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CHAPITRE III

Les Consultations de Nourrissons et la protection de l’enfance

Historique. — À maintes reprises, nous avons été amenée à parler dans.les chapitres DS de la

C onsultation de Nourrisson.

Qu'est donc une Consultation de Nourrissons ?

C’est une institution qui a pour objet essentiel de surveiller la croissance de l'enfant, d’éprouver la valeur de l’allaitement et de conseiller les mères afin de leur éviter de commettre des erreurs d'alimentation si préjudiciables aux enfants du 1° âge.

Le professeur Budin créa la première Consultation à l'Hôpital de la Charité en 1892. A ses yeux, c'était une simple expérience destinée à surveiller des enfants nés dans son service et d’enseigner à leur mère, la eonduite de l’allaitement au sein, il voulait également leur fournir du bon lait si elles-mêmes n’en avaient pas” suffisamment pour leur nourrisson.

Le succès dépassa toute attente, et, devant les résultats nettement favorables, le professeur Budin fonda une autre Consultation à la Maternité, en 1895, et une troisième à la clinique Tarnier, en 1898.

Son exemple fut suivi dans de nombreux hôpitaux, et des initiatives privées fondaient, dans différents quartiers de Paris, des Consultations de Nourrissons.

L’Assistance Publique s’en émut et des Consultations furent annexées aux Dispensaires municipaux et aux maisons de secours des divers arrondissements de Paris. Le mouvement gagna la province, et, dès 1893, on voyait une Consultation de Nourrissons se fonder à Dieppe, sur le modèle de celle de Budin, et toutes les

- grandes villes suivirent,

er

Dans les départements industriels on reconnut bien

vite lutilité incontestable de ces institutions, et le.

Dr Cavro, en 1904 (1), pouvait faire, dans sa Thèse, une étude de 69 Consultations créées dans le seul département du Pas-de-Calais. Il donnait, en outre, des sta- HISRIQUES où il démontrait que la mortalité, dans certaines régions, était tombée de moitié après deux années de fonctionnement de la Consultation.

L'Etranger suivit l'exemple donné par les médecins français et, en 1897, les docteurs Lust et Keiffer fondèrent une Consultation de Nourrissons à Bruxelles. Elles se multiplièrent dans ce pays de Belgique si affreusement ravagé à l'heure actuelle, et nous apprenions tout

récemment (2), que malgré l’occupation allemande, ces.

œuvres fonctionnent. Le D' Lust, secrétaire général de l’Union internationale de la Protection de l'Enfance,

s'occupe même de fonder des Cantines maternelles,

afin d'essayer de conjurer le danger créé par la barbarie allemande qui affame les mères-nourrices.

En Italie, en Hongrie, en Roumanie, au Canada, dans les villes des Etats-Unis, partout, ces institutions se développent et se confondent avec les «Gouttes de Lait ». Citons la ville de New-York qui, en 1913, en possédait 89, soit subventionnées par la Municipalité, qui leur accorde 200.000 francs par an, soit privées.

Parallèlement à l'initiative de Budin, le Dr Dufour

fondait, à Fécamp, la première Goutte de Lait. L'idée qui était venue à Budin de sauvegarder les

nourrissons élevés au sein par une surveillance des mè-

res, avait également müri dans l'esprit du Dr Dufour,

pour les enfants nourris au biberon en leur assurant du bon lait.

Frappé de la mortalité infantile qui régnait dans sa ville parmi les enfants élevés à l'allaitement artificiel,

(1) Cavro : Consultations de nourrissons ou Goutte de lait. (Thèse, Lille, 1904).

(2) Archives de Médecine des Enfants, janvier 1917. ù

surtout dans la classe pauvre, et ne pouvant imposer aux mères l'allaitement naturel au sein, il voulut tout au moins conjurer le danger en instituant des distributions gratuites de lait. L'enfant y serait en même temps surveillé médicalement et son alimentation réglée.

Le mot et l’œuvre firent fortune, et dans le monde . entier, la facilité d'installation des institutions de ce.

genre, aida à leur création. En 1902, une Goutte de Lait se fonda à Alger, elle existe encore.

Le Dr Herrgott, de Nancy, avait créé en. 1899, dans sa ville, l'« Œuvre du bon lait». Elle distribuait du lait stérilisé, mais en même temps encourageait l'allaitement maternel par des primes mensuelles. La distribution du lait stérilisé n’intervenait que pour la quantité nécessaire à compléter l’ ahimentation de l’enfant.

En 1902, se fonda sous les auspices du professeur. Budin, la «Ligue contre la mortalité infantile» qui, par sa puissante action, contribue encore aujourd’hui à faire connaître et répandre ces institutions.

- Dans les campagnes, grâce à l'initiative du D' Mocquot, une Consultation de Nourrissons fut créée à Appoigny (Yonne), pour les enfants assistés et protégés par la loi Roussel. À jours fixes, les nourrices sont tenues d'amener leur nourrisson. Le Docteur les pèse, les examine, critique publiquement les soins donnés par là nourrice et leur fait ainsi des véritables leçons d'élevage dont elles ne manquent pas de tirer un bénéfice tout à l'avantage de leur petit pensionnaire.

