‹ Contribution à l'étude des Dermatoses LinéairesChapitre 28 sur 33 · IV. Théorie embryonnaire · texte numérisé non relu

IV. Théorie embryonnaire

La théorie embryonnaire fait dépendre de la ségmentalion mélamérique primilive la disposition en trainées

linéaires des dermaloses. Cetle idée dominait déjà une

‘ LATOTEe

des théories nerveuses antérieurement exposées. Mais, contrairement à ce que nous avons vu alors, la théorie

embryonnaire ne fait pas intervenir l'influence d'une al-

téralion des segments mélamériques de la moelle. Elle

a éLé appliquée surtout à la formation des nœvi linéaires. Mais nous verrons comment ellea pu être étendue aux autres dermaloses en trainées. Elle a été défendue par Blachsko, Pécirka, Sôllner, Kapost.

D'après Blachsko, le point de départ de la formation nœvique se trouve au niveau des lignes d'accolement, de soudure des départements mélamériques de la surface sutanée : les dermalomères. Normalement, selon lui, c'est suivant ces lignes que commence la différencialion des divers éléments constitutifs du derme et de l'épiderme. De là, elle s'étend sur les dermatomères voisins. De plus, il se fait au niveau de ces lignes une prolifération plus aclive qu'au niveau des dermalomères, il s'v produit des bourgeonnements, des crêtes épiléliales. « Que si, dit Blachsko, pour un motif quelconque, un trouble se produit dans la formation de la peau, il est nalurel que c'est au niveau de ces lignes d’accolement des dermalomères, centre de la prolifération et différenciation que se développera de préférence la malformalion. » La malformation pourra rester limitée à un point de la ligne d'accolement, s'étendre sur toute la longueur de celle ligne, ou gagner en largeur les dermatomères voisins. Ainsi s'expliquerail ce fait que les nœvi, quand ils sont étendus, sont souvent linéaires, revêlent parfois la forme d’une surface plus ou moins ré-

Z Pr

gulière, el qu'après avoir élé nettement linéaires, ils.

peuvent s'étendre en largeur et prendre Faspect d'une bande plus ou moins large

Cette théorie s'accorde bien avec l'idée de « malformation congénilaie » que nous avons de la nalure des nœævi, el leur apparition lardive n'est pas un argument sérieux contre elle. Les nœvi, en effet, à la facon des

enchondromes, des kystes dermoïdes peuvent très bien

sommeiller, exister à l'état latent durant une période

parfois fort longue, el, à l'occasion d'une circonstance le plus souvent inconnue, se réveiller et s'accroitre. Mais, pour bien juger de la valeur de celle théorie, il nous faudrait avoir une connaissance exacte de la délimitalion des lerriloires cutanés mélamériques. Or, nous savons combien sont discutés les schémas qu'a donné Head des dermalomères, et d'autre part les recherches faites sur lembryon n'ont fourni que des renseignements peu précis, étant donné les modifications parfois considérables qui se produisent au cours du développement dans les rapports respectifs des différents dermatomères. Il est cependant des cas où la théorie embryonnaire parail recevoir pleine salisfaclion. En effet, la ligne blanche et la ligne médiane de Ja face sont des lignes d'accolement bien connues de départements cutanés mélamériques ; comme ces lignes sont fréquemment le siège de ces traïnées nœviques,il est vraisemblable d'attribuer la formation de ces lrainées à un trouble de

développement embryonnaire. IT faut remarquer loute-

fois que ces lignes de soudure répondent aussi à des

ee DR A NP 3 D QE ER Sn SE SE EL

pe

lignées de rencontre d'Haarstrome et à des lignes de

Voigt manifestes; mais l'hypothèse de Blachsko nous

parait plus acceptable en ces régions que les hypothèses de Philippson el de Jadossohn.

