‹ Contribution à l'étude des Délires de Zoopathie interneChapitre 20 sur 42 · OBSERVATION X · texte numérisé non relu

OBSERVATION X

(CHARCELLAY, Annales méd. psych., I série, t. II.)

Monomanie hypocondriaque. Douleurs attribuées à l'existence d'araignées dans l’estomac. Plusieurs opérations successives faites dans le but apparent d'extraire les araignées. Guérison.

Lucie M..., âgée de cinquante ans, habitant une ville où elle est née, à dix lieues de Tours, entre le 11 février 1840 dans la division des aliénés de l’hospice général. Taille moyenne, constitution assez robuste, tempérament nerveux lymphatique, cheveux châtains, yeux bruns, légérement dirigés parfois l’un et l’autre en dedans et en haut, visage ovale, physionomie vive, mobile et empreinte d’une certaine finesse.

Cette malade ne connaît pas d’aliénés dans sa famille : cependant, je lis dans mon répertoire général des aliénés reçus depuis 1816, qu’une femme du même nom et presque du même pays, à été admise comme folle à l’hospice de Tours,en 1817. Elle y est morte en 1819. Louise M..., est née de parents dont les facultés intellectuelles parurent n’avoir jamais été dérangées. Son père est mort à l’âge de soixante-neuf ans, d’une tumeur blanche tibio-tarsienne, compliquée de fistules, qui avait duré trenta ans ; sa mère, femme de journée, est morte hydropique, à l’âge de soixante-huit ans. Les époux M... avaient eu neuf enfants, six ont succombé à des affections accidentelles. Sa sœur et son frère survivants, jouissent d’une bonne santé. Ici se retrouve l’exemple d’un de ces nombreux préjugés répandus dans le monde, au sujet des taches sanguines de la peau, connues sous le nom de nœvus. Sa mère, dit-elle, avait toujours beaucoup d’ennuis lorsqu'elle était enceinte. Aussi tous ses enfants, elle seule exceptée, furent-ils marqués de quelque signe particulier. L'un avait dans le dos du fromage, c’est-à-dire, une tache sanguine qui en rappelait la forme : l’autre avait un foie à la jambe ;

celui-ci une giroflée derrière le cou; celui-ci une andouille placée trans-

a versalement sur les yeux; chez un autre on reconnaissait le sacrifice d'Abraham !!!

Lucie M... se portait très bien dans sa jeunesse ; toutefois à l’âge de quatorze ans, lorsqu'elle commença à se former, elle eut les pâles cou- Lurs : et un an après, ce ne fut qu'avec assez de difficultés que les menstrues parurent aux périodes accoutumées. À cette époque, elle était domestique et fut forcée de retourner chez elle, où sa santé s’est promptement rétablie, assure-t-elle, grâce à une pratique populaire qui ne peut trouver avis qu’auprès de la crédulité la plus simple et'qui consiste à faire prendre aux jeunes filles dysménorrhéiques un breuvage vineux dans lequel on mêle quelques gouttes de sang cataménial recueilli dans des conditions physiologiques tout à fait régulières.

Mariée à vingt-deux ans, Lucie M... a eu deux fausses couches et huit enfants, dont cinq sont vivants et jouissent d’une santé parfaite. Les trois autres sont morts en bas âge, de maladies aiguës (rougeole, pneumonie, coqueluche). Pendant sa deuxième grossesse, Lucie M... à eu de violents maux de tête et des vertiges accompagnés de délire. Ces symptômes ont été calmés par une saignée; mais ils n’ont entièrement disparu qu’à l’époque de l’accouchement. L'enfant qui est né alors est mort à six ans d’une fluxion de poitrine. Notre malade est sur son retour d’âge depuis vingt mois. Dans les premiers jours de décembre 1839, elle est prise de malaise général, de picotements à l’estomac, des battements dans tout le corps, avec incidents nerveux qui engagent son médecin à la faire entrer à l'hôpital. En cherchant à se rendre compte de ce qu’elle éprouvait, en réfléchissant à la cause de son affection, tout-àcoup la malade se rappelle qu’étant à moissonner, vers le milieu du mois d'août précédent, elle à bu de l’eau à une fontaine dont la surface était parcourue par trois araignées. Alors elle s’explique facilement ses douleurs, et nul doute qu’elle n'ait avalé les trois araignées qu’elle à vues dans cette circonstance. Dès ce moment aussi son imagination se frappe, son esprit se trouble, l'agitation la plus grande s’empare d’elle, et c’est dans cet état qu’elle nous est arrivée, le 11 février 1840.

