CHAPITRE H
Préliminaires chimiques et physiologiques.
L'adrénaline, au point de vue chimique, fut isolée des surrénales, en 1901, par Takamine. Elle répond à la formule globale CH%AZOS. C'est une matière azotée, incristallisable, lévogyre,
peu soluble dans l’eau, mais le devenant en proportions assez considérables sous forme de chlorhydrate ou de tartrate. C'est: sous celte forme qu'elle est ordinairement présentée en pharmacie, en solution au millième. On distingue deux sortes d’adrénaline :
1° L'adrénaline organique, extraite directement des capsules surrénales, mais difficile à obtenir, car il faut opérer à l'abri de l'air; il faut, en outre, environ 118 kilos de surrénales provenant de 3.900 chevaux, pour avoir 125 grammes de produit; : 2° L'adrénaline synthétique, préparée chimiquement.
L'adrénaline est très sensible à l'oxygène de l'air, ainsi qu'à la lumière et doit être conservée dans des ampoules scellées et en verre coloré en jaune. Sous l'influence de l'air, elle rosit et l'activité de la solution faiblit proportionnellement à l'intensité
? de la coloration. Parfois, même dans les ampoules, quand elles sont de mauvaise fabrication, les solutions laissent déposer un précipité noir appelé oxyadrénaline et qui doit faire rejeter l'ampoule. Les solutions doivent être asepliques. Milian rap-: porte qu'il lui est arrivé souvent de rencontrer certaines ampoules parmi celles fournies par l'administration militaire,
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PE pee qui renfermaient des moisissures floconneuses flottant dans le liquide de l'ampoule. |
Il faut rejeter l’adrénaline puisée dans un flacon, car sa constitution organique la rend facilement altérable; de plus, elle devient inactive par oxydation et peut se contaminer facilement.
Au point de vue biologique, l’adrénaline est le produit de sécrétion interne des capsules surrénales et, en particulier, de la substance médullaire surrénale.
Notre maitre, le Professeur Pachon (1), a montré le premier, en 1903, quelles étaient les conditions de démonstration d’une sécrétion interne. Elles sont fournies par divers ordres de preuves : \$
« 1° En premier lieu, quand l'extirpation de l'organe peut être réalisée, cetle extirpation doit amener conséculivement des troubles constants et spécifiques ; |
» 2 En deuxième lieu, les troubles spécifiques, consécutifs à l’extirpation de l'organe, doivent, une fois en cours, disparaître par la greffe de cet organe. L'injeclion intravasculaire de l'extrait ou du sang veineux de l'organe devra, de son côté, produire des effets spéeifiques et du même ordre que ceux de la. greffe de l'organe;
. » 8° En dehors des effets démonstratifs de la greffe de l'organe, de l'injection intravasculaire ou de l'ingestion soit du sang veineux, soit de l'extrait d’organe, la démonstration la plus directe de la réalité d’une sécrétion interne sera, quand elle pourra être faite, l'isolation direete dans le sang veineux ou l'extrait d'organe de la substance même constituant la sécrétion interne. » (Pachon,:1903.)
La première condition avait été constatée par Brown-Séquard (1856), qui montra que l’extirpation des surrénales amenait fatalement la mort de l'animal dans un délai très court et variant de quelques heures à un ou deux jours. Les expériences
(1) Voir Pachon, article Sécrélions internes, in Traité de physiologie de Viault et Jolyet, 1903.
Concernant la deuxième condition, soit l'action spécifique de la surrénale, sont dues à Oliver et Schäfer (1895), qui montrèrent que l'injection intraveineuse de ‘macération de surrénales dans de l'eau salée physiologique produisait de la vaso-constriction et de l'hypertension chez l'animal injecté; mais cette unique preuve n’était pas suffisante. IL fallait démontrer l’action spécifique de l'injection de sang veineux surrénal. - ;
C'est ce qu'ont fait Cybulski (1895), puis Langlois (1897), qui montrèrent que l'injection intravasculaire de sang veineux surrénal produisait, tout comme la macération, une élévation remarquable de la tension artérielle générale.
La démonstration de la troisième condition (isolation directe dans le sang veineux ou l'extrait d'organe) appartient à Takamine (1901), comme nous le disions au début de ce chapitre.
Les propriétés de l'adrénaline extractive et synthélique sont en tous points analogues et identiques à celles du sang veineux surrénal ou de l'extrait d’organe. On voit donc par là que les capsules surrénales sont bien des glandes à sécrélion interne et que l’adrénaline est bien le produit de leur sécrétion.
Mécanisme de l’action cardio-vasculaire de l’adrénaline.
Nous ne nous occuperons ici que de l’action cardio-vasculaire de l'adrénaline, la seule qui nous intéresse au point de vue de notre sujet.
