CHAPITRE Il
BENZOATE, SALICYLATE ET GALLATE DE BISMUTH.
Les combinaisons de l’oxyde de bismuth avec les acides benzoïque, salicylique, gallique ont été déjà l'objet de différentes recherches. Néanmoins, il nous paraît utile d’y revenir en employant l’oxyde de bismuth pur.
Nous limiterons nos recherches aux composés mentionnés au Supplément du Codex. Nous étudierons successivement le benzoate, le salicylate et le gallate de bismuth, cet ordre nous paraissant indiqué par l’atomicité
des acides considérés.
L’acide benzoïque étant monoatomique, nous commen-
cerons par le benzoate de bismuth.
A. — Benzoate de bismuth.
Le Codex, dans son Supplément, donne un procédé de préparation du benzoate de bismuth, procédé basé sur l'union directe de l’oxyde hydraté avec l’acide organique à la température du bain-marie.
Il n’attribue pas de formule au produit obtenu.
D’après ce que nous avons vu dans le premier Chapitre, les différents oxydes de bismuth contenant de l’acide azotique, on doit s'attendre à ce que le corps obtenu contienne la même impureté; il est facile de constater qu’il en est ainsi. En outre, le Codex n’attribuant pas de formule au benzoate obtenu, il est permis de supposer que sa composition n’est pas définie et que les proportions d'acide et d'oxyde ne sont pas constantes. C’est ce que nous ont prouvé les analyses des différents échantillons de benzoate de bismuth que nous avons obtenus en suivant la méthode du Codex.
Des analyses de différents benzoates de bismuth commerciaux confirment cette manière de voir; nous constations, en effet, dans différents échantillons que les proportions relatives d'oxyde et d'acide sont excessivement variables; nos résultats concordent avec ceux d’autres chimistes.
M. Duyck ('}), en eflet, a publié une série d’analyses de différents benzoates commerciaux qui montre la variabilité de composition de ce produit.
M. Rebière (?) a également étudié ces produits et, devant la différence de composition qu’il leur trouvait, il proposa une préparation très voisine de celle du Codex.
Le Supplément du Codex ne spécifie pas les quantités exactes à mettre en présence; seulement il ajoute à la fin
(!) Sur quelques nouveaux médicaments à base de bismuth. (?) Bulletin de la Société de Pharmacie de Bordeaux, t. XXXNI,
Pa)
de la préparation qu'il faut employer un excès d'acide benzoïque et que le produit doit avoir une légère réaction acide.
Le mode opératoire proposé par M. Rebière est le suivant :
« De l’oxyde de bismuth soigneusement lavé est essoré de façon à le débarrasser de l'excès d’eau qu’il contient el à lui conserver une consistance pâteuse.
» On détermine par un essai, d’ailleurs très rapide, sa teneur en oxyde anhydre Bi? O* et on le mélange alors intimement avec la quantité d'acide benzoïque pur indiqué par la théorie, après l’avoir préalablement très finement pulvérisé.
» La masse est délayée dans une petite quantité d’eau pour la rendre légèrement fluide et le tout est laissé en contact pendant vingt-quatre heures. Au bout de ce temps, on recueille sur un linge, on essore et on dessèche à la température ordinaire. En opérant ainsi, nous avons obtenu un benzoate de bismuth qui contenait pour 100:
Théorie.
BISQUtnA BR E 60,39 60,23 Acide benzoïque, C6H5CO?2.. 35,69 DOME)
Ce procédé n’est pas exempt de toute critique. Dans le benzoate ainsi obtenu, nous retrouvons, en ellet, de l'acide azotique dont on ne peut le débarrasser, même par des lavages prolongés, ainsi que nous l'avons vu au Chapitre précédent; de plus, s’il présente la composition centésimale voulue, il doit en être ainsi puisque les quantités mises en présence sont les quantités théoriques. Remarquons, en outre, que l’auteur néglige d'indiquer à quelle température doit être maintenu le contact.
Nous avons préparé ce benzoate en nous mettant dans les conditions indiquées par M. Rebière. D'une part, en examinant au microscope le produit obtenu complètement
à froid, nous avons distingué nettement des masses amorphes et des cristaux d’acide benzoïque; on est donc en présence d'un produit non homegène et non pas d’un benzoate de bismuth défini. D'autre part, si on opère à la température du bain-marie, le mélange des deux corps placé dans une capsule recouverte d’une lame de verre abandonne de l’acide benzoïque, qui, entraîné par la vapeur d’eau, vient se condenser sur la lame de verre.
