‹ Contribution à l'étude des cours d'eau du Plateau suisse: Les coudes de captures du pays fribourgeoisChapitre 16 sur 21 · TE PORTÉE GÉNÉRALE DES FAITS EXPOSÉS · texte numérisé non relu

TE PORTÉE GÉNÉRALE DES FAITS EXPOSÉS

Ces nombreux exemples de capture, affectant non seulement de petits ruisseaux, tels que le Tiguelet, la Crausa, etc., mais des cours d’eau considérables, voire même une des principales artères de la Suisse, l’Aar, suffisent pour éclaircir certains faits qui nous frappèrent dès le commencement de cette étude; tels sont: les coudes brusques des affluents de droite, l'influence des chaînes de collines et l’asymétrie du bassin de la Basse-Sarine.

Nous avons vu que les coudes brusques des affluents sont dus à des captures opérées par des rios subséquents, affluents de la Sarine ou de la Broye, qui, ou dévièrent de leur cours normal des cours d’eau qui s’y jétaient plus en aval en suivant des vallées longitudinales bordées par des chaînes de collines (croupes séparatives), ou décapitèrent et soutirèrent des cours d’eau, tributaires de la rive gauche, d’un autre bassin hydrographique; c’est ainsi que les affluents droits de la Sarine spolhièrent la rive gauche du bassin de l’Aar en soutirant la Singine avec la Taferna et enfin le fleuve lui-même, tandis que les tributaires de la Broye s’acharnaient et s’acharnent encore à détourner du bassin de la Sarine les affluents gauches de ce cours d’eau.

En effet, les affluents subséquents de la Sarine ne semblent pas avoir travaillé sur les deux rives avec la même ardeur. Tandis qu’on ne peut citer aucune capture sérieuse opérée par un tributaire de la rive gauche, car la Crausa, le Tiguelet ou la Glàne appartenaient déjà à leur bassin hydrographique actuel, les affluents droits de la Sarine s’acharnent à spolier le bassin hydrographique voisin. Nous pourrions faire la même observation pour le bassin hydrographique de la Broye; tandis que les affluents de gauche

REC AEE"

de ce cours d’eau le rejoignent sous un angle aigu sans subir de perturbation dans leurs cours, ceux de la rive droite s'attaquent au bassin de la Sarine et réussissent à lui soutirer la Sonnaz supérieure (Arbogne) et des tronçons du cours d’eau qui occupait jadis en entier la vallée de la Crausa-Bibera.

Les conséquences directes de cette différence d'activité des affluents des rives opposées, tant de la Sarine que de la Broye, sont: premièrement, le déplacement, voire même l’acheminement de tout le bassin hydrographique vers l'Est, vu qu'aux acquisitions à l'Est (rive droite) correspondent des pertes à l'Ouest (rive gauche), ce qui causa, ce que nous avons appelé, l’asymétrie du bassin de la Basse-Sarine; secondement, la substitution d’un réseau fluvial nouveau, subséquent, à l’ancien, conséquent, qui, ou disparaît complètement, comme semble le prouver l’exemple de la page 47 (v. fig. 4, la carte hypsométrique de l’ancien prolongement Nord-Est de la chaîne de collines de la Faye), ou est remplacé partiellement par un nouveau subséquent, comme c’est, par exemple, le cas pour la Taferna conséquente, dont le cours supérieur fut remplacé par deux nouveaux cours d’eau subséquents, le Gotteron et la Gérine, ou encore comme l’Aar et son ancien affluent la Singine qui jadis entièrement conséquents sont actuellement en partie subséquents, etc.

Jusqu'ici nous nous sommes bornés à tirer des conséquences des faits sans nous préoccuper de l’origine même de ces faits; ainsi nous avons parlé de captures sans nous préoccuper, ni de la manière dont elles se produisent, ni de l’époque probable à laquelle elles eurent lieu, n1 des causes qui les déterminèrent.

Nous terminons en essayant d’élucider ces trois questions.

