HISTORIQUE
Nous insisterons peu sur cette partie du sujet, à laquelle de longs développements ont été consacrés dans des travaux récents, en particulier dans la thèse de Coliez (1), qui, dans une analyse des plus consciencieuses, à résumé jusqu'aux séances de la Société de biologie. Nous nous contenterons de résumer à notre tour et à notre façon cet historique en soulignant seulement les points essentiels.
La sclérodermie est une maladie nouvelle, ou plutôt une maladie décrite récemment; l’année 1845 et le nom de Thirial marquent le début de son étude; avant cette époque et cet
(1) Goliez, Thèse de Paris, 1873.
TDR auteur, s’il est possible de retrouver dans la science quelques observations isolées de sclérodermie, on ne trouve rien qui soit destiné à en expliquer la nature, à la distinguer des maladies qui offrent avec elle certains rapprochements, à lui donner en un mot une place à part dans le cadre nosologique.
On a voulu faire remonter à Hippocrate (1) la description de la maladie ; c’est aujourd’hui une tendance générale de ne croire un historique complet que s’il remonte jusqu’au Père de la médecine; Hippocrate a tout décrit, et, si l’on ne trouve pas, c’est qu’on a mal cherché. On torture les anciens, et on arrive souvent à des résultats absurdes, lorsqu'on voit par exemple, dans un fragment de phrase détaché de tout ce qui l'entoure, la description certaine (nous allions dire complète) d’une maladie. Le seul avantage de cette manière de faire est de prêter à des discussions sans fin; mais, là où il y a des faits précis à citer et des discussions sérieuses à établir sur des questions de pathogénie, il est permis de laisser de côté les discussions un peu oiseuses pour s’occuper du plus important.
Nous négligerons donc de rechercher si l’Athénien d’Hippocrate était bien atteint de sclérodermie, si la stegnose de Galien et d’Avicenne répond bien à cette maladie, si l'obstruction cutanée des anciens peut y être rapportée.
Les deux premières observations auxquelles on puisse raisonnablement s'arrêter sont celles de Zacutus Lusitanus et de Diemerbrœæck; et encore ne serait-il pas difficile de discuter la nature de l'affection que décrivent ces auteurs; aussi avons-nous tenu à les rapporter.
Observation de Zacutus Lusitanus (2), intitulée : « Peau
(1) Hippocrate, trad. Littré, liv. des Epidémies, chap. IX, t. Y. (2) Zacutus Lusitanus, 1642, Praxis medica admiranda, lib. INT, obs. C, p. 119.
He
très indurée dans sa totalité, comparable à l'écorce d’un arbre. » — Une femme, affectée d’obstruction squirrheuse des viscères, fut subitement atteinte d’un endurcissement de la peau, laquelle prit par sa dureté et son épaisseur l’aspect d’un cuir de bœuf ou d’une écorce d’arbre. Cette femme était contrainte de rester au lit, ne pouvant remuer ni pied ni main; elle avait le visage tuméfié. Par l'emploi de sudorifiques, sa peau devint plus souple; des fonticules placés aux cuisses, un régime atténuant, parvinrent à la rétablir.
Observation de Diemerbræck (1). — Une femme pouvait encore mouvoir un peu ses membres, mais sa peau tout entière était roide et tendue comme la peau d’un tambour ; la peau était froide et insensible, au point que, piquée ou brülée, elle ne donnait lieu à aucune sensation douloureuse ; mais si l'aiguille pénétrait plus profondément et allait jusqu'aux muscles, la douleur se faisait sentir.
En 1755, Curzio (2), de Naples, dans une lettre adressée à l’abbé Nollet, rapporte une observation évidente de sclérodermie.
Lorry (3), en 1777, décrit un fait analogue sous le titre de «Crassities substantiæ cutis».— Henkel (4), en 1809, en publie un cas.— Pierquin , la même année, un autre, sous le nom de «Phlegmatia alba dolens.» —Fantonetti(5), de Milan, en 1836, en rapporte une observation détaillée. — Alibert, enfin, avant Thirial, décrit, sous le nom de «Scrofule-momie ou momie rhumatismale », une affection qui est probablement la scléro-
(1) Diemerbræck, Anatome, 1660, lib. VIT, de Nervis, p. 536.
(2) Curzio, obs. trad. dans le Mémoire de Gintrac, 1847.
(3) Lorry, de Morbis cutaneis, 1771.
(4) Henkel, Handbuch für Erkentniss, 1809. ‘Analyse in Arch. gen. de Med., 1854, t. IV.
(5) Fantonetti, Ephémérides des sc. méd., 1836.
En joe dermie; aussi certains auteurs, en particulier Charcot, Besnier et Leroy, attribuent-ils à Albert, plutôt qu'à Thirial, la première description détaillée de la maladie.