Cette préparation peut aussi se faire en employant lPoxyde anhydre comme l'avait déjà indiqué M. Rebière. Les produits obtenus dans les deux cas ont les mêmes réactions, mais celui obtenu à partir de l’oxyde anhydre est jaune citron, tandis que l’autre est d’un blanc plus ou moins jaunâlre.
Trommsdorif (1) ne fait que signaler ce composé.
M. Vigier (?) propose de précipiter le nitrate de bismuth en solution aqueuse glycérinée par du benzoate de soude; le produit retient de l’acide azotique.
Les méthodes de préparation indiquées donnaient des produits de composition très variable et retenant de l’acide azotique provenant de l’oxyde de bismuth.
Cet oxyde préparé par notre procédé permettait d’avoir un benzoate exempt d'acide azotique. Il était donc intéressant de rechercher s'il était possible d'obtenir un produit défini.
Nous avons mis cet oxyde hydraté pur en présence d’un grand excès d’acide benzoïque.
A froid on n’observe rien, à chaud la masse se gonfle et devient difficile à mouiller. Il semble done qu'il y ait réaction entre les deux corps. Quand on traite cette masse par un liquide capable de dissoudre l'excès d’acide benzoïque, liquide tel que l’eau, l'alcool, l’éther, le chloroforme
OIGERRARDI LIL p.82 (2) Bulletin de la Société de Pharmacie de Bordeaux, t. XXXVL
Pr 270
ou la benzine et quand on pousse le lavage jusqu’à ce que le dissolvant n’enlève plus rien, il ne reste que de oxyde de bismuth. A froid ou à chaud les résultats sont les mêmes, mais dans le second cas la décomposition est plus rapide.
En substituant l’oxyde anhydre à l’oxyde hydraté, on constate les mêmes effets et l’oxyde de bismuth perd son aspect cristallin.
D’après ces expériences on peut admettre qu'il se forme une combinaison d’acide benzoïque et d'oxyde de bismuth, mais on ne peut isoler le produit que nous supposons formé, car il est éminemment dissociable.
Nous avons aussi appliqué le procédé de M. Rebière en modifiant les proportions relatives d'oxyde et d’acide. En faisant réagir l’oxyde de bismuth sur une quantité d'acide benzoïque double de celle répondant à la formule CSH5CO?.BiO, quantité indiquée plus haut, nous avons constaté que la composition centésimale du produit formé était, après deux lavages à l’alcool fort,
312 O: EE Di Dm eee mire DT ACIUIEDENZOIME PRE CET 31,96
Après un troisième lavage, les proportions étaient notablement changées, on trouvait :
IRRÈPEOnee eo e P ataoou 80,86 Aide benroime re ee er r- 220
Il est possible de prévoir théoriquement un autre benzoate de bismuth qui aurait pour formule (C5 H° CO?); Bi; mais nous n'avons pu obtenir un corps stable présentant cette composition.
En somme le benzoate de bismuth est un produit non défini. Toutefois, si on veut l’employer, on devra préciser soigneusement les conditions de la préparation afin d’avoir toujours un produit semblable à lui-même et de composition invariable.
Ce résultat serait obtenu en modifiant le procédé de M. Rebière comme nous le proposons : On commence par préparer de l’oxyde pur de bismuth ainsi que nous l’avons indiqué précédemment. Quand cet oxyde est bien lavé, on le soumet à deux on trois lavages à l’eau saturée à froid d'acide benzoïque. Après un repos suffisant on décante Ja majeure partie de cette solution et on ajoute la quantité théorique d’acide benzoïque pur et cristallisé. (Si on est parti de 20%" d’azotate de bismuth cristallisé, il faut 58", 6o d'acide benzoïque.) On mélange intimement, puis on laisse deux heures au bain-marie en vase couvert et en agitant souvent.
La température doit être maintenue entre 70° et 80°. Au bout de ce temps, on laisse refroidir en agitant constamment, puis on essore et on sèche à une température inférieure à 80°.
Le produit obtenu a la composition centésimale théorique; mais comme ce n’est pas un composé défini, on pourra faire varier sa composition suivant les besoins, en modifiant les proportions relatives d’acide et d'oxyde.