Au cours de notre exposé, nous avons plusieurs fois parlé de l'émission d’un cours d’eau par un autre, Ce qui

ATOS

sous-entend qu'un cours d'eau produit ou envoie hors de soi un ruisseau affluent, non préexistant, par érosion régressive. N'était-ce qu’un terme figuré?

En général, la première observation que l’on peut faire en s’approchant d'un des nombreux ravins débouchant dans la Sarine, l’Aar ou la Singine ou même des cañons de ces cours d'eau est que le fluvio-glaciaire, qui recouvre leurs versants, est généralement raviné ou plutôt couvert d’une série de rigoles, parallèles les unes aux autres, séparées par des bourrelets arrondis, semblables au moule de la rigole et ne dépassant jamais en profondeur la hauteur d’un homme. Si les versants sont boisés, ce qui est le cas général, les arbres occupent facilement les sommets des bourrelets séparatifs. La distance entre les thalwegs de ces rigoles est en moyenne de 5 m. à 10 m. et dépasse rarement 20 m. Il arrive parfois qu’une rigole débouche dans une autre, mais c’est l'exception.

Sont-ce là des rios «in statu nascendi» que nous sousentendions en parlant de l'émission d’un affluent? Non, car jamais nous ne pûmes observer un ruisseau, si petit soit-il, déboucher par une de ces rigoles, tandis que souvent ces rigoles débouchent dans les vallées de petits ruisselets. Ces rigoles sont dues au ruissellement des eaux sauvages sur des versants formés de terrains, hétérogènes, arénacés, composés de matériaux de différentes grosseurs et de faible cohésion, tels que les anciennes moraines ou le fluvio: glaciaire, c’est-à-dire des mêmes terrains qui, dépourvus du tapis végétal protecteur, donnent les formes curieuses de dénudation que l’on appelle pyramides d’érosions, cheminées des fées, demoiselles, etc.

Ainsi, les rigoles sont dues à un mode spécial de la rotation des versants, déterminé par le terrain erratique ou peut-être aussi par le boisement. Plus rarement on trouve aux bords de ces mêmes cañons ou ravins une autre forme du modelé, d’un aspect différent, ressemblant à l'empreinte de la moitié d’un enfonnoir, auquel nous donnerons par analogie le même nom.

tr) AE

Les entonnoirs atteignent des dimensions très différentes, leur diamètre peut varier de quelques mètres à quelques dizaines de mètres.

Un des exemples les plus typiques d’un de ces ravins «in statu nascendi» se trouve au bord d’un rocher abrupt de la Sarine, que couronne le château du vieux Vivi, en face des bains de Bonn. Nous pourrions en citer d’autres, tant au bord de la Sarine qu’au bord du cañon de la Singne qui est particulièrement riche en entonnoirs; on en trouve aussi sur les versants de plusieurs ravins.

Dans ce premier stade de la formation d’un ravin, le ruisseau qui l’occupera n'existe pas encore.

Dans l’ensemble de l'appareil Centonnoir », l'on peut distinguer les trois parties suivantes : 1° la surface de ruissellement des eaux sauvages, 2° l’entonnoir, 3° le gradin de confluence.

La surface de ruissellement des eaux sauvages (eau de pluie) entoure l’entonnoir, sa pente est généralement assez faible et l’attaque du sol ne se fait guère que par dissolution et déplacement de proche en proche des molécules solides, ceci jusqu'à un endroit, proche du versant d’un cours d’eau, où la masse des molécules entraînées devient suffisante pour engendrer un travail mécanique localisé ; alors se forme l’entonnoir.

Dans le profil de l’entonnoir, on peut généralement distinguer deux versants: un versant couché, de profil convexe, qui forme le passage de la surface de ruissellement des eaux sauvages à l’entonnoir, et un versant debout, de profil concave. La surface entière du versant debout converge vers le fond de l'entonnoir où s’esquisse l’entaille qui donnera plus tard le ravin. Si l’entonnoir se trouve au bord d’un rocher perpendiculaire, pareil à ceux du cañon de la Sarine, il sera séparé du cours d’eau d’appel par un gradin de confluence qui tend à diminuer à mesure que l’entonnoir grandit et se change dans le stade suivant, en ravin de confluence.

