LES CAUSES DU MANQUE D'EAU
La légende, qui prend toujours son origine dans un fait réel, nous montre, dans l'antiquité, Didon débarquant sur les côtes de la Tunisie décrites, alors, comme une région privilégiée ; l'histoire, à son tour, célèbre, dans ses annales, les luttes épiques, la grandeur et la décadence des maitres successifs de ce pays, puis, quand ce souvenir, affaibli par le temps écoulé, semble devoir tomber dans l'oubli, la Providence veut, encore, qu'un roi de France, paladin héroïque du Christianisme, vienne, en mourant, sur les ruines de Byrsa, leur porter une illustration nouvelle. — Aussi, quand l'esprit se reporte à ce passé, quand dans une revue rapide il évoque l’image de tousles peuples, Carthaginois et Romains, Numides, Vandales, Getules et Chrétiens du Bas-Empire qui, sur la terre d'Afrique, poussèrent la conquête, bien plus loin (1) que nous-mêmes, et vécurent dans le Nord aussi bien que dans le Sud Tunisien et même dans le Sahara, aujourd’hui frappé de stérilité, 1l se dit que les conditions économiques de la vie ont dù y subir d'étranges et profondes modifications. — Il se dit que si la Tunisie, tout entière, fut, pendant tant de siècles, le grenier de Rome, si les peuples les plus puissants du monde s’en disputèrent, si souvent, la possession, si les poètes y ont
(1) IL y avait, à Rhadamès, une garnison Romaine, fournie par la Ilfe légion d’Auguste, dont le dépôt était à Lambèze.
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placé leurs héros, c'est que cette terre était alors féconde et, en effet, partout, de la baie de Carthage jusqu’au Sahara, des ruines imposantes sont debout, témoignages de la densité de la population d’autrefois et cette population, dans un pays, où l'industrie faisait défaut, ne pouvant trouver à s’alimenter que par les produits du sol, il fallait que ce sol fut fertile. (1)
Tout avait été fait, du reste, pour assurer le maximum de production de la terre et de bien-être pour els habitants. Les Carthaginois d'abord, les Romains, après eux, envisageant tout le parti qu'on peut tirer de l’eau dans ce pays de la chaleur et du soleil, avaient établi un vaste système d'irrigation et, justes appréciateurs de Phydrothérapie, ils avaient multiplié les bains et utilisé les sources thermales; — des aqueducs monumentaux, construits à grands frais, allèrent chercher l'eau dans le flanc des montagnes éloignées et se ramifiant, ensuite, en une multitude de conduits secondaires dont le sol est encore miné, ils portèrent, partout, l’eau, c’est-à-dire la vie, — des barrages furent établis dans les vallées, — des temples, enfin, s'élevèrent en l'honneur des Dieux qui présidaient aux thermes et les valétudinaires y venaient alors, comme nous les voyons encore aujourd'hui, brûler, quelquefois, des parfums en l’honneur de ces Dieux. (2)
Mais les guerres constantes, les invasions des Bar-
(1) On trouve des traces d’un peuplement très important, non seulement dans le nord et le centre de la Tunisie, mais même dans le Dahar.—Le cirque de Ei Djem près Sfax est trop connu pour que j'aie besoin de le rappeler. Mais, à près de quatre cents kilomètres au sud de Djem; à peu de distance de Djenaïen, on voit un temple Romain, dont la base hexagonale est fort bien conservée — presqu'au même lieu se frouvent un cimetière arabe et de nombreuses citernes — plus au nord, on trouve, éparses sur le sol, quantité de meules de moulins arabes. — On voit, encore, des ruines Romaines, jusque dans le Fezzan (Reiser in Nord-Afrika, von doctor Barth. Gotha, 1857).
