la base de l'alimentation. Le coton est la seule matière tissée dans le pays.
Je n'ai indiqué intentionnellement qu’un très petit nombre
1. Je ne parle pas des bambous de Porto-Novo, qui sont cultivés.
2. D'après M. Savariau (/oc. cit , p. 49). Le nété se rencontrerait déjà sur le plateau d’Abomey, mais il n’en est pas moins vrai que la région qui convient! le mieux à son développement estle Haut-Dahomey.
d'espèces, mais les types signalés nous permettent de distinguer dès maintenant trois grandes zones botanique s La première d'entre elles est la zone du palmier à huile (1).
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Elle s'étend depuis le littoral jusqu’au nord d’Abomey. Elle est caractérisée par un climat chaud, égal, et très humide (voisin du climat équatorial), ainsi que par un sol meuble (formations sédimentaires). C’est dans son ensemble une vaste palmeraie (PI. XX, 1) à végétation parfois très dense, surtout au voisinage des rivières. Les seuls accidents naturels sont, en dehors du cordon littoral, les régions immergées (lagunes, deltas, marais) dans lesquelles la végétation ligneuse ne se développe pas ou se trouve représentée par des espèces particulières (palétuviers} (2). Les arbres sont à
1. Le seul fait d'indiquer l'espèce caractéristique d'une région dispense d'indiquer un grand nombre des espèces de la même région que toutle monde connait. On sait aujourd'hui, au moins pour la plupart des espèces utilisées, quelles sont celles qu’on peut rencontrer dans la zone du palmier à huile, parexemple.
2. Il faut faire exception pour la Lama, où une abondante végétation ligneuse se développe, mais elle est notablement différente de celle des palmeraies. J'en ai
ndiqué antérieurement les caractéristiques.
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feuilles persistantes, les graminées sont peu développées ; par suite les incendies de brousse sont rares et limités.
A Paouignan commence la zone du karité, qui s'étend jusqu'au versant nord de l'Atacora. Elle est marquée par un climat chaud, mais à variations sensibles, et dont l'état hygrométrique subit des fluctuations très appréciables. Le sol, imperméable, y est presque constamment dénudé (région des schistes cristallins et des quartzites). La végétation ligneuse est représentée par une quantité prodigieuse de petits arbres rabougris et tordus qui dépassent rarement 4 mètres de hauteur (Pl. I, 1 ; IL, 2). Ces arbres, à feuilles caduques (1), sont en partie détruits ou ont leur développement entravé par les incendies de brousse annuels, dont le principal aliment estconstitué parles graminées. Dans certains points, la végétation est nulle, faute de terrain meuble (rocher affleurant ou espaces recouverts de conglomérat ferrugineux, vernissé superficiellement). Par contre, dans les quelques régions préservées des incendies, la végétation ligneuse prend des proportions étonnantes ; elle donne naissance à une véritable forêt claire (PI. I, 2). C'est ce qui se produit sur le bord des rivières protégées du feu par l'humidité, où la végétation forme une bande d’un vert foncé qui tranche en toute saison sur l'ensemble du paysage et permet de suivre la direction d’un cours d’eau sur une assez grande distance. La forêt claire se retrouve encore autour de certains villages où les indigènes ont su arrêter les incendies.
Il est à remarquer que, sous cette forêt claire, les graminées se développent peu. Comme leur habitat préféré est la région peu boisée, lorsqu'on commence à abattre les arbres d'une forêt claire, on a toutes les chances pour voir les graminées s'installer peu à peu, et, comme les incendies se propageront dès lors fatalement, on travaille ainsi à faire disparaître la forêt.
Dans l’Atacora, on retrouve en abondance de grands arbres, alors qu'ils sont très rares dans les plaines voisines. Cela tient d'abord à l'humidité du massif, bien arrosé, et à sa constitution pétrographique. La manière dont les quartzites se débitent, en plaques, ne permet aux graminées de ne se développer que dans
1. La chute des feuilles a lieu après la fin de la saison des pluies (décembre).
les joints : elle seront donc rares et par suite ne pourront donner lieu qu'à des incendies très localisés ou peu durables. Par contre, la végétation ligneuse qui ne sera guère entravée dans son développement, pourra très bien, elle aussi, se développer dans les joints compris entre les roches.
Au delà de l'Atacora commence la zone des mimosées. Le karité, on l’a vu, continue à se rencontrer au Gourma, mais il est souvent subordonné aux mimosées lacacias des steppes) arborescentes qui sont partout très abondantes. Le climat de cette zone est plus chaud que celui des régions précédentes et il est surtout sujet à des variations brusques; quant à l’état hygrométrique, il peut descendre très bas. D'autre part, le sol est recouvert sur des espaces considérables d'argile imperméable (Gourma) ou de sable (Niger). Aussi la végétation est-elle notablement moins dense que dans les pays méridionaux (1). Elle devient encore de plus en plus rare à mesure qu'on s'avance vers le nord : à Sansan- Haoussa, la végétation ligneuse, qu'on ne rencontre que par places, est formée d’arbustes épineux qui atteignent à peine { mètre de hauteur.
Grâce au voisinage du Niger, les rives du fleuve sont, pendant quelques mois, recouvertes de végétation (cultures surtout). Mais celle-ci disparaît à la fin de la saison des pluies et partout n'apparaît plus que le sable avec, de loin en loin, quelques arbres isolés qui se dressent au milieu du paysage.
Les espaces inondés du Gourma n'ont souvent pas du tout de végétation ligneuse (2).
En terminant je ferai remarquer que l'intérêt de la géographie botanique des régions parcourues réside surtout dans la variété des espèces, celles-ci appartenant aux groupes les plus différents, depuis ceux de la région équatoriale jusqu'à ceux de la région
1. Comparer à ce sujet les photographies des planches XII, 2, et XIII, 2, prises toutes les deux sur les bords de fleuves
2, Je n'ai pas cru devoir indiquer sur une carte la répartition des zones bolaniques. Les limites varient d’ailleurs selon qu'on cons dère soit les régions où une espèce végétale est dominante (ce que j'ai fait), soit celles jusqu'où l'on rencontre les derniers individus isolés. Cette seconde manière de voir entraine forcément des complications de tout ordre.
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désertique, qui commence un peu au-delà de Sansan-Haoussa.
On voit que les trois zones indiquées correspondent fort bien aux trois climats envisagés précédemment, ce qui paraît fort naturel. Mais il était indispensable de le montrer.