CHAPITRE XIII
Dissociation des éléments cellulaires des végétaux, par une diastase secrétée par le bacille mesentericus vulgatus.
À propos des cultures sur les pommes de terre, nous avons dit que ce bacille paraissait sécréter une diastase capable de dissocier les cellules végétales les unes des autres, et qu'il ne paraissait pas capable de dissoudre la cellulose qui forme la paroi des cellules de la pomme de terre.
Comme son incapacité de dissoudre la cellulose n’est pas absolue, il m'a paru que je devais tenter une série d’expériences pour savoir jusqu'à quel point elle allait. En effet il dissout la cellulose qui entre dans la composition des grains d’amidon, non seulement de la pomme de terre, mais aussi celle des grains d’amidon du riz qui en sont beaucoup plus riches.
Nous savons aussi qu'ildissout la cellulose qui entre dans la composition de la substance intercellulaire des cellules de la pomme de terre, car quoique les botanistes ne soient pas, il me semble, complètement fixés sur la nature de cette substance, ils ne la considèrent pas comme analogue au ciment intercellulaire des épitheliums des animaux; pour tous elle estune variété de cellulose; quoique les uns pensent qu’elle est simplement la membrane primaire de la cellule, que d’autres la considèrent comme une substance intercellulaire véritable, que d’autres enfin sans vouloir se prononcer sur sa nature la nomment substance moyenne des cloisons.
Voici donc deux variétés de cellulose qui sont attaquées par la diastase sécrétée par ce micro-organisme. Il nous reste à chercher quelles sont les autres variétés de cellulose qui le seront.
A cet effet, j'ai fait plusieurs séries d'expériences, qui peuvent cependant se ramener à deux types principaux.
Dans la première, je cultivais le micro-organisme sur le végétal lui-même, mais pour cela il fallait qu'il fût d’abord assez gros pour que je pusse le stériliser à la surface, par un séjour dans un bain de bichlorure de mercure et que je pusse ensuite le sécher dans du papier flanché, après l'avoir lavé à l’eau stérilisée, puisqu'il contient assez de protoplasma pour permettre au bacille #esentericus de se développer.
Dans cette catégorie rentrent les pommes de terre nouvelles et de fin de saison, les haricots, les châtaignes, les navets, les carottes, les pétioles des choux et des diverses salades, les betteraves, les fruits non trop acides, les jeunes tiges de beaucoup de plantes au printemps ou au commencement de l’été. |
La seconde série comprend les tissus végétaux ne contenant pas assez de protoplasma pour permettre le développement de ce micro-organisme; aussi au lieu d’ensemencer directement le bacille sur eux, je les introduisais dans un peu de bouillon nutritif, de cette façon ils pouvaient subir l’action de la diastase dissociant les cellules, car des expériences préliminaires faites avec des végétaux sur lesquels il était possible de cultiver le bacille m’avaient appris que dans ces conditions la diastase agissait comme si on avait cultivé directement le bacille sur eux.
Le bacille mesentericus cultivé sur des pommes de terre, des haricots, des châtaignes, des navets, des pétioles de feuilles de chou, des asperges, ete., s’y développe plus ou moins bien, suivant l'abondance plus ou moins grande du protoplasma, et la zooglée qu'il forme à leur surface est plus ou moins plissée, quelquefois elle ne l’est pas du tout; si au bout de deux ou trois jours on agite des fragments de ces végétaux, dans un tube à analyse avec un peu d’eau, on voit que les cellules parenchymateuses, les fibres spirales, les fibres libériennes, etc., formant le tissu sont complètement isolées les unes des autres. Si on les examine à l’aide d'un fort grossissement, on constate que sauf quelques cellules dont le protoplasma est plein de bacilles, les autres ne présentent pas d’altération.
Les cellules et fibres pleines de bacilles sont celles qui se trouvent à la surface du végétal, comme nous l’a montré l'examen histologique d’une coupe de pomme de terre, les autres sont simplement dissociées par la diastase produite par le bacille et qui a pénétré par diffusion dans la profondeur du végétal.