B. — Salicylate de bismuth.
Le salicylate de bismuth est préparé, d’après le Codex, par un procédé semblable à celui employé pour le benzoate. Nous avons examiné le salicylate de bismuth ainsi obtenu, puis nous avons préparé ce corps conformément aux méthodes données par MM. Jaillet et Ragoucy ('), Wolf (?), Causse (®), et nous avons pu constater les faits suivants.
(a). Salicylate obtenu par le procédé du Codex. — On mélange l’oxyde de bismuth hydraté, fraichement
(') Journal de Pharmacie, p. 115; 1884.
(?) Journal de Pharmacie, p. 123; 1884.
(°) Bulletin de la Société chimique, p.842; 18or, et Comptes rendus de l'Académie des Sciences, t. CXIL p. 1227.
préparé, avec un excès d'acide salicylique. On chauffe au bain-marie en agilant, puis on jette sur une toile; on lave rapidement à l’eau froide et on sèche à basse température.
Remarquons que, ici encore et pour les mèmes raisons que le benzoate, le produit est impur et retient de l'acide azotique; mais, en outre, l'examen microscopique montre un mélange non homogène de masses amorphes, d’aiguilles d'acide salieylique et de petits cristaux en très faible quantité, semblables à ceux que nous décrirons plus loin. Qu'on opère avec un grand ou un petit excès d'acide salicylique, de l’oxyde hydraté pur ou impur, à froid ou à chaud, les résultats sont du même ordre.
Ce produit n’est qu’un mélange auquel un seul lavage à l’alcool enlève la presque totalité de son acide salicylique.
(b). Salicylate obtenu par le procédé de MN. Jaïillet et Ragoucy. — Ces chimistes ajoutent de l’azotate de bismuth cristallisé à 5oo fois son poids d’eau contenant un poids de salicylate de soude double de celui de l’azotate employé et de la soude caustique. Le précipité lavé est séché à + 40°.
Ce corps est cristallisé, mais il renferme de l'acide azOlique que nous avons dosé. Nous avons trouvé 5,38 pour 100 d’acide AzO®H. De plus, il est décomposable par l’eau, l’alcool et l’éther.
(ce). Salicylate obtenu par le procédé de M. Wolff.— L’azotate de bismuth est maintenu en solution aqueuse au moyen de la glycérine, et on le précipite par une solution aqueuse de salicylate de soude.
Le produit est amorphe, décomposable par l’eau, et contient environ b,80 pour 100 d’acide azotique.
(d). Salicylates neutre et basique obtenus par le procédé de M. Causse. — Ce chimiste les obtient par un procédé fort élégant. Il précipite, par une quantité variable
DE? s P. THIBAULT,
de solution alcaline de salicylate de soude, le chlorure de bismuth maintenu en solution aqueuse par une solution saturée de chlorure de sodium ou de chlorure d’ammonium. Ce sont des produits cristallisés qui, en solution azotique et après filtration, précipitent abondamment le nitrate d’argent. On peut leur enlever, par des lavages suflisants, tout le chlorure de sodium qu'ils retiennent, mais c’est aux dépens de l’acide salicylique, dont la proportion diminue. Si on pousse plus loin les lavages, cet acide finit mème par disparaître complètement. En effet, le salicylate de bismuth, comme Pa fait remarquer M. ‘Fhabuis (!), est un produit éminemment dissociable, qui perd de l’acide salicylique dès qu’on le met en contact avec un liquide capable de dissoudre cet acide.
Si l’on s'adresse aux produits commerciaux, les analyses de M. Duyck (?), aussi bien que celles de M. Thabuis, établissent que leur composition est excessivement variable.
Nous avons nous-même toujours trouvé de l’acide azotique dans les produits commerciaux en proportion à peu près constante, de 6 à 7 pour 100 environ.
Les salicylates de bismuth proposés jusqu'ici étaient donc impurs et non définis; il était intéressant de voir s’il était possible de préparer un composé du bismuth et de l'acide salicylique défini et cristallisé.
L'oxyde de bismuth hydraté pur ne se combinant pas à l'acide salicylique, nous avons voulu voir si l’oxyde anhydre cristallisé se conduirait de même. Ce procédé de préparation était d'autant plus utile à examiner que cet oxyde est facile à obtenir à l’état de pureté; en outre, il est cristallisé, ce qui est une garantie de plus. Si quelques expériences complémentaires nous avaient montré que, dans certains cas, l’oxyde anhydre et l’oxyde hydraté se
(:) Moniteur scientifique, p. 9; 1895.
