DIVISION DU SUJET
Pour apporter plus de clarté dans l’exposition de notre sujet, nous l’avons divisé en quatre chapitres que nous avons répartis de la facon suivante :
Le premier chapitre est consacré à une étude historique et critique de Îa question de la kératite syphilitique et des opinions diverses qui ont été émises à ce sujet par les auteurs.
Dans le second, nous rapportons notre observation suivie de l’autopsie, et nous exposons les raisons qui nous ont fait croire à une gomme de la cornée.
Letroisième contient diverses observations dans lesquelles nous avons cru pouvoir reconnaître des cas de kératite gommeuse.
Enfin, dans le quatrième et dernier, nous reprenons la question au point de vue de la symptomalogie, du diagnostic, du pronostic et du traitement, et nous terminons par les conclusions.
Le
CHAPIFRE I
Historique.
L'histoire de la syphilis cornéenne n’est pas très ancienne. Ce fut Velpeau qui ie premier accorda à la syphilis une action étiologique dans le développement de l'affection qu’il décrit sous le nom de kératite chronique. 11 s'exprime ainsi à ce sujet : « Les individus qui ont eu souvent la syphilis et chez lesquels des symptômes consécutifs de cette maladie se sont manifestés à diverses reprises, qu’ils aient été traités ou non par le mercure, mont paru y être Île plus sujets. »
En 1857, le chirurgien anglais Hutchinson décrivit, sous le nom de kératite hérédo-syphilitique,
th
une forme spéciale de kératite interstitielle qu’il rattacha à la syphilis héréditaire. Il publia soixantequatre cas de cette affection et il démontra qu'elle se présente avec des caractères particuliers, qu’elle s'accompagne d'un aspect général spécial et d’une déformation typique des dents, et enfin, qu’elle se développe chez des individus nés de parents syphilitiques.
Les conclusions du chirurgien anglais furent d’abord admises sans discussion : Stanley (1860), Haller (1861), Lawrence (1863), Calligo (1863), Watson (1864), Taylor (1866), publient des observations se rapportant à la kératite hérédo-syphilitique, et il faut arriver en 1867 pour trouver une opposition à ces idées. |
Ce fut Mooren qui le premier refusa d'admettre
‘les conclusions d'Hutchinson, et il les combattit dans une publication qui parut sous le titre d'Observations Ophthalmologiques. Pour cet auteur, la syphilis héréditaire n’a aucune influence sur le développement de la kératite interstitielle et il n'y a pas de relation entre cette affection et la conformation particulière des dents, décrite par le chirurgien de Londres.
Plus tard, en 1871, Panas reprit la question dans le même sens. [1 nia absolument l’action directe de l’intoxication vénérienne sur le tissu de la cornée. Dans une séance de la Société de chirurgie, il provoqua une discussion à propos de la kératite hérédosyphilitique et il refusa à la syphilis toute influence sur
. le développement de cette kératite qu’il propose d’ap-
peler kératite cachectique. Voici du reste, ses conclu-
pi Ce y
Le 11
sions telles qu’on les lit dans le compte rendu de la séance de chirurgie.
€ 1° L'origine syphilitique de la kératite diffuse décrite par Hutchinson sous le nom de kératite hérédosyphilitique peut être mise en doute;
« 20 La configuration anormale des dents est loin d'être constante, et, lorqu’elle existe, elle rappelle tout à fait ce que chacun sait des dents rachitiques;
€ 3° En définitive le nom de kératite cachectique diffuse est ce qui lui convient le mieux.
« 4° Enfin, le médicament qui semble exercer une action thérapeutique sur elle,serait l’iodure de potassium, à l'exclusion du mercure qui nous paraît d’autant plus contre indiqué qu’il s’agit ici d’un état cachectique. »
Un grand nombre de chirurgiens prirent part à la discussion, qui fut très animée et des plus intéressantes. Panas fut soutenu dans ses idées par Dolbeau, Perrin, Marjolin.
Demarquay, Giraud-Teulon et Giraldes furent au contraire,partisans des opinions d'Hutchinson.
Cette discussion de l'académie éveilla l'attention du monde savant. Depuis, l'influence de la syphilis sur le développement de la kératite interstitielle fut admise ou combattue par les différents auteurs qui étudièrent cette question et des thèses contradictoires furent soutenues sur ce sujet.
Jaoul (1871) dans une thèse qui a pour titre : « De la kératite parenchymateuse », cherche à démontrer que cette kératite « généralement de nature syphili-
oRe
tique, n’est qu’une des nombreuses manifestations de la syphilis constitutionnelle héréditaire. » |
En 1875, deux thèses parurent à Paris sur la kératite interstitielle; dans l’une, soutenue par M. Le Dauphin, élève de M. Panas, les idées d’'Hutchinson furent combattues. Dans l’autre au contraire, M. Desmaze publie une série d'observations de kératites, recueillies pour la plupart dans la clinique du docteur Galezowski. Il consacre la deuxième partie de son travail à l’étude étiologique de la question, et il croit que la syphilis acquise a une influence causale hors de toute contestation. [1 reconnaît que la cornée est très rarement affectée, mais qu'on n’est pas en droit d'affirmer qu’elle n’est jamais affectée isolément ou séparément.
