‹ Contribution à l'étude de la lutte antituberculeuse: Le DispensaireChapitre 5 sur 15 · NT · texte numérisé non relu

NT

Plus tard, quand il se représente à l’hôpital èn extremis, on laccepte enfin ; mais c’est pour obéir à un sentiment de pitié ; on n’essaiera pas de le guérir : il n’y a plus rien à faire. Qui de nous n'a entendu, à la visite, le médecin-chef découragé Jeter en passant à l'infirmière du service cette ordonnance, toujours la même: «julep morphine », inexorable arrèt de mort pour ce malheureux, qui remercie, ayant foi encore dans la cessation de sa misère, dans le relèvement de sa déchéance physiologique. Et l'on se demande vraiment par quelle inconscience, par quel aveuglement ou plutôt sans doute par quelle impuissance à mieux faire, on peut, dans l’état actuel de notre connaissance de cette affection, permettre encore à cet incurable dangereux de disséminer sur ses camarades de salle, typhiques ou pneumoniques épuisés par la maladie, les germes du terrible mal qui l’a terrassé, lui, dans la pleine force de sa jeunesse et de sa santé.

Et ce ne sont pas là des vues de l'esprit; ces idées ont été vulgarisées par les expériences de Debove; par un article de Letulle sur l'hôpital et ses contaminations ; par un rapport de Barth sur l'isolement des tuberculeux dans les hôpitaux parisiens ; par un mémoire de Parisot (de Nancy), où sont rapportés des cas bien typiques de contagion de la tuberculose pulmonaire dans les salles des hôpitaux.

Comment le médecin n’aurait-il pas perdu courage, quand, pour soigner ces misères, on lui laissait juste le choix entre

“une hospitalisation criminelle et des bouges insalubres et meurtriers placés sous la protection de la lor.

Ce n'est que depuis quelques années que la société s'est émue de ce pitoyable état de choses, qu'elle à pris enfin conscience du péril et de sa responsabilité. I nous faut 1e dire quelques mots de ces deux armes de lutte antituberculeuse qu'on a fort préconisées ou combattues : les hôpitaux et les sanatorias,

APSDIRE

En janvier 1904, le ministre de l'Intérieur, par une circulaire adressée aux préfets, demandeit que l'on fit l'isolement des tuberculeux dans les hôpitaux spéciaux. Cependant on n'a presque rien fait encore pour mettre cette circulaire en vigueur (1). C'est que dès son apparition elle a soulevé un tolle dans l'opinion, parce qu'on l'a fait voir sous un Jour d'inhumanité odieuse et raisonnée.

Isoler un tuberculeux dans une salle que tôt ou lard il se persuadera être celle des incurables ! Lui donner chaque jour le spectacle de la mort de ses camarades, cultiver chez lui l'attente de son agonie propre ! Ces maisons seront comme ces anciens cachots de condamnés à mort, d'où l'on ne sortait que pour le tombeau. Vous voulez en revenir aux léproseries du moyen âge et rééditer des arrêls comme celui du roi de Naples, Ferdinand, en 1782, qui faisait séquestrer les phtisiques, transporter dans un lieu éloigné leurs meubles et leurs vêlements, et condamnait à la forteresse ou aux galères, suivant qu'ils étaient nobles ou ignobili, ceux qui se soustrayaient à ces mesures. Pendant que vous v êtes, faites la sélection artificielle de la société par la suppression immédiate et systématique de ces malheureux. |

Nous voulons croire que toutes ces indignations sont sincères, que toutes ces phrases ne cachent que de généreux sentiments. [ne faudrait pas cependant que les adversaires des hôpitaux pour tuberculeux se figurent avoir le monopole

(1) En 1898, le docteur Letulle, malgré la résistance de l'adminis- (ration, a mis en vigueur dans son service de Boucicaut l'isolement de ses tubereuleux et la triple cure d'air, de repos, d'aliments. Egalement à Tenon, le docteur Oulmont, en 4889, et le docteur Moizard, en 1890, isolèrent et soumirent à la cure d'air, avec des résultats très. satisfaisants, quelques malades tubereuleux,

de la sensibilité, car sur le terrain moral lui-même cette question se discute et mot à mot.

Ici encore on se demande où est l'inhumanité, où est la morale : ou bien continuer à laisser se faire à l'hôpital cette contamination de gens qui, pleins de confiance, sont venus vous demander de les guérir d'une affection aiguë quelconque ; où bien avoir la dureté de dire au tuberculeux : « Vous êtes ‘tuberculeux; votre maladie qui peut devenir grave est parfaitement guérissable, mais, comme elle est aussi dangereuse pour les autres , nous allons vous soumettre à un règlement d'hygiène sévère pour votre plus grand bien d'abord, pour éviler ensuite la propagation de votre mal à votre famille et à vos amis. » Ces deux propositions résument loule la queston ; l’une exclut l’autre ; il faut choisir.

Inhumanité, hvpocrisie, abus de confiance même, on trouve tout cela dans la contamination à l'hôpital des gens sains. Seulement cette contamination est si sournoise;quand lindividu quitte l'hôpital, ses lésions sont si peu manifestes ; 1l va retrouver à son foyer tant de causes adjuvantes, misère, alcoolisme, que peu à peu nous nous sommes convaincus de notre irresponsabilité. Eh bien !non. Nous savons, nous médecins, que lorsqu'il nous reviendra quelques mois plus tard, tuberculeux avéré, nous pourrons toujours incriminer avec vraisemblance, comme cause déterminante de son mal, son précédent séjour dans un hôpilal mfeclé et dans des conditions de défense physiologique déplorables. Qu'il y ait latence de notre responsabilité, soit; mais nous ne pouvons admettre qu'on la nie.

Quant à la situation que l’on créerait aux tuberculeux par ces hôpitaux d'isolement, serait-elle donc s1 affreuse ?

Voyons, Messieurs, ne nous payons pas de grands mots ! Où done est l'humanité ? Où donc est la morale? Faut-il abandonner le {uberculeux à sa destinée, le laisser mourir

Page 1