(?) Sur quelques nouveaux médicaments à base de bismuth.
conduisent de la même manière, nous savions aussi que, dans d’autres circonstances, l’un des deux seulement se combinait, tandis que l’autre ne réagissait pas. C'est ce qui a lieu pour l'acide salicylique. Avec Poxyde hydraté, il n’y a combinaison ni à froid, ni à chaud. Avec loxyde anhydre, à froid il en est de même, mais la combinaison se fait à la température du bain-marie.
Préparation. — Une dissolution de 15%" d’azotate de bismuth cristallisé dans une quantité suffisante d’eau, contenant 835" d’acide azotique Az OH par litre, est précipitée par un excès de lessive de soude ou de potasse caustique; on porte à l’ébullition pour transformer l'oxyde hydraté, blanc, impur, en oxyde anhydre, jaune, pur et cristallisé. Quand Ja transformation du précipité est complète, on décante et on le lave avec soin par décantation avec de l’eau chaude, puis on ajoute, dans le matras même qui a servi à la préparation de l’oxyde, environ 108" d'acide salicylique délayés dans 200° à 250°° d’eau. On abandonne alors le tout au bain-marie (50°-75°).
La réaction ne se termine qu’assez lentement, étant donnée l’insolubilité des composants et du composé. Il faut à peu près une journée pourles quantitésetdans les conditions indiquées ci-dessus. Quand elle est complète, ce dont on s'assure par un examen microscopique qui ne doit laisser voir que des cristaux transparents (les parties opaques dénoteraient la présence d’oxyde anhydre inattaqué), on décante à chaud et on lave complètement avec de l'alcool fort et froid. Enfin, on sèche à l’étuve à 100°.
Le composé ainsi obtenu présente l'apparence d’une poudre gris rosé nettement cristallisée, I est doué d’une certaine stabilité qui permet de l’obtenir avec une composition constante, et répond à la formule (CT H6O*) Bi20*, formule qui peut s’écrire (CT H10°}B2,3H20.
Cette composition a été établie par les méthodes ordi-
naires : le dosage du carbone a été fait par pesée du gaz
carbonique, l'hydrogène dosé à l’état d'eau et le bismuth à l’état d'oxyde anhydre restant dans la nacelle utilisée pour les combustions.
Celles-ci nous ont fourni les chiffres suivants :
Trouvé. Calculé a pour E IT. He (CHOC?
(PRE ie 28,39 28,30 28,37 28,70 Het eee -rore 1,88 1,89 I ,90 2,05 Pl e rte Le benr 46,60 46,91 46,76 5338 O par différence... 23,13 22,94 22,97 21,87 Propriétés. — Ce composé est constitué par de petits
prismes transparents réfringents, dont la composition n’est modifiée que lentement par l’eau à froid et plus rapidement à chaud. L’eau saturée d’acide salicylique est sans action. L'alcool froid ne le décompose pas; mais à l’ébullition il lui enlève de l’acide salicylique. L’éther le laisse inaltéré; la lumière est sans action. Vu au microscope polarisant, on ne peut obtenir l’extinction. Soumis à l'action de la chaleur, ce salicylate de bismuth reste inaltéré jusqu’à 135°; par conséquent, on voit qu’il est facile de le sécher à l’étuve. À une température plus élevée, il fond en se décomposant : la masse noircit et dégage du phénol.
Les acides minéraux à froid et à chaud séparent de l'acide salicylique, qui cristallise, et donnent le sel de bismuth correspondant. Les alcalis, potasse, soude, ammoniaque, à froid et à chaud, s'emparent, au contraire, de l’acide salicylique et laissent comme résidu insoluble la totalité de l’oxyde métallique.
Les cristaux obtenus se conduisent vis-à-vis des réactifs comme un véritable sel de bismuth. Ce composé, comparé aux produits du commerce appelés salicylates de bismuth, est complètement différent de ces derniers. Il est, en effet, relativement stable puisque l’éther, l’alcool froid, et une
température de 135° ne le dissocient pas; de plus, il est très bien cristallisé et contient uniquement de l’acide sa-
licylique et de oxyde de bismuth en proportions détermipées et constantes.