(2) Sans aller bien loin on peut Voir ce fait se produire, fréquemment, à la fontaine des Saints, près de Biskra,
bares détruisant les villes, désorganisèrent le système d'irrigation, les représailles sauvages amenant l'incendie des forêts éloignèrent les pluies.—Entre temps, la période de dessication qui a commencé avec ou plutôt après le diluvium alpin (dernier soulèvement de la Scandinavie) continuant sa marche sous une influence cosmique générale, les végétaux disparurent progressivement, les sables naquirent bientôt de la désagrégation des divers éléments du sol déterminée par les variations atmosphériques, puis, sous l’action des vents, ces sables, eux-mêmes, déterminèrent l'érosion des roches et formèrent des sables nouveaux, ainsi, se créa, à travers l'Afrique, une zône où la dessication a semé la désolation et la mort et où elle poursuit son œuvre sans qu'il soit possible, à la science humaine de lui assigner un terme, de même qu'elle a produit les quebadras desséchées du Chili et de la Bolivie, l'aridité progressive de l’Arabie et des steppes Kirghiss.
La population très dense encore, à l’époque de la possession Romaine, se retirait progressivement devant l'invasion des sables, quand l'Islam fit la conquête du Nord et de cette partie de l'Afrique.
Les indigènes, déjà portés à la nonchalance par le climat et par l’incertitude du lendemain, se laissèrent bien vite, envahir par les doctrines fatalistes : ils n'eurent plus assez de courage ni assez de bras pour défendre leurs oasis contre les sables sahariens et le grenier traditionnel de Rome devint, bientôt, partout où l’éau manqua, une terre abandonnée, jusqu’au jour où la France, faisant la conquête de la régence, lui infusa des éléments nouveaux de résistance.
Ne suffit-il pas, pour constater les effets progressifs el effrayants de la dessication, d'examiner l'état actuel des grands Chotts du Sud Algérien et du Sud Tunisien, parmi eux, surtout, les Chotts Dgerid et Fedjedi.
Sur une longueur de plus de 200 kilomètres et une largeur de soixante à certains endroits, une vaste nappe
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d’eau s’étendait, qui répandait la fraicheur sur un espace immense et facilitait les communications. — Cette mer qu'on a présumé autrefois bien à Lort, sans doute, être la mer de Triton d'Hérodote n'est plus, son lit desséché est recouvert d’une épaisse couche de sel qui le stérilise et en fait un champ de mort, plus effrayant par le lugubre silence qui y règne toujours, que la mer un jour de tempête ou que le Sahara soulevé par le simoun.
On a cru pendant longtemps que cette mer communiquait avec la Méditerranée et que sous l'influence d'une de ces secousses familières aux grandes forces de la nature, un seuil s’élant formé à l’Est, au Nord de Gabès, l’évaporation lente, mais normale avait produit la dessication complète.—C’est, dans cette pensée, qu’un homme, dont les défaïlances ne peuvent faire méconnaitre le génie ni l'audace, projeta, un instant, il y a quelques années, d’'excaver le seuil et de rétablir cette mer, espérant fertiliser ainsi tout le Sud tunisien et ie Sud de la province de Constantine.
M. de Lesseps se trompait, il n’existe aucun coquillage dans les Chotts pouvant faire présumer que ceuxci communiquaient, autrefois, avec la Méditerranée, tandis qu’ils sont, en grand nombre sur le versant méditerranéen de l'isthme, à la Mettonia, par exemple.
Sans doute, cet isthme s'est agrandi sous l'influence de l'élévation continue du littoral qu’on constate dans cette partie de la Méditerranée,. mais cet accroissement n'est pas assez rapide pour que, même en remontant à plusieurs milliers d'années, il ait pu former l'isthme par l'élévation du sol de la mer.
Du reste, une grande partie de la surface occidentale des Chotts est au-dessus du niveau de la Méditerranée (1);les Chotts étaient donc de simples cuvettes
(1) L'isthme de Gabès par Fuchs, inspecteur général des mines, — Paris, 1877.