A côté de ces faits favorables à la théorie embryonnaire, il en est d’autres où la valeur de celle-ci peut être sérieusement mise en doute. En effet, certaines trainées verruqueuses siègent, comme nous l'avons vu, en pleim

lerriloire nerveux périphérique ; on ne peut dire dans ce

cas que les trainées répandent aux lignes d’accolement

des dermalomères. Kaposi, il est vrai, rapporte aussi ces faits à un trouble de développement embryonnai-

re. En effel parlant de ce fait que, pendant le développe-

ment embryonnaire tous les éléments constituants des

différentes parties du corps s'accroissent parallèlement, il arrrive à conclure qu'« un trouble dans le développement d'une de cés parties devra nécessairement correspondre au trajet des nerfs, sans qu'il s'agisse nullement pour cela d'une lrophonévrose ; il n’y aurait là qu'une simple concomitance sans relalion de cause à effel. » : ;

Celle opinion est peut-être vraie, mais elle ne nous donne plus Fexplication de la disposition en trainées linéaires, elelle s'éloigne de la théorie de Blachsko,

puisque Kaposi place en plein territoire cutané méta-

mérique un trouble de développement que Blachsko

localise à la ligne d'accolement de deux dermatomères

voisins. D'autres trainées verruqueuses répondent aussi

comme nous le savons, aux lignes de Voigt. Pécirka a

voulu expliquer aussi celle coïncidence par la théorie embryonnaire ; d'après lui, en effet, ces lignes ne seraient qu'une « manifeslalion de la segmentation primi- Uve du corps, les nerfs périphériques conservant l’empreinte de la métamérie. » Peut-être, mais si, dans cerlains cas, les lignes de Voigt correspondent aux lignes d'accolement des dermatomères, il en est d’autres où cette coïncidence manque lotalement alors pourtant que ces lignes de Voigt sont le siège de traïnées nœviques. Nous savons encore que les lignes de rencontre des Haarstrôme peuvent être le siège de traînées nœviques. D'après Blachsko, il n’y aurait rien d'étonnant à celle coïncidence, car ces lignes de rencontre répondent à des lignes d'accolement de dermatomères. Pour le dire en passant, nous avons là, selon Blachsko, la raison de ce fait que les lignes de Voigt coïncident parfois avec les lignes de rencontre des Haarstrôme; lorsque cette coïncidence existe, ces deux sortes de Tignes correspondent aux lignes d’accolement des dermatomères.

= En somme, si la théorie embryonnaire semble, dans certains cas, donner la raison de la disposition en trainées linéaires des nœvi, elle ne paraît pas devoir être acceplée comme rendant comple de celle disposition dans tous les cas.

Quant aux dermaloses acquises, la possibilité d’une modification congétinale des téguments comme cause de leur disposition en traînées linéaires a été exprimée par

M. Brocq à la Société française de dermatologie et de

cÉSNA TES

syphiligraphie (10 mars 1898) à l’occasion d'une dermalose linéaire présentée par MM. Balzer et Mercier. « Il est possible, a-t-il dit, qu'il existe chez certains sujets des modifications congétinales de la peau telles, que certaines régions zoniformes des téguments soient en élat de plus grande vulnérabilité d’une manière constante, peut-être même d’une manière transitoire, el que ce soit dès lors sur ce territoire que se développent de préférence certaines éruptions celles auxquelles le malade en question est prédisposé ou exposé. » Or, de même que les lignes d’accolement des dermatomères peu-. vent être le siège de trainées nœviques, on peut admettre qu'elles puissent devenir aussi, par suite d’un trouble de développement, un lieu de moindre résistance, un

point d'appel à une dermalose acquise. Cette hypothèse

est vraisemblable. Par contre, pour les dermatoses

acquises comme pour les nœvi, leur disposition en trainées linéaires en plein dermatomère ne parail pas pouvoir s'expliquer par un trouble de développement embryonnaire, car il faudrait savoir quelle cause dans ce cas à dirigé cette disposition. Ainsi, applicable à cerlains cas de dermatoses acquises, la théorie embryon-

naire ne peut pas l'être à tous.