Ë ( si me nn ù

Fig. 22. ENTONNOIR EN AVAL DE SCHWARZENBOURG sur la rive droite de la Singine, d’après la feuille 334 de l’atlas topographique de la Suisse au 1:25000.

Avec le temps, l’entonnoir grandit, s’approfondit et tend à empiéter sur la surface de ruissellement des eaux sauvages, en s’enfonçant dans l'intérieur du pays, dans la direction d’où il reçoit la plus grande quantité d’eau sauvage. L’accroissement ainsi que le recul continuel de l’entonnoir ne permettent pas aux versants couchés de se développer; dans le paysage, ils n'apparaissent que sous la forme d’arêtes émoussées du versant debout.

Peu à peu un ruisselet intermittent s'établit en temps de pluie ou de dégel et arrive à se creuser un lit de plus en plus profond dans l’entonnoir.{ Enfin le ruisselet s'établit définitivement et tend à repousser, de plus en plus en amont, dans l’intérieur du pays, sa source, c’est-àdire l’entonnoir. Dès cet instant, la genèse du ruisseau entre dans une nouvelle phase que nous appellerons stade ravin. ?

1) Voir fig. 22. Carte de l’entonnoir de Schwarzenbourg, sur la rive droite de la Singine.

2) Il y a là une question de terminologie à élucider. Dans son intéressant travail de thèse sur les « Ravins et têtes de ravins: opposition topographique et relation morphologique de ces deux modelés à leur

PAR ETS

Dans ce stade, l’on retrouve tous les caractères morphogéniques de son origine: la surface de ruissellement existe toujours, l’entonnoir est devenu la tête du ruisseau, dont le thalweg est situé au fond d'une auge qui n’est autre que la trace de l’entonnoir dans sa marche vers l’amont. Quant au ruisseau, il se creuse dans l’auge, aux abords du cours d’eau d'appel, un ravin de plus en plus profond. Par conséquent, en cet instant, la coupe transversale du stade ravin correspond à la figure À de notre schéma. 1

Les trois caractères fondamentaux du stade ravin, c’està-dire la surface de ruissellement, la trace de l’entonnoir — l'auge et le ravin proprement dit, ne sont pas toujours marqués avec la même vigueur dans la topographie; ils peuvent même se combiner entre eux. Très souvent, notre coupe schématique À, que l’on peut appeler la coupe normale, est substituée dans le paysage par des formes analogues aux coupes schématiques B et C (v. fig. 23) et cela parfois dans un seul et même ravin suivant l'endroit où l’on fait passer la coupe.

En général, si la longueur du ruisseau diminue considérablement le pour cent de sa pente, ou si la différence de niveau entre le cours d’eau d’appel et la tête du ruisseau est faible, l’entonnoir et l’auge tendent à se confondre avec la surface de ruissellement des eaux sauvages, c'està-dire le versant debout de l’entonnoir et de l’ange diminue, tandis que la part du versant couché s'accroît constamment à ses dépens. Nous ne nous occuperons pas de cette modification de la morphologie du stade ravin, car elle indique un arrêt dans la croissance du ruisseau, le-

point de contact», M. Romain se sert également du mot «ravin», mais il ne faut pas confondre les ravins qu'il a en vue avec ceux dont nous définissons ici le type. Les ravins des rios étudiés par M. Romain aux environs de Fribourg sont caractérisés par le fait que leur tête est formée par une ou plusieurs cuvettes successives séparées de la partie d'aval, c’est-à-dire du ravin proprement dit par une brusque et forte rupture de pente.

1) Voir fig. 23. Coupe schématique des différents faciès du stade ravin.

Page 1