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formées par des dépressions du sol et alimentées par des sources, par des cours d’eau qui n'existent plus et c’est leur suppression qui a amené la dessication complète de ces grandes surfaces. bi
Plus au Sud encore, d'immenses oueds (lits de ruisseaux})sont encore visibles.—Ils ont creusé très profondément leur passage à travers les montagnes, formant dans le roc d'énormes échancrures et l’on peut voir à l'extrémité Sud-Ouest de la grande vallée de l’Ouni, sur la piste de Dehibat à Djenaien, au moment où lon traverse la ligne de partage des eaux, un enchevêtrement extraordinaire de terrains ravinés, de rochers emportés les uns sur le versant Nord, les autres sur le versant Sud. — Aujourd’hui les lits de tous ces ruisseaux sont à sec et l'on n'y voit pas le moindre vestige de l’eau qui a dù y être si abondante autrefois.
Cependant, après qu'on a franchi le désert, jusqu'au Sud de Rhadamès et de Rhad, au bas des contreforts du plateau Tassili des Adzer, on retrouve des sources, des ruisseaux, des lacs poissonneux; le plateau central du Sahara ne manque pas d’eau et, enfin, quand on arrive aux environs du 17° de latitude Nord la végétation devient luxuriante et, par suite, la population nombreuse.
La température solaire est plus élevée, encore, dans cette partie de l'Afrique que dans le Sahara, mais le sol y est fertile parce que les pluies y sont fréquentes, trop fréquentes même quelquefois, tandis que plus au Nord, dans le Sahara septentrional, la pluie est exception et il n'est pas rare qu'à Rhadamès, à Sinaoun, à Dehibat même, plusieurs années s’écoulent sans que la moindre goutte d’eau tombe.
Dans ces conditions, on comprend, comme je l'ai indiqué au début de ce travail, tout l'intérêt qui s’attache à l'étude des eaux dans la Régence de Tunis et dans la région saharienne qui en dépend; je vais done, pour la commodité du lecteur, diviser mon.étude en quatre parties :
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1° La région Nord qui s'étend du littoral Nord jusqu’à Feriana, au centre et à Sousse, à l'Est ;
2° La région Sud de Feriana et de Nefta, à Sousse et à Gabès; eat
3° La région désertique au Sud de la précédente ;
4° Le Sahara.
HYDROLOGIE GÉNÉRALE
Avant d'entreprendre la description hydrologique de de la Régence, il convient de préciser les résultats des observations qui ont été faites dans ce pays, touchant l'influence des terrains sur les eaux qui en émergent.
En général on peut dire que, en Tunisie, le terme calcaire nummulitique de l'éocène qui consiitue ces grands plateaux en forme de tables, limités par des falaises abruptes appelées «Guetaa» en Tunisie, donne des sources abondantes d’eaux douces et fraiches qui sourdent aux points de contact des marnes qu'ils recouvrent. | à
Les grès également éocènes, à peu près contemporains de ces calcaires, désignés, sur la carte géologique de la Tunisie, par le nom de grès suüpranummulitiques et appelés, dans les nouvelles cartes de l'Algérie, étage ligurien, donnent des sources nombreuses, mais peu abondantes et apparaissent partout où se présente un affleurement marneux.
Dans la division crétacée, le terme supérieur, le senonien, représenté par des calcaires et des marnes, donne des eaux douces et relativement abondantes —le cénomanien qui vient au-dessous présente une partie supérieure calcaire, une partie inférieure marneuse ; les eaux y sont rares, douces dans les calcaires, magnésiennes dans les marnes.
Le gault inférieur au cénomanien donne des eaux
détestables.
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Les calcaires et les grès qui constituent la partie supérieure du crétacé inférieur donnent quelques sources d'eau douce.
La partie inférieure composée du marnes grèseuses et quartzites ne produisent que des eaux rares et mauvaises.
Au contraire les eaux sont excellentes dans les terrains jurassiques.