DEUXIÈME SÉRIE D'EXPÉRIENCES
Le terrarium est placé à l'ombre dans une pièce, et le soleil ne l’atteint à aucun moment de la journée. Ce qui n'empêche pas les Varans de sortir quand il luit dehors et de rester dans leur refuge quand il pleut.
Voyons d’une façon plus directe si Fécaille pariétale et son appareil sous-jacent sont plus particulièrement sensibles à la lumière ou à la chaleur.
Avec un petit miroir gros comme une pièce de cinquante centimes, nous nous ingénions à faire arriver sur l’écaille pariétale de nos Varans, tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre, un petit disque de soleil que nous maintenons en place parfois plusieurs minutes.
Nous n’obsérvons aucune réaction particulière. L'animal fait parfois des mouvements de tête, se déplace, mais ces faits se constatent aussi bien chez les autres, et ne semblent pas liés à la présence de la tache lumineuse.
Avec un miroir concave, nous localisons sur la région qui nous intéresse la chaleur fournie par la pointe rouge d’un thermocautère. Il semble que les animaux réagissent davantage qu’à la lumière, mais ils le font d’une façon irrégulière, souvent contradictoire, au bout d’un temps assez long parfois, alors que le point chaud peut commencer à les incommoder. En tout cas rien de net, rien de frappant.
Nous ajourons au vilebrequin, par un grand nombre de trous de la dimension d’une pièce d’un frane, la planche sous laquelle les animaux aiment à se réfugier et nous la recouvrons d’une épaisse feuille de papier gris.
Par un jour de pluie, alors que les Lézards sont tous sous la planche, nous repérons en soulevant par place, avec précaution, la feuille de papier, le trou qui se trouve juste au-dessus de la région de l’écaille pariétale et nous ajourons tout doucement le papier à l’endroit correspondant.
Nous répétons dans ces conditions la manœuvre précédente avec le disque lumineux et le disque chaud. Les Varans ne bougent pas. S'ils bougent, ils ne sortent pas du refuge.
Nous n'avons pas réussi par l’intermédiaire de l’œil pariétal à leur faire croire qu'il faisait beau ou qu'il faisait chaud ce jour-là.
INTERPRÉTATION DES RÉSULTATS
Selon RABL-RÜCKARD, l'appareil pariétal, si développé chez les Sauriens fossiles et aussi chez certaines espèces actuelles, pourrait être un organe sensoriel destiné à renseigner ces animaux sur l’ardeur du soleil, organe qui aurait régressé au fur et à mesure que la chaleur solaire devenait moins intense sur notre globe.
D'autres auteurs, WIEDERSHEIM, KORSCHELT, PERRIER, sont tout disposés également à voir dans l’œil pinéal un organe sensoriel pouvant être encore fonctionnel chez certaines de nos espèces actuelles (1).
C’est pour une part ces hypothèses qu'on n’avait jamais essayé de vérifier d’une façon quelque peu objective qui nous ont incité à entreprendre les expériences précédentes.
Pour notre compte, nous avons toujours été frappés par le fait que nos Reptiles, quelle que soit leur espèce, bien que soustraits à l’action des agents extérieurs, manifestaient toujours
(1) Pour certains auteurs, l’œil pinéal semble devoir être homologué à l’œi] cérébral des Tuniciers, et à la tache pigmentaire de l’amphioxus. Il serait donc phylogénétiquement plus ancien que les yeux latéraux (R. PERRIER).
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par leur comportement leur parfaite connaissance de l’état atmosphérique. Jamais ils ne se comportent par un jour pluvieux et sombre comme par un jour ensoleillé. Par exemple, si pour une raison d'orientation le soleil ne visite leur terrarium qu'à partir de 11 heures ou de 13 heures, ils sortent de leurs refuges bien avant cette heure, si profondément enfouis soient-ils dans la terre, sous des troncs, des planches, etc..., s’il fait beau; mais s’il pleut ou si le ciel est couvert, on n’en voit aucun.
Ce n’est pourtant pas la chaleur, ni la lumière qui les avertissent du beau temps puisqu'ils sont recouverts par un écran souvent épais de terre, de bois, etc. et que le soleil n’est pas encore parvenu à éclairer ou à échauffer leur terrarium.
Du reste, un de nos Varans a choisi, comme refuge, un tunnel qu'il s’est creusé sous le bassin plein d’eau qui se trouve au milieu du terrarium, et malgré cette efficace protection contre tous les agents extérieurs, il n’est jamais le dernier à apparaître quand s’annonce une belle journée.
Ces animaux auraient-ils donc un sens spécial? Ce sens aurait-il quelque rapport avec l'organe pariétal? C’est ce que nous avons cherché à savoir.
A priori, l'observation courante est peu favorable à cette hypothèse, qui n’explique pas pourquoi la régression de l’appareil pinéal s’est faite de façon aussi irrégulière, au point qu’elle est quasi totale chez les Ophidiens ou les Chéloniens qui sont pourtant presque toujours des Reptiles de plein soleil; elle est minimum au contraire chez le Hatteria de Nouvelle-Zélande qui n’habite pas un pays particulièrement ensoleillé et dont les habitudes sont plutôt nocturnes (pupille verticale, en fente).