Dans Le chapitre relatif à l’amidon cru, nous avons déjà vu que cet amidon n'était attaqué qu’à la longue, lorsque le bacille en plein développement paraissait avoir épuisé la matière albuminoïde en présence de laquelle il se trouvait, en un mot l’amidon qui ne paraît pas être un aliment de construction peut en être un d'entretien; sachant cela, je me suis demandé si la cellulose formant la paroi des cellules végétales ne pourrait pas être dans ce cas et si ce bacille ne se nourrirait pas avec elle, après avoir épuisé tous les autres matériaux plus facilement assimilables. Comme nous savons déjà que celui qui forme la paroi des cellules de la pomme de terre n’est pas attaqué après plus de quarante jours, j'ai disposé une série d'expériences dans lesquelles nous avons laissé la culture durer pendant trois mois, ces expériences ont été faites avec des tranches de pommes de terre crues et cuites épaisses d’un centimètre, des tranches de jeunes carottes ayant la même épaisseur, des haricots fendus en deux (un cotylédon), des tranches de champignons de couche n'ayant pas plus d’un demicentimètre d'épaisseur, des asperges fendues en deux suivant leur longueur.
Dans toutes ces expériences nous n’avons pas constaté la moindre trace de dissolution de la cellulose formant les tissus végétaux ; l’amidon lorsqu'il en existait était détruit; le protoplasma était envahi par les micro-organismes, les cellules étaient à tel point isolées les unes des autres que (sauf bien entendu pour les champignons) dans la plupart des cas le tissu s’affaissait sur lui-même et qu'il était impossible de l'avoir d’une seule pièce.
J'ai d’un autre côté introduit dans du bouillon et laissé également pendant trois mois des tissus encore plus jeunes, tels que des racines capillaires de diverses plantes, par exemple, du maïs, des lentilles, etc., des fibres de coton, des feuilles sortant du bourgeon, des pétioles jeunes, des
étamines, le mycélium de l’aspergillus niger; de plus ces fragments de plantes avaient été jusqu’à un certain point cuits, puisqu'ils avaient été stérilisés à l’autoclave à 115° pendant 20 minutes, ce qui devait favoriser la dissolution de la cellulose; cependant je ne l'ai jamais observée, quoique pour favoriser davantage l'attaque de la cellulose formant les parois cellulaires, j'eusse agité le flacon assez souvent pendant la culture afin de désagréger le tissu.
Ces expériences montrent donc que la diastase dissolvant la cellulose ne peut agir que sur des hydrates de carbone de densité assez faible, elles sont confirmées par les suivantes : il me restait à savoir jusqu'à quel point la diastase dissolvant la substance moyenne des cloisons était capable de Le faire, pour cela il me fallait essayer son action sur des tissus végétaux de plus en plus durs.
Les premières expériences faites dans cette direction me montrèrent que les cellules de tous les tubercules, les cotylédons de toutes les graines sur lesquelles j'ai expérimenté (à celles dont j'ai déjà parlé il faut ajouter les pois, les fèves, Le gland du chêne, les amandes fraîches), toutes les feuilles (limbes et pétioles) sauf celles des conifères, les pétales et les étamines, etc., enfin tous les organes des plantes qui ne sont pas très denses laissaient dissocier par la diastase sécrétée par ce micro-organisme leurs éléments.
Je pris alors pendant les mois de mai et de juin les brancheset les tiges de diverses plantes, je Les ai divisées en fragments, puis placées dans du bouillon nutritif qui fut ensemencé avec le bacillusmesentericus vulgatus, et j'ai constaté ainsi que presque toutes les tiges des plantes annuelles terrestres et aquatiques, sauf celles des graminées, de quelques composées et de quelques ombellifères laissaient dissocier leurs cellules, leurs fibres libériennes et spirales par la diastase sécrétée par ce bacille.
Quant aux tiges des plantes non annuelles, la diastase sécrétée par ce bacille n’agit que sur la substance moyenne des cloisons de la partie tout à fait supérieure des tiges. Pour citer quelques exemples, je dirai qu’elle dissocie les cellules de ce qui est situé au-dessus de la troisième avantdernière feuille sortie du bourgeon, des tiges de lilas, de
la deuxième des tiges du lierre, de la deuxième également du chène, de la quatrième du sureau, etc.
Par conséquent, dès que la subérification est un peu avancée, que la formation du bois et du liber l’est également, la diastase sécrétée par ce micro-organisme n'est plus capable dedissocier la substance moyenne des cloisons.
J'airemarqué que toute la partie du végétal sur laquelle peut vivre le micro-organisme peut être dissociée par la diastase qu'il sécrète, et en général par contre toute la partie du végétal, sur lequel il ne peut pas vivre ou vivre d'une végétation très faible, ne peut pas être dissociée par elle.