Douée d’une grande sensibilité et d’une intelligence pénétrante, Lucie raconte d’une manière claire et précise qu’elle éprouve des fourmillements, des démangeaisons partout, des picotements à la gorge, à l’estomac et dans le ventre; des battements dans la tête, la poitrine et les

NT

membres. Elle à des bourdonnements d’oreilles, des éblouissements, des rêves bizarres, de l’insomnie, ses raisonnements sont bien suivis, et ses réponses aussi promptes que justes. Mais lorsqu'elle s’abandonne aux aberrations de son délire, elle s’anime, s’exalte, et alors ce ne sont plus seulement des araignées qui la dévorent intérieurement, c’est le diable, ce sont des serpents, des bêtes de toutes sortes qui la rongent et la déchirent. Les fonctions, du reste, se font régulièrement, si ce n’est que le cœur offre une légère hypertrophie, une impulsion et bruit de souffle au premier temps qui est sourd et prolongé; la matité précordiale est à peine plus étendue qu’à l’état sain; les pulsations artérielles sont assez dures.

Plusieurs préparations calmantes et divers purgatifs sont immédiatement administrés. En proie aux plus cruelles hallucinations, cette malheureuse monomane se tourmente sans cesse, et désespère de ne. pouvoir jamais guérir. Néanmoins tout en combattant l’affection du cœur avec la digitale, je parviens à lui faire comprendre que je puis tuer ses hôtes importuns, après quoi il sera facile de les expulser avec un purgatif.

A cette époque, les aljénés étaient encore dans leur ancien local et aucun appareil de douches n’existait encore dans l'établissement, Le 2 mars, après avoir pris 0320 de gomme gutte, la malade a plusieurs selles, dans lesquelles la sœur surveillante glisse adroitement trois araignées que Lucie découvre elle-même au milieu de ses déjections alvines. Mais elle objecte que ce sont des mères, qu'elles ont laissé des petits, qu’elle les sent encore remuer et s’agiter dans son ventre; quatre jours plus tard le même moyen employé de nouveau à le même résultat. La malade assure que ses araignées se multiplient sans cesse; tous les jours son imagination en fait accroître le nombre d’une manière effrayante:; elle en a maintenant depuis les pieds jusqu’à la tête. Quiconque ose la contredire et entreprend charitablement de lui démontrer son erreur profonde, reçoit de sa part les plus rudes apostrophes et les plus violentes menaces; alors aussi elle s’abandonne à son désespoir.

La méthode précédente de traitement, répétée une troisième fois sans succès, me paraissant insuffisante, je propose à la malade une opération infaillible qui consisterait à lui ouvrir l'estomac pour en retirer tous les insectes sans qu’il puisse en échapper un seul. Elle accepte cette pro-

Lie re

position avec la plus grande joie et n’aspire plus qu'après le moment où elle pourra être débarrassée à tout jamais de ces maudites araignées. Dès lors, souvent elle appelle à grands cris le terme de ses souffrances, toujours elle parle de sa guérison avec un confiant espoir. Au jour convenu, tout est disposé pour que l'opération soit faite avec une certaine solennité de manière à frapper l'imagination de la malade. Le 9 août, en présence de MM. Margueron, administrateur de l’hospice général; Baïillarger, médecin de la Salpétrière; Petitbon, professeur de chimie et de physique au Collège royal; Caritte, élève interne du service, etc., je pratique une légère incision dans la région dorsale. Aussitôt la malade sent bien, dit-elle, que l’on retire des araignées par la plaie; plusieurs de celles qui avaient été prises ad hoc sont lâchées sur son dos et courent dans son lit; elle est heureuse de voir un tel résultat. Quelques heures de soulagement suivirent cette extraction simulée, mais il faut y revenir le lendemain, ainsi que les jours suivants. A cet effet, de petites incisions étaient pratiquées alternativement à l’épigastre et dans le dos. Une fièvre intermittente se déclare; le sulfate de quinine est administré; on continue l’usage des antispasmodiques.

Lucie est toujours fort agitée ; elle éprouve des douleurs insurmontables dans tout le corps, demande instamment qu’on lui fende le ventre, qu’on lui ouvre largement l'estomac pour trouver le nid. Un jour elle quitte son lit furtivement, s'échappe en chemise de l’infirmerie, me poursuit jusqu’à la porte de sortie, et me supplie de recommencer l’opération. Dans la même journée, pendant les vêpres, elle parvient à tromper la surveillance la plus active, se jette par une fenêtre qui n’était pas encore grillée; après une chute de deux mètres de haut sur le sable, elle n'eut heureusement que de légères contusions. Une autre fois elle. fut surprise, pendant la nuit, à faire des tentatives de strangulation avec un mouchoir au pied de son lit. Il fallait pourtant en finir avec la méthode curative employée, car l’opération jusque-là était loin d’avoir guéri la malade. Cependant les incisions pratiquées en avant et en arrière étaient nombreuses et, à son compte, il n’y avait pas moins de 200 araignées sorties par les plaies. Après une longue séance, je lui annonce que définitivement, elle n’a plus rien dans l'estomac; les jours suivants les alternatives de calme et d’agitation me font successivement craindre et

