‹ Contribution à l'étude de la grippe cardiaqueChapitre 38 sur 40 · LIANT · texte numérisé non relu

LIANT

Quel mécanisme faut-il invoquer pour expliquer de tels faits ? S'agit-il d’une sensibilisation spéciale de l'organe qui permet son aggression par un microbe présent dans l’organisme et qui, jusque là, avait respecté le cœur ? S'agit-il, plus simplement, de la réactivation d’une infection latente au niveau du cœur, contenue jusque là par les défenses naturelles, .mais qui échappe à leur contrôle, rendu inopérant du fait de l’anergie grippale ? Nous avons exposé précédemment les faits qui prouvent cette propriété particulière de l’influenza, et que cette anergie grippale semble jouer pour de très nombreuses affections. Rotwell, Violle, Berbizier, Delamare et d’autres ont montré qu'elle joue pour la bronchite sanglante de Castellani. Or il s’agit-là d’un spirochète. Ce qui est possible pour la spirochétose de Castellani, doit être possible pour la syphilis, maladie à tréponèmes. Les deux explications ne sont pas d’ailleurs très différentes, et se ramènent toutes deux à l’anergie, si l’on peut concevoir une anergie locale, au même titre qu’une anergie générale.

2° Le Rhumatisme. — Des faits du même genre, plus anciennement connus, expliquent la recrudescence des atteintes de rhumatisme articulaire ou cardiaque au cours de la grippe. Huchard, le premier, avait signalé cette fréquence des atteintes ou des rechutes rhumatismales au cours de l'influenza. En discutant l'existence des endocardites grippales, nous avons indiqué les réserves qu'il professait vis-à-vis de celles-ci. Nous avons montré que beaucoup d'endocardites mises sur le

compte de la grippe, n'étaient en réalité que des endocardites rhumatismales.

PETER de son côté avait décrit une forme rhumatoïde de la grippe, qui sous ce terme ambigu se rattache en tous points

LS ee

au rhumatisme articulaire aigu. De nombreux auteurs se sont préoccupés du rapport qui semble lier l’influenza et le rhumatisme. [l ne faut d’ailleurs marcher sur ce terrain qu'avec prudence. En effet, en période d’épidémie, il est souvent difficile de distinguer entre une grippe avec myalgies et courbatures accentuées, et un rhumatisme fruste avec angine, fièvre et manifestations articulaires insignifiantes. La confusion doit être fréquente comme le soupconne Weber, et d’ailleurs plutôt à l'avantage de la grippe qu’un raisonnement simpliste place ainsi à l’origine de manifestations pathologiques endopéricarditiques, lesquelles ressortissent en réalité au rhumatisme articulaire aigu.

En 1895 eut lieu une discussion importante à la Société de thérapeutique, au sujet de la communication de WEBER : La grippe Jouerait-elle un rôle prépondérant dans la pathogénie de l'infection rhumatismale. C. PAUL considère que les cas rapportés concernent, non la grippe, mais le rhumatisme. BAR- BIER pense qu'il s’agit de grippes compliquées de pseudo-rhumatisme infectieux. Pour FERRAND, la grippe pourrait jouer parfois «ie rôle d'agent provocateur du rhumatisme », conformément aux impressions cliniques de Huchard.

En réalité à côté des cas discutables où le diagnostic différentiel peut rester hésitant, il est des cas où le signalement des deux affections est suffisant pour qu'on puisse affirmer . que grippe et rhumatisme unissent volontiers leur action pathogène. ne

MM. Dargen et Germain (de Toulon) rapportent deux observations de pseudo-rhumatisme infectieux survenant au cours ou à la suite d'une grippe, et qui paraît se rapporter au rhumatisme articulaire aigu, bien qu'il se soit agi de manifestations mono-articulaires, sans complications cardiaques, et

résistantes au traitement salicylé, qui à notre avis, semble ne pas avoir été suffisamment prolongé. Ils rapprochent ces deux cas, d’autres analogues, signalés par Bois dans la pratique médico-chirurgicale illustrée ; ce dernier auteur rapporte l'existence de pseudo-rhumatisme infectieux, au cours de la grippe, évoluant sous forme d’arthralgies, de mono-arthrites, polyarthrites subaigués pouvant s'accompagner de troubles cardiaques et guérissänt vite en général par les salicylates et leurs succédanés. Ces cas où la ponction de l’articulation douloureuse montre un liquide stérile, où l’on trouve un signalement indiscutable de la maladie de Bouillaud, sont absolument démonstratifs.

