XIV.-- Observation empruntée à M. le D* Magnan
A notre première visite nous voyons L... assis sur un banc, silencieux, la face inclinée vers le sol. La tête est d'un volume normal, asymétrique, les cheveux noirs, très abondants, s’implantent un peu bas sur le front, la mâchoire inférieure est développée, sans toutefois déterminer de prognathisme sensible ; des poils noirs, plus serrés au bas du visage, recouvrent les lèvres, le menton et la moitié inférieure des joues; ils sont rares dans la moitié supérieure. Le visage, pâle, a une expression farouche ; les traits sont contractés, les sourcils froncés forment, en dedans, deux plis verticaux qui donnent de la dureté à la physionomie ; les commissures labiales sont alteraativement portées en dehors, en arrière et en haut, puis en avant, et les lèvres se rapprochent et s’avancent comme dans la moue; la tête oscille dans un léger
1. In Annales médico-psychologiques, année 1877, t. I, p. 52. 2. Lecon faite à l'asile Sainte-Anne, in Bulletin médical, n° 103, 27 décembre 1891.
mouvement de rotation de haut en bas et de droite à gauche; les yeux, portés en haut et légèrement à droite, en partie cachés sous la paupière supérieure, ne laissent apercevoir que le bord inférieur de l'iris. C’est vainement que l'on cherche à fixer le regard, les globes oculaires restent relevés en haut et à droite.
Le D' Laurent, dans son travail sur la physionomie chez les aliénés', donne comme caractère prédominant l'absence de synergie, le manque d'harmonie qui existeraient entre les manifestations expressives des yeux et des lèvres.
Nous ne partageons pas cette opinion et nous nous rangeons à l'avis de M. le D' Legrand du Saulle*, qui dit à ce propos : « Nous ne pensons pas qu'on puisse attribuer à ce signe une bien grande valeur. Nous croyons au contraire que la physionomie de l’aliéné peut varier d'après les idées délirantes qui troublent sa raison. Selon la nature de ces idées, la terreur ou la joie se peindront sur la physionomie du malade avec la mème netteté, la mème harmonie que chez un individu sain. »
Là où siège véritablement la désharmonie des expressions physionomiques, c’est dans la simulation. Et c'est à notre avis une excellente preuve de non-existence de la folie. Dans tous les examens des simulateurs dont nous avons pris connaissance, nous avons constaté chaque fois le manque de rapport d'expression de la face, au moins dans une de ses parties, avec les sentiments pathologiques auxquels l'inculpé voulait faire croire. Cela tient à ce que l'individu joue deux rôles à la fois, l’un qui consiste à se donner l'attitude d'un aliéné; l’autre à surveiller l'impression qu'il produit sur l'observateur, où à chercher le moment où il pourra se reposer des efforts qu'il fait et qui l’épuisent.
Lorsqu'un simulateur se contente de prendre l'attitude d'un aliéné, il augmente considérablement les difficultés
de Loc ment 2, Traité de médecine légale.
du diagnostic. Malheureusement pour lui, il est curieux de connaître l'effet produit, et finit par succomber à la multiplicité des efforts qu'il est obligé de faire.
Souvent aussi, pour hâter la solution, il abandonne son premier mode de simulation, espérant en trouver un autre plus facile et plus favorable.
Il n’est pas rare de trouver des maladroits comme celui de l'observation XI, qui essayent une grimace quelconque sans signification, et qui cèdent de suite aux difficultés qu'elle exige. Nous avons cité ce cas pour montrer la bizarrerie de l'attitude que cet homme, intelligent et instruit pourtant, avait adoptée.
Le diagnostic dans ces cas ne souffre aucune difficulté.
Mais dans nos autres observations, que nous avons con” sidérablement réduites, pour ne signaler que les points qui nous intéressent, les sujets sont souvent très habiles, très perspicaces, très persévérants. Et, cependant, ils commettent des fautes grossières.
Ils n’ont pas l'habitude des acteurs, ni la possibilité du maquillage ; et ce que des artistes de génie réussissent difficilement à faire pendant quelques heures, le visage grimé, ils sont obligés de le faire plusieurs jours de suite, sans cesse épiés. Aussi, quelle attention! Et commeelle se traduit bien dans leurs moindres gestes et surtout dans leurs regards ! Je suis sûr que si l'homme possédait des mouvements un peu étendus dans les muscles de l'oreille, on les verrait, l'oreille au guet, comme un animal qui écoute un bruit dont il ne recherche la cause. |
À tous ces obstacles matériels vient s'ajouter l'ignorance, tout au moins partielle, des symptômes de l'affection simulée.
Dans l'observation XIII, D... finit par raconter qu'il à la nuit des hallucinations, mais il n’a pas le facies de l'halluciné. « Un homme, dit M. Marandon de Montyel, qui entend une voix ou qui est poursuivi par une vision devient sombre
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et concentré, et cela d'autant plus qu'il croit davantage à la réalité de ses hallucinations. Il faut user le plus souvent de ruse pour surprendre le secret des aliénés atteints de folie sensorielle, et on devine leurs hallucinations plus souvent qu'ils ne les avouent, en les voyant porter un regard fixe dans telle ou telle direction, écouter aux portes, ou prêter tout à coup une oreille attentive, se boucher les narines comme pour se soustraire à une impression désagréable, ou se frapper le corps comme pour se débarrasser de sensations importunes.
Le D' Knight a certifié que par un seul il distinguerait un simulateur d’un véritable aliéné. Le D' Rush prétendait arriver au mème résultat rien que par les caractères du pouls. Voilà d’heureux moyens : nous ne croyons pas qu'ils soient aussi certains qu’ils sont originaux!
Nous émettrons l'opinion suivante : si la physionomie et en particulier l'étude du regard chez le simulateur ne suffisent pas à assurer le diagnostic, ils occupent certainement une place importante à côté des autres symptômes de simulation.
Dans toutes nos observations, nous avons relevé l’expression du regard, et nous avons toujours trouvé le regard vif alors que la forme de l’aliénation comportait un regard morne; el sournois, fait qui existe exceptionnellement chez les malades, sauf dans les cas où ils sont en butte à l'idée obsédante du suicide.
La présence de ce regard détruit toute harmonie dans la physionomie des troubles mentaux que le simulateur veut imiter.
La même désharmonie existe chez le dissimulateur. Le jour où il y a lutte entre les sentiments et l'expression de ces sentiments, il en résulte un jeu de physionomie convulsif et oscillatoire qui traduit la dissimulation.
Comme nous l'avons montré dans les chapitres précédents,
AE pese chaque sentiment a un masque particulier qu'on ne peut reproduire parfaitement si on ne l'éprouve.
Aussi, on sera toujours en droit, quand on constatera le désaccord du sentiment et de la physionomie, de soupçonner, sinon d'affirmer, la simulation ou la dissimulation.
Le dissimulateur conserve ses émotions maladives, son trouble mental, et par sa nouvelle physionomie veut faire croire à la disparition de ces émotions. Quelque attention qu'il y apporte, quelque persévérance qu'il mette à continuer sa ruse, il ne peut éviter le moment où l'équilibre se fait, pour ainsi dire malgré lui, et où il lui devient impossible de cacher plus longtemps le véritable état de son âme.