Si la maladie d’Alibert prête à quelques discussions, il n'en est plus de même de l’acte morbide décrit par Thirial (1); ce dernier publie, en 1845, dans le Journal de médecine de Paris, un mémoire intitulé : «Sclérème des adultes comparé à celui des nouveaux-nés ». Il rapporte des observations personnelles fort bien prises, portant sur deux jeunes filles, et recueillies dans le service de Trousseau. Alors que ses prédécesseurs n’avaient fait que rapporter des faits, et encore des faits discutables pour la plupart, Thirial reconnaît là une maladie nouvelle ; il cherche à la différencier de l’œdème des nouveaux-nés et en tente l’explication pathogénique. Aussi peut-on dire avec raison qu’il a constitué la sclérodermie comme individualité morbide et lui a fait prendre rang dans le cadre nosographique sous le nom de «Sclérème des adultes ».
Deux ans après, en 1847, une série de travaux sont publiés sur le sclérème, et la Revue médico-chirurgicale de celte époque en rapporte le plus grand nombre.— Grisolle (2) décrit «un cas rare de maladie de la peau avec érythème chronique ». — Forget (3), de Strasbourg, rapproche de l’observation de Grisolle un cas qu’il a observé, et s’intitule pompeusement l'inventeur de la maladie , comparant sa découverte à celles de Hunter, Bright et Jenner ; dans une étude d’ailleurs fort bien faite, 1l donne à la maladie qu’il croit nouvelle les noms de chorionilis (de chorion, élément fibreux de la peau,
(1) Thirial, Journal de méd. de Trousseau, mai et juin 1845, t. III, p137.
(2) Grisolle, Gazette des hôpitaux du 29 avril 1847.
(3) Forget, Mémoire sur le chorionitis ou Ja sclérosténose cutanée, Revue méd. chir., 1847, t. II, p. 46.
mo et cts, terminaison indiquant l'inflammation), ou de sc/ér os: ténose cutanée (de sxknods, dur, et orevos, étroit), pour ceux qui nieraient l’élément inflammatoire auquel il se rattache dans la discussion pathogénique.
Quelques mois après, paraît dans l'Union médicale un nouveau travail de Thirial (1), qui publie une autre observation et revendique pour lui la découverte d’une maladie à laquelle il n’attache pourtant pas autant d'importance que Forget. La revendication de Thirial est juste, et, malgré l'importance du travail de Forget, la priorité appartient à l’auteur du mémoire paru en 1845. — Gintrac (2), de Bordeaux, cette même année, rapporte dans la Æcoue deux cas nouveaux et fait connaître les observations de Zacutus Lusitanus, Diemerbrœæck, Curzio et Fantonetti; son travail est plutôt une compilation et un résumé qu'une œuvre originale. IL propose pour la maladie nouvelle le nom de sclérodermie (de scleros, dur, et derma, peau).
Enfin, Putégnat (3), de Lunéville, et Bouchut (4) publient des observations intéressantes.
De 1847 à 1871, les observations se succèdent, et lon retrouve même quelques bonnes monographies; mais on n’observe pas de ces poussées vigoureuses, de ces discussions brûlantes qui épuisent une question en quelques années.
Ea 1850, Rilliet (5) publie un cas observé sur un enfant dans la clientèle de Pélissier, à Genève. — En 1854, Addison (6)
(4) Thirial, Union médicale, 1847, p. 422, 430 et 614.
(2) Gintrac, note sur la sclérodermie, Revue méd. chir., 1847, t. II, p. 263.
(3) Putégnat, sur le chorionitis ou la sclérosténose de la peau, Revue méd. chir., 1847, t. II, p. 267.
(4) Bouchut, Gazette médicale du 25 septembre 18#7.
(5) Rilliet, Revue méd. chir., 1848.
(6) Addison, On the keloïd ofAlibert and on the true keloïd, Med. chir. transaction, 1854, t. XXX VII, p. 38.
Ti fait une étude analytique de la maladie, compare la lésion cutanée à la chéloïde et lui donne le nom de chéloide d'A libert. — Gillette (1), la même année, réunit et compare, dans un très bon travail, les quatorze faits connus à ce moment. — Hugo Fiedler (2), en Allemagne, et M. Donnel (3), à Dublin, s'occupent du côté pathogénique de la question.
En 1861, Arning (4), dans un travail intitulé : « Etude pour servir à l’histoire du scleroderma adultorum », réunit vingt observations, dont quatre seulement empruntées à la presse médicale de son pays. La même année, Lasègue (5) fait connaître, dans une excellente monographie, des faits recueillis dans la littérature étrangère. Fœster (6) et Verneuil font faire les premiers pas à l’anatomie pathologique de l'affection.
Nous ne ferons que signaler les travaux d'Auspitz (7), Villemin (8), Heusinger (9), Rassmüssen (10), Auzilhon (11), etc.
La thèse d’Horteloup (12) mérite une mention spéciale, à cause du soin que l’auteur a mis à rechercher la pathogénie du sclérème.
En1871, les travaux se multiplient, et à la Société de biologie
(4) Gillette, du Sclérème simple, archiv. de méd., à série, t. IV, p. 657, juillet 1854.