On à également avancé que l’organe pinéal jouait un certain rôle de commande sur les chromatophores et présidait aux changements de coloration. Il a été démontré (1) que c’étaient les yeux qui jouaient ce rôle, notamment chez un Lézard voisin du Gecko le Ptychozoon homalocephalum qui change de coloration en un quart d’heure environ suivant le substratum ou
(1) BoscxmaA H., On the color changes in the Sklin of the Lizard. Ptychozoon homalocephalum. Ann. Biol., 1925, 2c partie, p. 86.
l’éclairement. Or ce Lézard, comme le Gecko, est dépourvu ou presque d’organe pariétal. On peut en dire autant du Caméléon et de nombreux batraciens (Hyla). Par contre les Reptiles les mieux pourvus (Varans, Sphénodons, Lézard ocellé) ne changent pas de coloration.
Nous avons entretenu et soigneusement observé en captivité à ce point de vue, de nombreuses espèces de Reptiles, de Batraciens et même d'insectes. Tous ces animaux se comportaient de la même façon vis-à-vis des agents extérieurs et, du plus profond de leur repaire, étaient avertis du temps qu'il faisait.
Non seulement tous nos Sauriens, même ceux chez lesquels l’écaille pariétale est à peine décelable ou nulle, ce qui indique un organe sous-jacent des plus rudimentaires sinon absent, mais aussi nos Ophidiens, venimeux ou non, diurnes ou nocturnes, nos Chéloniens terrestres ou aquatiques, se comportaient de la même façon. Par contre les Orvets, chez qui l’organe pariétal existe bien, surtout chez les jeunes, se montrent en surface par tous les temps, le jour comme la nuit, les sujets de capture comme les sujets nés en captivité.
Ce que nos expériences ont montré, c’est que l'organe des Sauriens les mieux partagés sous ce rapport n’est pas plus sensible à la lumière ou à la chaleur qu’une autre partie quelconque du crâne.
On nous objectera à l’encontre de notre première série d’expériences, que si les agents extérieurs agissent à travers le bois, la terre, la pierre, etc., ce n’est pas une rondelle de liège qui peut suffire à annihiler leur influence et qu'il eût fallu détruire complétement l'organe pariétal.
Non seulement nous avons reculé devant la difficulté, mais nous avons jugé que les conséquences d’une mutilation aussi délabrante pour un organe de l'importance du cerveau étaient de nature à rendre nulles toutes les observations subséquentes. Nous avons préféré entreprendre notre deuxième série d’expériences.
L'étude de l’appareil pariétal telle qu’elle nous est encore possible grâce à la présence du trou pariétal chez les Sauriens fossiles nous fournira peut-être d’utiles comparaisons.
Nous avons examiné attentivement à cet effet le crâne de Pareiasaurus Baini (Seeley) sur l’exemplaire du British Muséum.
C’est un animal énorme chez lequel l’orifice pariétal, très net, à la dimension d’une pièce d’un franc environ. Il est situé plus près de la ligne qui réunit les yeux, que chez nos Sauriens actuels, et la disposition très inclinée du front dirige son ouverture autant en avant qu’en haut.
Il n’est guère admissible qu’à l’époque où vivaient les Sauriens chez lesquels l’appareil pariétal jouait son plein rôle, l’orifice qui lui donnait le jour sur l'extérieur, ait été recouvert d’une écaille épaisse.
Il est probable au contraire, que l’obturation n’est survenue qu'après la régression de l’organe, comme la réduction de l’œil de la Taupe ou de la Musaraigne entraîne le rétrécissement de l’orifice palpébral.
Chez ces Sauriens massifs, lourds et à tête peu mobile, les yeux latéraux ne permettaient guère de voir en avant, ni en haut (1).
L’œil pariétal était peut-être alors un œil véritable, dont la vésicule distale de l'appareil épiphysaire actuel nous à conservé l’image réduite.
Cette hypothèse expliquerait done l'allure oculiforme, autrement incompréhensible, de l’œil pariétal tel que nous le connaissons.
Cet œil, à en juger par les dimensions réduites du trou pariétal, aurait donc été beaucoup plus petit que les yeux latéraux, ainsi qu’en témoignent de larges orbites? Non pas. Mais l’œil était externe, monté et articulé comme l'œil actuel des Caméléons, et seul, le pédicule passait par le trou pariétal, retenait et appliquait l’œil sur le front tout en lui permettant les mouvements chercheurs de l’œil du Caméléon.
Et c'est ce qui expliquerait la présence de fibres musculaires striées dans la glande pinéale, fibres qui ont été décelées de façon non douteuse par plusieurs auteurs et qui, à première vue, ont toujours semblé éminemment paradoxales. Ces fibres
(1) A noter d’ailleurs que les Reptiles ont les yeux latéraux très peu mobiles, les muscles moteurs n'étant que faiblement développés. Parmi eux, seul le Caméléon serait un visuel. VERRIER L. M., Arch. de Zool. exp. et gén., LXXIV, 305-316, 3 fig., 1932.