Contribution à l'étude des albuminuries transitoires dans quelques maladies du système nerveux
DÉFINITION DE l' ALBUMINURIE. — ALBUMINURIES PHYSIOLOGI- QUES ET ALBUMINURIES PATHOLOGIQUES. — HISTORIQUE. DIVISION DU SUJET.
L'albuminurie est un trouble de sécrétion rénale qui se manifeste par la présence de l'albumine dans les urines. Elle peut se montrer sous diverses formes, être permanente et aussi passagère ; elle peut se manifester pendant quelque temps « for some time » comme l'écrivait Briglit dans ses Gulstonian lectures. Cette dernière, l'albuminurie transitoire, accompagne les états morbides les plus variés et se rencontre même à l'état physiologique dans certaines conditions de la vie.
Albuminurie pathologique dans le premier cas,
elle sera simplement physiologique dans le second. Mais il est souvent difficile de déterminer les limites de la santé et de la maladie.
Les albuminuries momentanées ont déjà été l'objet d'études importantes ; Gûbler il y a longtemps, Capitan plus récemment les ont bien mises en relief chez les fiévreux. Notre intention ici est de prouver que l'albuminurie transitoire peut s'observer dans certaines maladies nerveuses, même en dehors d'un état fébrile, et être la conséquence directe de ces diverses maladies. Dans cette étude cependant nous réserverons la question de la présence de l'albuminurie dans l'hystérie et l'épilepsie. Cette proposition est en effet trop complexe pour ne pas être traitée dans des travaux spéciaux, car elle ne nous semble pas tranchée jusqu'à ce jour malgré de récentes publications (Mayret). Il en sera de même pour les albuminuries qui dépendent des maladies de la peau, et qui, dans une certaine mesure, pourraient se rattacher à notre sujet. A Lyon, le docteur J. Boyer a traité cette question d'une façon remarquable.
« Pour ne pas faire fausse route, disait un professeur de la Faculté de Paris, il faut que la science de demain ne soit que l'évolution logique de celle d'aujourd'hui.»
Aussi ne saurait-on passer sous silence les recherches de nos devanciers en matière d'albuminurie transitoire liée à des actions nerveuses. Leur histoire commence avec le siècle.
Dès i8i3, le docteur Carraud publie une obser-
vation de néphrite survenue après des émotions morales vives. A la même époque, Marie de Saint- Ursin (1816), inculpe les passions de l'âme (i).
Ce n'est que vers i855 que Sandras s'occupe du même sujet et en fixe les desiderata (2).
Puis, successivement, avec Rabenau, l'albuminurie est signalée chez les paralytiques généraux (archiw. fur Psychiatrie), avec Furstner chez les alcooliques, avec Kûssmaûl dans le tétanos.
A Lyon, M. Perroud montre l'albuminurie transitoire dans la myélite dorso-lombaire. Enfin, en i856, Gùbler (3) la rencontre dans l'hémiplégie alterne.
Avec les faits se produisent les interprétations basées sur l'observation clinique ou sur la physiologie rénale. Lorain (4) observe certaines albuminuries qui ne lui paraissent pas devoir être le point de départ d'un phénomène persistant et le professeur Jaccoud reconnaît en même temps qu'il n'est pas un de ces cas qui ne puisse guérir et qu'il n'est pas un qui ne puisse conduire au mal de Bright chronique.
Bright, de son côté, engagé dans la classification des albuminuries défendait une opinion semblable. Il écrivait dans \q Reports of médical cases : « Je suis porté à croire que le dérangement fonctionnel de l'organe peut précéder parfois la modification de structure de plusieurs semaines et même de plusieurs mois »
^l) Etiologie de l'arthritis et du calcul — Paris 1816.
(2) Gai^ette médicale des Hôpitaux.
(3) Galette hebdomadaire i856.
(4) Lorain. Thèse de concours pour l'agrégation, 1860.
et dans Gulstonian lectures l'auteur établit une relation entre l'urine coagulable et un trouble de sécrétion conduisant à une lésion de structure des reins.
En 1862^ L. Hamon(i) attribue l'albuminurie passagère à des troubles du système nerveux sans altération des reins et la représente comme un phénomène purement individuel.