L'adrénaline, nous l'avons vu plus haut, produit une élévation de la tension artérielle et cela par un mécanisme double: il ya simultanément vaso-constriction périphérique (et c'est là l'action principale du produit) et action renforçante cardiaque, c'està-dire de la puissance systolique. Ces deux phénomènes associés ne peuvent que produire de l’hypertension artérielle puisque chacun d'eux isolément est capable du même effet.
— On voit, en passant, et nous empruntons ceci au cours du Professeur Pachon, que pour définir l’action Aypertensive d'un produit médicamenteux, il est nécessaire de connaître à la fois
son action sur le cœur et son action sur le tonus artériel. C’est ainsi que la cocaïne, qui, comme l’adrénaline, possède une action vaso-constrictrice, mais au contraire de cette dernière, a
une action dépressive cardiaque, produit de l'hypotension, car
l’action dépressive cardiaque l’emporte sur l’action vaso-constrictrice.
Done, en résumé, et au point de vue particulier de notre tra-
vail, nous retiendrons surtout l’action vaso-constrictrice puis-
sante de l'adrénaline qui l’a fait employer dans le traitement du shock. :
Le shock, on le sait, accompagné ou non d’hémorragie, se
. traduit cliniquement par un état d’hypotension, les diverses
valeurs de Ia tension artérielle dépendant à la fois d’un affaiblissement brusque des contractions cardiaques et d’une vasodilatation exagérée des capillaires.
Quelle que soit l'interprétation pathogénique des phénomènes de shock, on a toute l'apparence clinique d’une hémorragie sans hémorragie, et Pachon, dès 1908, dans la thèse de Montel (Contribution à l'étude du shock nerveux post-partum immédiat, thèse de Paris, 1908), a fourni, en ce qui concerne le shock obstétrical, l'explication de cette apparente contradiction en, établissant la physiologie pathologique de ces accidents. Il s’agit pour lui « d’une hémorragie interne des artères dans les'veines, résultant d’une paralysie vaso-motrice dans le territoire des vaisseaux abdominaux » (Pachon). Celte conception devançait d’ailleurs celle dite de l’exhémie, émise par Cannon au cours
de la guerre, d'après laquelle les accidents de shock s’expli-
quent par l'issue du sang des artères dans les veines. C'est justement cette paralysie vaso-motrice qui constitue l'élément le plus grave du shock et contre laquelle il importe avant tout de lutter. On voit donc combien, dans ces cas de shock grave avec défaillance du myocarde, avec vaso-dilatation, l’adrénaline sera un puissant moyen thérapeutique, puisqu'elle permet de lutter à la fois contre les deux éléments principaux de cet état pathologique.
Par contre, nous rencontrons parfois des états de shock qui,
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à certaines périodes, s'accompagnent d’un état de vaso-constriction réalisant ainsi un mécanisme de défense naturelle contre la spoliation sanguine ou l’origine nerveuse du shock. Dans ce cas, l'adrénaline, par son action bien connue, portant plus particulièrement sur les vaisseaux que sur le cœur, peut dépasser le but et amener un état de vaso-constriction généralisée permanente contre lequel nous pouvons être amené à lutter.
Nous devons à l’obligeance de MM. les D'‘ Balard et Fabre 2 observations de shock obstétrical par hémorragie qui ont fait récemment l’objet d’un travail de leur part (1). à
Dans le premier cas (Fig. 1), il s’agit d'une femme ayant fait ur'e
hémorragie de la délivrance, abondante, ne dépassant pas les hémor-
ragies moyennes, mais qui, cependant, était en état de shock grave. A l’oscillomètre, on trouve :
Mx =,140; Mh =.6; 10=2,5 Le pouls battait à 150. Les chiffres concernant Mx, Mn, Lo, traduisaient de l'hypotension avec vaso-dilatation. On lui fit une injection
de 250 cc. de sérum physiologique additionné de 4 cc. de solution d’adrénaline au 1/1.000°. Le lendemain, on constatait au Pachon :
Le pouls était tombé à 120.
Les jours suivants, comme on peut le voir sur le graphique, la
Mx se maintenait à 13; la Mn se maintenait à 8, et l'indice était supérieur à 2. On ne comptait plus que 120 pulsations.
Considérons maintenant le deuxième cas (Fig. 2), celui d’une autre femme également en état de shock hémorragique. On trouvait à
l’oscillomètre :
Le pouls battait à 140. Il y avait donc un état manifeste d’hypotension avec vaso-constriction, Les étudiants de garde à la Clinique
(1) P. Balard et R. Fabre, La médicalion adrénalinique dans le shock. Indications et contre-indications d’après l’état du tonus vascularre, Société de médecine et de . Chirurgie de Bordeaux, 13 juillet 1928.