De nombreuses Consultations de ce genre qui nécessitent une installation sommaire et peu coûteuse, furent organisées par des médecins inspecteurs, dont le travail pénible de visiteur à domicile était ainsi allégé, ce qui leur permettait, en outre, de consacrér plus de temps à examiner les nourrissons malades.

De nombreuses communes demandèrent l’établissement” de Consultations de Nourrissons.

Nous extrayons d’un rapport de M. Achard (1) la liste suivante, montrant le développement pris par. les Consultations, et aussi les obstacles qu’elles rencontrent dans leur fonctionnement.

Alpes-Maritimes. — Les Consultations n'y ont pas de succès ; 26 ont cessé de fonctionner. Les œuvres privées semblent avoir plus de succès.

Ardèche. — 4 Consultations de Nourrissons : excellents résultats.

Ardenties. —7 Consultations de Nourrissons: ons résultats. ut NME Cantal. — Réclame des Consultations.

Eure. — 2 Consultations de Nourrissons.

Finistère. — 48 Consultations de Nourrissons.

Gers. —2 Consultations de Nourrissons.

Gironde. — 35 Consultations de Nourrissons. — 21 crèches.

Ille-et-Vilaine. on ee des Consultations en plus grand nombre.

Jura. — 10 Consultations mal suivies parce que les communications sont difficiles entre les villages trop distants.

Haute Loire. — Manque de Consultations pour. les mêmes motifs.

Loiret. — 5 Consultations de Nourrissons,

Maine et-Loire. —’Très nombreuses consultations de Nourrissons.

Meuse. — 25 Consultations.

Morbihan. — Les Consultations ne donnent pas de résultats ; les mères et nourrices ne comprennent pas. Oise. — 40 Consultations qui prospèrent.

Basses-Pyrénées. — 4 Consultations, résultats satisfaisants.

Hautes-Pyrénées. — 5 Consultations.

(1) Bulletin de l Académie de Médecine, 21 octobre 1918.

Pyrénées-Orientales. — 1 Consultation.

Savoie. — 21 Consultations.

Seime.-— 115 crèches (aucun décès d'enfant protégé dans l'enceinte de Paris).

Vendée. — 8 Consultations de Nourrissons.

Vienne. — 3 Consultations de Nourrissons.

Ce rapide aperçu né comprend pas tous les départe: ments, mais nous permet cependant d’apprécier le succès que rencontrent les Consultations de Nourrissons dans les campagnes. Dans certains départements montagneux, elles ne réussissent pas : les distances sont trop longues, les locaux habités trop disséminés, les intempéries sont rudes, et le transport des nourrissons impossible ; dans d’autres contrées, on se heurte à l’ignorance, dans d’autres enfin, tels que les Alpes-Maritimes, l’affluence de riches étrangers a permis, par leurs dons, de subventionner de nombreuses œuvres charitables qui ont accaparé la clientèle des Consultations. 26 de ces dernières ont dû cesser de fonctionner (Est-ce à l'avantage des nourrissons ?).

Ce qui a été fait pour l'enfant assisté, pourrait- il être effectué pour tous les enfants de la campagne ?

It est vrai que, dans ce cas, la présentation de l’enfant n'étant plus obligatoire, on aurait à lutter contre l'ignorance et l’inertie des paysans. Mais il n’en est pas moins certain que le médecin qui s’entourerait d’un Comité de dames dévouées et attirerait par des avantages en nature ou en argent, sous forme de primes, les mères qui allaitent, de manière à les faire venir pour écouter ses conseils, faire peser leur enfant et le laisser surveiller pendant son accroissement, ce médecin, nous en avons la certitude, verrait ses efforts couronnés de succès.

Ce serait la Consultation Individuelle de Nourrissons préconisée par le D' Dévé (1).

(1) Dévé : Réflexions critiques sur la puériculture. (Thèse, Paris, 1902).

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Chaque médecin, pourvu qu’il soit compétent, peut organiser à son domicile une Consultation de Nourrissons. Ces Consultations peuvent fonctionner aussi bien dans les villes que dans les villages. Il en existe qui donnent de bons résultats à Paris même (à l'Œuvre des femmes en couches israélites dirigée par le Docteur Schwab) que cite le Dr Mayerier (Li):

. Le Dr Florentin (2) a ébauché, dans sa thèse, un projet de puériculture rurale, où il montre les obstacles que rencontrent les médecins dans la lutte, à la campagne, contre la mortalité infantile. il préconise des Consultations de Nourrissons pour les forts villages, et un système de puériculture basé sur une sorte de mutualité, demandant aux paysans des cotisations susceptibles d’être remboursées aux mères qui allaitent par des primes de nature diverses.