En 1876,Panas dans ses leçons sur les kératites soutient les mêmes idées qu’en 1871. La cornée, ditil, présente une immunité absolue contre la syphilis etest respectée dans le cours d’une syphilis acquise.
En 1879, Laffite dans une thèse intitulée : « De la kératite parenchymateuse » refuse à la syphilis toute influence étiologique. Mais dans la même année, M. Lacombe soutint une thèse sur la « Kératite intershtielle dans la syphilis acquise » qui est des plus intéressantes à notre point de vue, car c’est une des premières qui étudie le rôle de la syphilis acquise dans létiologie des kératites : Jusqu’alors, à part toutefois la thèse de Desmaze, on s'était surtout occupé de la syphilis héréditaire. Nous aurons plusieurs fois à revenir dans le cours de cette étude sur le travail de M. Lacombe.
Ur
En 1881, Panas revient sur la question dans Îles Archives d’ophthalmologie et il n'est pas moins aflirmatif que précédemment. Non seulement il nie l’influence de la syphilis héréditaire sur le développement de la kératite parenchymateuse, mais il appuie cette assertion sur le fait que la syphilis acquise, ellemême, ne présente jamais de manifestation sur la cornée. Nous nous permettrons de reproduire ici textuellement ce qu'il dit sur ce sujet : une opinion aussi affirmative de la part d’un maître tel que M. Panas prouve que la question n’est pas encore tranchée et expliquera pourquoi nous avons cru bien faire de choisir ce sujet pour notre thèse inaugurale. Voici dans quels termes s'exprime le savant professeur d’ophthalmologie : « Si la syphilis héréditaire montrait réellement tant d’affinité pour le tissu de la cornée, on devrait aussi voir la syphilis acquise s'attaquer souvent à cette membrane. Or, dans une pratique déjà longue, nous affirmons n’avoir jamais observé de kératite primitive de nature syphilitique, tandis que tous les ans on voit des iritis et des choroïdites se présenter dans notre service par centaines. Serait-ce que la syphilis héréditaire aurait d’autres caractères et une allure différente que la syphilis acquise ! En vérité, nul de ceux qui connaissent à fond l'étude de la syphilis ne pourrait soutenir une pareille hérésie. »
Fournier, dans ses leçons sur la syphilis (1881), n’est pas de l'avis de Panas ; il avoue, il est vrai, que la cornée n’est que rarement affectée par la syphilis acquise, mais il reconnaît l'existence d’une kératite
d'origine syphilitique. Cet auteur avait déjà soutenu la même opinion dans ses leçons sur la syphilis chez la femme, parues en 1873. |
Enfin, cette année même, une thèse remarquable vient d’être soutenue sur ce sujet, à Paris, par le docteur Couzon. Dans ce travail, intitulé : « Contribution à l'étude de la kératite interstitielle dans la . syphilis héréditaire et dans la syphilis acquise », Vauteur admet, d’une façon absolue, l'influence causale de la syphilis sur la kératite interstitielle. Il soutient cette opinion en s'appuyant sur des faits cliniques incontestables, observés dans la clinique du docteur Parinaud.
En résumé, si l’on jette un rapide coup d'œil sur cet aperçu historique, on voit que l’histoire de la syphilis cornéenne peut se diviser en trois périodes :
Dans la première quis’arrête à Velpeau, on nesonge pas à rechercher s’il existe des manifestations de la syphilis sur la cornée; ce fut le célèbre chirurgien qui, comme nous l’avons vu, appelale premier l’attention sur ce point dans le Dictionnaire en trente volumes.
À partir de Velpeau commence la deuxième période pendant laquelle l’étiologie syphilitique ne fut pas contestée. Follin, dans son Traité de pathologie (1861), Rollet, dans son 7 raité des maladies vénériennes (1865) font passer cette opinion dans le domaine classique. Pendant cette période, Hutchinson décrit la Kératitehérédo-syphilitique.
Enfin, Mooren, en niant le rôle étiologique de la syphilis, marqua le début de la troisième période à
partir de laquelle les opinions sur le sujet qui nous occupe furent partagées, et Le désaccord dure encore actuellement entre les auteurs.
Le but de notre travail n’est pas de prouver que la syphilis peut avoir une influence sur le développement de certaines kératites; nous considérons la question comme tranchée en faveur de l’affirmative et nous ne faisons en cela que nous conformer à l’opinion de notre savant maître, M. le professeur Gayet.
Ce que nous nous proposons de démontrer, c’est que les manifestations de la syphilis sur la cornée peuvent affecter une forme spéciale que lon peut décrire sous le nom de Gomme de la cornée.