En définitive, aucune des théories actuellement exislantes ne nous parait expliquer d'une façon satisfaisante la disposition en traiînées linéaires des dermatoses. À chacune d'elles semblent correspondre un cer-

Lain nombre de faits ; un plus grand nombre lui échap-

dise

pent. Peut-être ne sont-elles pas inconciliables ! La disposilion en traïnées linéaires nous paraît en effet résulter de ce que chez certains individus les téguments présentent, soit d'une façon constante, soit d'une facon transitoire, en des zones répondant justement à la locahsalion de ces trainées, une moindre résistance, une plus grande vulnérabilité ertentant suivant ees régions le processus nœvigëne el les diverses dermatoses auxquelles le malade est prédisposé. La question est alors de savoir pourquoi celle moindre résistance suivant ces zones linéaires ? [ne nous parait pas invraisemblable d'admettre que diverses causes puissent la produire. Elle sera due dans certains cas à un trouble de développement, à des modifications congénitales des téguments, el dont Ja raison nous échappe, au niveau des lignes d'accotement des départements culanés mélamériques ; d'autres fois elle pourra résulter d'une influence {rophonévrotique dépendant d’une altération des nerfs périphériques, des racines postérieures ou de Ta moelle. Par suile d’une influence trophonévrotique à leur niveau, les lignes de Voigt pourront aussi, suivant Fopinion de M. Hallopeau devenir un point d'appel à la dermalose : ainsi s'expliqueraient les cas de dermatoses linéaires, répondant à des lignes de Voigt, non en rapport avec les lignes frontières des départements eutanés mélamériques.

Ces théories ne nous paraissent cependant pas avoir une égale valeur suivant les dermatoses considérées, ét il nous parait utile de distinguer parmi les affections

ee

cutanées pouvant affecter la disposilion linéaire : ‘les nœviel les dermaloses acquises. Nous faisons volon-

tiers dépendre de la théorie embryonnaire la disposition

en trainées des nœvi. Cette théorie explique bien en

effet leur apparition le plus souvent congénitale et l'absence de tout phénomène nerveux chez les malades qui en sont alleints. Sans doute, dans les cas à disposition bilatérale, où il n'est pas rare de constater une symétrie assez nelle on ne peut s'empêcher de penser qu'une influence parlie de Ja moelle à bien pu diriger cel arrangement ; on peul accuser alors une myélite intra-utérine n'ayant laissé d'autre vestige que la malformation cutanée : mais l'existence de celle myélite est bien discutée el on n'en a jusqu'a maintenant aucune preuve. Sans doule encore, loutes les irainées nœviques ne correspondent- pas aux lignes d'accolement des dermatomères, mais ce reproche serait peut-être moins sérieux si la disposition des départements cutanés mélamériques élail mieux connu. Il semble au contraire qu'une influence nerveuse — périphérique — radiculaire ou centrale — ne puisse pas être étrangère à la disposilion en traïnées linéaires des dermatoses acquises. Le lichen, la névrodermite chronique circonscrite, les poussées de psoriasis et d'eczéma peuvent en effet apparaître à l’occasiou d’un chagrin, d'une émotion, d'un choc moral. Il n'est pas rare de retrouver un tempérament nerveux aux malades qui en sont atteints. Les démangeaisons si vives de la sclérodermie, les démangeai-

sons à peu près constantes du lichen et celles qui ac-

compagnent si souvent le psoriasis quand il se dispose en trainées linéaires, semblent bien montrer que ces affections sont en rapport avec le système nerveux.

On peut aussi rallacher à une influence trophonévroüque l'aspect ichénoïde du psoriasis linéaire, et la déformation des éléments Cypes du lichen quand il affecte la disposilion en 'trainées. Tous ces faits, de même d'ailleurs que les lésions nerveuses constatées anatomiquement quelquefois dans le selérodermie, ne prouvent cependant pas que le système nerveux intervienne seul pour diriger ces dermaloses suivant des trainées linéaires. Nous savons, en effet, combien de reproches on peul adresser aux diverses fhéories nerveuses. De sorte que,

même quand il s'agit de dermaloses acquises, la théo-

rie embryonnaire doit être prise aussi en considération.

Nous aboutissons ainsi, dans cette étude de la disposition en lrainées linéaires des dermaloses à un éleclisme auquel nous conduisent forcément les imperfeclions qui se remarquent dans les théories actuellement

existantes et leur insuffisance à expliquer tous les faits.

Page 1