espérer ; toutefois, je suis forcé d’avoir recours à deux nouvelles inci-

sions, au cathétérisme œsophagien, ainsi qu'aux purgatifs, pour lui démontrer qu'elle est enfin débarrassée des insectes qui la faisaient si horriblement souffrir, Le 9 septembre la malade attribuait encore à leur présence plusieurs phénomènes physiologiques, tels que mouvements délévation et d’abaissement du larynx, les battements des carotides, de Paorte abdominale, etc.; mais elle ne tarde pas à se laisser convaincre que tout cela se passe chez elle comme chez les autres personnes. Vers cette époque, il survient de la fièvre avec céphalalgie et bourdonnements d'oreille, mais le 18 septembre, tous les symptômes ont disparu, et à dater de ce jour, Lucie M... jouit du calme le plus parfait. Gaie, expansive, reconnaissante, elle nous prodigue mille remerciements pour les soins que nous lui avons donnés. Placée à la cuisine le 2 octobre, pendant sa convalescence, elle s'emploie avec attention aux divers travaux qui lui sont confiés.

Pensant à sa chère famille, elle n’avait plus que le désir de retourner au milieu des siens pour les aider de son travail, dorsqu’un étranger lui apprit maladroitement la mort de son mari. Toutefois, ce fâcheux événement ne dérange en rien ses facultés intellectuelles. Sensible et; aimante, elle pleure et pleurera longtemps, dit-elle, cette perte d’un être auquel elle était attachée pour la vie, mais elle cherchera à s’en consoler avec ses enfants qui la chérissent, et qu’elle élève avec le plus grand dévouement.

Rappelée chez elle par quelques affaires d'intérêt, Louise M.., sort le 5 octobre en état de guérison confirmée. Elle dut à là générosité de MM. les membres du Conseil d'Administration de pouvoir satisfaire sans inquiétude les dépenses nécessitées par ses premiers besoins.

Les arrangements de famille terminés, Louise M.., vint se fixer à Tours avec deux de ses enfants, ouvriers maçons. L'hiver fut extrèmement rigoureux, les travaux furent longtemps suspendus ; malheureusement elle eut à souffrir du froid et de la faim. Or, ces causes habituel. lement si délétères, jointes au chagrin de Lucie, déterminèrent une récidive. Les palpitations avaient reparu de nouveau et offraient une grande intensité. Cette fois la malade ne fut pas traitée selon sa croyance. Malgré les évacuations sanguines, les épices, les purgatifs et les bains, l’agitation et les idées de Suicide se manifestèrent avec une extrême violence ; dans ses accès de fureur, elle demandait un fusil pour

Lie se faire sauter la tête. L’isolement, les affusions, les douleurs, les narcotiques et les réductifs sur le tube intestinal ont amené à la longue une convalescence depuis laquelle Louise M.., sans domicile, dénuée de ressources, éloignée de ses enfants, a continué à travailler dans l’établisse-

ment.

NousvoyonsqueLucie commence par se plaindre demalaise général, de picotements de l'estomac, de battements dans tout le corps avec incidents nerveux, puis ce n’est que plus tard qu’elle commence à délirer. Cherchant ce qui peut lui occasionner de tels tourments, elle se rappelle tout à coup qu’en août précédent, elle a bu à une fontaine dont la surface était parcourue par trois araignées.

Alorselles’expliquesesdouleurs.Nuldoutequ’ellen’aitavalé les araignées. Peut-être a-t-elle commencé par émettre cette idée sous forme de doute,c'est ce que l’observation oublie de nous faire savoir, toujours est-il que le jour où elle dit: « J’ai avalé les araignées et les araignées ont fait des petits », son esprit se frappe, son imagination se trouble et l’agitation la plus grande s‘empare d’elle. Donc, d’abord, troubles cénesthésiques, puis interprétation délirante. Et c’est ainsi que Morel comprend le délire de zoopathie interne lorsqu'il dit que « la plupart des victimes des illusions organiques ne passent pas pour délirer, la plupart des sensations qu'ils ressentent pouvant exister réellement. Mais, ajoute-t-il, lorsqu'ils donnent une interprétation erronnée à ces sensations et que l’intelligence devient complice de l'illusion, personne alors ne se méprend sur l'existence de la folie ». C’est donc l’interprétation fausse de Sensations réelles qui constitue le délire. C’est aussi l’avis du docteur Semal quand il dit qu’une grande part de la genèse du délire est due aux efforts que font les hypochondriaques pour définir ce qu’il endurent : » Jusqu’au moment où le malade rapporte à des causes reconnues par d’autres, l’origine de ses maux, il emploie des termes de comparaison en accord avec le sens commun, mais dès qu’il a acquis la certitude qu’il est impuissant à se faire compren-

Page 1