Nous pouvons apporter quatre observations où la grippe est à l’origine d’une rechute d’un rhumatisme qui avait jusque là respecté l’endocarde et qui s’y localise à la suite d’une véritable poussée évolutive. Nous avons déjà rapporté au chapitre de l’extrasystolie l'observation d’une endocardite rhumatismale apparaissant au cours de la gripe (Obs. 117).

Observation X XIV. —- Mademoiselle Be..., 20 ans (D' Marchal). — Cette malade a fait à l’âge de 9 ans une grippe avec forte température. Elle est restée alitée huit jours. Quelques semaines plus tard le médecin perçoit un souffle très intense, qu’on entend à distance. En réalité la petite malade avait présenté dans les années précédentes des manifestations rhumatismales atténuées : torticolis tenace, douleur de la colonne cervicale. En juin 1929 la jeune fille est transplantée à Paris. Le rhumatisme se réveille : douleurs dans la colonne cervicale, brèves arthralgies mobiles dans les grosses articulations des membres. On note l'apparition d'un petit frémissement diastolique, d’un roulement et d’un claquement d’ouver-

ture en plus du souffle intense, holosystolique, d'insuffisance mitrale. Il y a quelques extrasystoles.

Voici donc un rhumatisme fruste, presque ignoré, et qui se localise à l’endocarde à la suite d’une atteinte grippale. Depuis cette grippe l'endocardite rhumatismale n’a cessé d’évoluer.

Observation X XV. —— Madame El.., 38 ans (D' Marchal). — En mars 1929 cette femme fait une grippe assez bénigne avec hypotension artérielle 9/7. Pas de souffle constaté à ce moment là. À un examen ultérieur (juillet 1929) on trouve à la pointe du cœur, un souffle doux holosystolique, se propageant assez peu dans l’aisselle. Dans les précédents pas de crise rhumatismale franche, mais petites douleurs intermittentes, indiscutables au niveau des jointures. Cette malade présente en outre tous les attributs de grande neurotonie : aérophagie, petites angoisses, palpitations, tendances aux lipothynies, algies thoraciques mobiles précordiales irradiant au creux axillaire, au dos : spasmes artériels avec fourmillements.

Là encore, la grippe a réveillé un rhumatisme demeuré discret au niveau des articulations et qui, d'emblée, atteint l’endocarde. Cette observation est à rapprocher de l'observation de Minet et Legrand que nous avons discutée au chapitre des endocardites, et où il s’agit d’une sténose mitrale attribuée à la gnippe, alors qu'il s’agit d’une endocardite rhumatismale.

Observation X XV 1. — M. Reb..., 53 ans (D' Marchal). — Cet homme a fait sa première poussée de rhumatisme à 21 ans, à la suite d’une grippe franche. Les arthralgies ont persisté plusieurs semaines, mais le cœur est resté indemne. La deuxième crise, particulièrement prolongée, à 32 ans, et la troisième à 45 ans ont été également consécutives à une grippe.

Une quatrième poussée rhumatismale survenue également après une atteinte grippale en 1929, a duré quatre mois. Elle a consisté en algies thoraciques et en polyarthropathies mobiles et fugaces. [Il existe une congestion pulmonaire gauche. Le malade, pâle, amaigri, dyspnéique, présente à l'examen du cœur, un souffle systolique typique d'insuffisance mitrale organique. Le cœur est en arythmie complète et tachycardique. Le foie déborde largement les côtes. Le salicylate de soude et le soufre colloïdal ont considérablement amélioré ce malade.

Il est une conclusion utile à tirer de ces observations : Il faut examiner soigneusement pendant et, surtout, après la grippe, le cœur des syphilitiques et des anciens rhumatisants ou choréiques, pour instituer, le cas échéant, le traitement antisyphilitique ou salicylé, afin d'éviter la découverte déconcertante de lésions constituées définitivement, apparues à bas bruit au cours d’un syndrome infectieux, qu’on a pu croire bénin. |

Page 1