Mais ce que le D' Florentin demande surtout : c’est l'Education : éducation des jeunes filles, éducation des mères, éducation des futurs pères, éducation des sagesfemmes, ainsi que celle des médecins si négligée, bien souvent, sous le rapport de la puériculture,

A leur apparition, les Consultations de Nourrissons et les Gouttes de Lait furent, un peu, considérées comme des sœurs rivales. Les premières se cantonnaient dans la direction exclusive des mères allaitant leur enfant, les autres dépassant bien souvent le but qu’elles s'étaient proposé, par des distributions quelquefois intempestives de lait, très bon, certes, mais ne valant jamais celui de la mère, faisaient un certain tort à l’allaitement maternel.

= L'expérience aidant, on s’aperçut que les deux OTganisations ne pouvaient subsister sans se pénétrer mu: tuellement. Une Consultation sans «Goutte de Lait» était une tête sans bras, une « Goutte de Lait» sans

(1) Maygrier : Les Consultations de nourrissons. (Dans l'Œuvre Médico-Chirurgical, Fascicule du 15 octobre 1903).

(2) Florentin : Loc. cit.

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Consultation de Nourrissons, c’est-à-dire, sans une surveillance médicale rigoureuse et journalière, constituait un corps sans tête. Et, si l’on est en droit d’accuser : la «Goutte de Lait» en tant qu'œuvre de bienfaisance distribuant le lait sans un contrôle médical sévère,

être le principal ennemi de l’allaitement au sein, ce reproche disparaît dès qu’elle est adjointe à une Consultation de Nourrissons, œuvre essentiellement médicale d’enseignement et d'encouragement à l’allaitement maternel. | |

D'autre part, bou que cette dernière puisse faire œuvre d’ éducatrice, elle est actuellement dans l’ obligation d'attirer les mères par des distributions de lait, pour la mère elle-même ou pour l’enfant si sa nourrice n’en a pas suffisamment. Et cela, tout au moins jusqu’à ce que la campagne d’enseignement entreprise ait porté ses fruits, et que, pour une mère quelconque, un appât ne soit plus nécessaire pour la faire venir à la

Consultation.

Ne pourrait-on pas, ainsi que le propose le Dr Cassan dans sa thèse, renforcer l’action de la Consultation, tout en laissant à la «Goutte de Lait » sa fonction si noble de distributrice de bon lait aux mères indigentes ? Il suffirait de demander à ces mères de faire visiter leur enfant par la Consultation de Nourrissons, et ne leur délivrer de lait que sur l’autorisation et dans la quantité prescrite par le médecin. La «Goutte de Lait» serait tributrice de la Consultation qui prendrait à sa charge la surveillance médicale de l'enfant.

Le rôle important que jouent les Consultations de Nourrissons dans la protection de l’enfance, est démon- ‘tré par le fait qu'aucune œuvre philanthropique n’atteint son but de protection réelle que si elle s’adjoint cette institution de surveillance médicale. Par sa souplesse la Consultation de Nourrissons s'adapte à tous les milieux. A la ville, à la campagne, à l'usine, on peut grâce à des frais relativement peu élevés instituer la surveillance médicalé du 1°T âge.

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Malgré la difficulté d'établir des statistiques de mor: talité comparée dans les villes où il y a des Consulta- ‘tions et des « Gouttes. de Lait», on ne peut, cependant, qu'être convaincu lorsqu'on lit que dans le Pas-de- Calais la mortalité est tombée de 191% à 107 %0 (1);

particulièrement à St-Pol où elle est de 151 %0 au lieu

.de 288%, et'cela, depuis la RUE des Consultations dé Nourrissons.

A Paris, alors que 262 enfants mouraient de diarrhée pendant la 30€ semaine de l’année 1900, on ne comptait aucun décès par diarrhée à la Consultation de la Clinique Tarnier. A Montpellier (2), la mortalité par gastro-

entérite était de 5,6% pour les enfants de 0 à 3 ans

à la Consultation, alors qu’elle était de 34,5% en ville.

Sur 1.000 décès de nourrissons de 0 à 3 ans la propor- :

tion était de 38 à la Consultation et 320 en ville. Le Dr Cassan donne la proportion de 3,6 % pour la mortalité des nourrissons de la Consultation de la Cli-

nique obstétricale de Lyon (1908: 1905) alors qu’ en ville

elle était de 10 %.

Nous pourrions multiplier les statistiques, nous ver- :

rons plus loin celles de la Consultation de Nourrissons d’Alger et toutes démontrent avec netteté l’importance

de l’Institution de la Consultation de Nourrissons au

point de vue de l’abaissement de la mortalité infantile.

: Nous nous proposons, dans la suite de cet ouvrage, de retracer les débuts et enregistrer les résultats acquis dans la Consultation de Nourrissons de l'Hôpital Civil de Mustapha à Alger. A notre arrivée dans cette ville,

nous avons eu le bonheur d'assister à la naissance de

cette Consultation, la première Consultation officielle.

en Algérie. Nous voulons aussi démontrer la nécessité de multiplier ces institutions en Algérie, pour lutter contre la mortalité infantile européenne et indigène.

(1) Anderodias : In Pratique des maladies des enfants de Cruchet.

” (2) Bosc : Précis d’alimentation du nourrisson. Montpellier,

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