Plus tard^ viennent les derniers travaux avec Liouville (2) qui reconnait cette altération des urines dans les lésions protubérantielles ; avec Fisher, de Pragues, dans la commotion cérébrale, et avec Ollivier, dans l'apoplexie grave (3). N'oublions pas non plus les observations de Sandby, Edlefsen et Fûhrbringer.
En 1877, paraît, dans les Comptes-rendus du Congrès du Havre^ le mémoire de M. le professeur B. Teissier, le premier travail d'ensemble sur cette importante question. L'auteur pense que l'albuminurie d'origine nerveuse est moins rare qu'on ne le suppose. Il établit que dans les causes de Talbuminurie, il est un facteur qu'on oublie trop, c'est l'influence du système encéphalique et du grand sympathique. Il pense que les phénomènes nerveux qui existent au début de certaines néphrites peuvent paraître longtemps avant l'albuminurie et en être la cause et non l'effet. Après avoir montré que dans certains cas il y a alternance de la leucomurie, de la glycosurie et de la
(1) Note sur l'albiimino genèse, L. Hamon, 1862.
(2) LiouviLLE, Ga;^. des Hôpitaux, i8j3.
(3) Ollivier, Archives de Médecine, iS';^4.
phosphaturie, il ajoute que l'on ne peut se rendre compte de ces faits qu'en faisant intervenir une irritation des nerfs qui président à la sécrétion urinaire.
C'est dans une pensée pareille que nous allons étudier ces albuminuries.
Dans un premier chapitre viendra l'exposé des faits morbides q ui serviront à établir l' existence clinique des albuminuries transitoires, dans le cours de certaines maladies du système nerveux. Ces observations seront classées dans un ordre déterminé. Après chaque groupe , quelques remarques d'ensemble mettront en relief des faits essentiels de nos observations, qui, nous tenons à le dire dès maintenant, sont simplement des résumés recueillis dans les dossiers des malades du Perron et rédigés particulièrement en vue du symptôme dont nous avons à faire plus spécialement l'étude.
En second lieu, nous aurons à faire l'étude clinique du symptôme albuminurie, à parler de ses principaux caractères, de sa durée, de ses proportions, de ses variations, de l'influence du régime, de la température, de la douleur, des états concomitants, de la sueur, du sang.
Le troisième chapitre est consacré à l'étude de ces albumines, de leurs réactions en face des procédés d'épreuves, de la détermination de leur nature, de leurs propriétés spéciales, de leur alternance avec l'acide urique et quelquefois l'azoturie.
La quatrième partie traitera de la valeur semeïologique de ces albumines, et établira leur pathogénie. Nous avons eu recours à la méthode expéri-
mentale pour déterminer l'influence directe du système nerveux sur leur production.
Enfin, le diagnostic, le pronostic et le traitement viendront en dernier lieu avant les conclusions.
La première idée de ce travail revient à notre bienveillant maître, M. le professeur J.Teissier, qui nous a aidé de ses conseils et soutenu de ses encouragements jusqu'à la fin. Si notre oeuvre n'est pas telle qu'il l'aurait souhaitée, c'est que la tâche était lourde pour nos forces et que notre seule aspiration a été d'apporter quelques observations de plus aux recherches des cliniciens et des physiologistes, à celles de B . Teissier, d'Edlefsen, de Fùhrbringer, de ceux qui ne considèrent plus l'albuminurie comme un symptôme d'un pronostic fatalement sombre.
Que celui dont nous resterons toujours l'élève dévoué accepte l'hommage de ce travail et l'expression de ce respect que nous avions déjà pour son père qui nous a, pendant le cours de nos études, constamment porté le plus afi^ectueux intérêt.
Que M. le professeur Arloing et son assistant M. Blanc qui ont facilité nos recherches expérimentales reçoivent ici l'assurance de notre profonde gratitude.
Enfin, nous prions nos amis MM. Zohrab, Favel, Beaupère, MM. Florence, Lacome, Chambellan, d'agréer nos remercîments pour l'assistance qu ils nous ont apportéq dans nos observations.