(2) Hugo Fiedler, Atrophie des Zellgewebes, etc., Deutsche klinik, 1855, n° 34.
(3) M. Donnel, Dublin hôpital gaz., février 1855.
(4) Arning, Beitrage zûr Lehre vom med. Zeitschrift, B-d. II, S. 186, 1861.
(5) Lasègue, Archiv. de méd., 5° série, 1861, t. XX VII, p. 721.
(6) Fœster, Zur Pathol. anat.d., etc., Würzburger med. Zeitschrift, B-d. II, S. 294.
(7) Auspitz, Journal de méd. de Vienne, 1864.
(8) Villemin, Gazette hebd., 1864.
(9) Heusinger, Arch. für Pathol. anat., t. XXIL, lib. HI.
(10) Rassmüssen, Hospitals Tidende, 1867.
(11) Auzilhon, Montpellier médical, 1869, p. 315.
(42) Horteloup, Thèse de Paris, 1865.
une impulsion nouvelle est donnée à la question ; c’est ici le début de ce qu’on peut appeler l’ère actuelle de la sclérodermie. Des mémoires importants sont lus cette année-là et les deux années suivantes à la Société, par Ball (1), Liouville (2), Dufour (3), Hallopeau (4), et des discussions intéressantes s'élèvent, auxquelles prennent part Charcot (5), Vulpian, Dumontpallier, Chalvet, Lépine (6), Laborde. — En dehors de la Société de biologie, citons le travail d’Hillairet (7) publié dans les Annales de dermatologie et de syphiligraphie, et à l'étranger les travaux d’Emminghaus (8), Neumann (9), Hébra (10), etc.
Depuis cette période féconde et l'élan donné par la Société de biologie, le chiffre des communications faites aux diverses sociétés savantes est devenu innombrable, et le nombre des thèses publiées sur la matière prouve mieux que toute autre chose la fécondité du sujet. Citons en particulier la thèse de Coliez, déjà indiquée, la thèse de Lagrange (11), qui renferme ce que l’on sait de plus net sur l’anatomie pathologique de la sclérodermie, les thèses de Viaud (12) et de Lamache (13), la récente thèse d’agrégation de Leroy (14).
(1) Ball, Société de biologie, 1871, p. 43.
(2) Ball et Liouville, Société de biologie, 13 décembre 1873.
(3) Dufour et Vulpian, Société de biologie, 1871, p. 179.
(4) Hallopeau, Société de biologie, 7 décembre 1872.
(5) Charcot, Société de biologie, 1871, p. 63.
(6) Lépine, Société de biologie,1873, p.146.
(7) Hillairet, Annales de dermatol. et de syphil., 1872, p. 322.
(8) Emminghaus, Deutsche Arch. für klinische medicin., vol. XI, 4"° partie, 1872.
(9) Neumann, Lehrbuch der Hautkrankheïten, 2° édit., 1873.
(10) Hébra, Malad. de la peau, trad. par Doyon, 1874.
(11) Lagrange, Thèse de Paris, 1874.
(12) Viaud, Thèse de Paris, 1876, p. 87.
(13) Lamache, Thèse de Montpellier, 1876.
(14) Leroy, Thèse d’agrégation, 1883.
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À côté des dissertations inaugurales, signalons les études empruntées aux publications périodiques, les leçons de Hardy (1), Vidal (2), Hillairet (3), enfin l'observation remarquable publiée par MM. Grasset et Apolinario (4), qui, au point de vue de la pathogénie et en quelque sorte de la spécificité morbide, éclaire d’un jour nouveau l’histoire de la sclérodermie.
On a vu, dans le cours de cet aperçu historique, que des noms différents ont été adaptés par les auteurs à la maladie qui fait le sujet de cette étude. Suivant les époques et suivant les idées qui ont eu cours sur sa nature, on a proposé telle ou telle dénomination ; elle a reçu en particulier les noms suivants : sclérème des adultes (Thirial), chorionitis ou selérosténose cutanée (Forget, Putégnat), chéloïde vraie (Addison), sclérémie (Alibert), sclérodermie (Gintrac, Valleix, Horteloup, Bazin), troubles trophiques de la périphérie du corps multiples et disséminés (Liouville), sclérome cutané (Follin), trophonévrose disséminée (Hallopeau). — Sans perdre du temps à discuter ces diverses appellations, nous nous en tiendrons à la dénomination presque universellement admise de sclérodermie, qui, sans rien préjuger de la nature de l’affection, indique seulement un fait constant : l’altération de la peau.
(1) Hardy, Gazette des hôpitaux, 1877, p. 216, 242.
(2) Vidal, Soc. méd. des hôp., 1875. — Gaz. méd. de Paris, 1877. — Gaz. des hôp., 10 octobre 1878. :
(3) Hillairet, Progrès médical, 1878, p. 793, 858.
(4) Grasset ct Apolinario, loc. cit.