INTRODUCTION
Il ÿ aurait un beau gros volume à écrire sur les fractures du nez. L'historique ferait la matière d’un in-folio non des moindres, car depuis la plus haute antiquité les hommes se sont cassé le nez et, fort marris de voir détérioré l’ornement principal de leur visage, ont réclamé pour réparation de ce dommage les ressources de l’art. Nombreux et variés furent les traitements mis en œuvre. Nombreux les praticiens qui s’intéressèrent au sujet : chirurgiens, rhinologistes, stomatologistes, rivalisèrent tour. à tour d’imagination. Nombreux les succès enregistrés. Autant d’auteurs, autant de méthodes, autant de cures satisfaisantes. La littérature des fractures du nez ignore le mot échec. Et ceci n'appartient peut-être pas en exclusivité à ce chapitre de la littérature médicale. C’est un travers bien humain que d’aimer publier ses beaux résultats et taire ses insuccès. Et cependant, quel bon enseignement et quel encouragement pour les novices serait l’œuvre, fût-elle posthume, du chirurgien qui conterait ses petites et grosses fautes, ses déconvenues, ses déboires.
Ainsi, une intéressante critique philosophique des méthodes préconisées pourrait être écrite par un rhinologiste expérimenté, müûri, ayant derrière lui une longue et solide carrière. Il montrerait, que là comme ailleurs, les découvertes sont rares et les nouveautés souvent des réminiscences imparfaites.
La physiologie pathologique demanderait un long développement et une expérimentation de longue haleine. Il serait louable d'étudier à fond la tolérance de la muqueuse
nasale, nulle pour les uns, considérable pour les autres. Car du poumon de brebis d’Hippocrate à l'appareil sauterelle de Molinié, la membrane pituitaire connut toute une gamme d’assauts.
La résistance des téguments de la pyramide nasale, leur susceptibilité particulière ferait l’objet d’un autre chapitre.
Les expériences cadavériques en série avec radiographies et dissections enrichiraient l’anatomie pathologique.
Enfin, la clinique et le choix d’un traitement approprié suivrait une longue statistique d’observations avec comparaison des résultats obtenus par les différentes méthodes thérapeutiques.
Une telle œuvre, qui ne seraït sans doute pas définitive, exigerait une maturité et des années dont nous ne disposons pas.
L'idée de soutenir notre thèse inaugurale sur les fractures du nez nous a été suggérée par notre maître, le docteur Bourgeois, qui, frappé du laconisme sur ce sujet, des plus récents traités de spécialistes français ou étrangers, nous conseilla de faire une sorte de mise au point de la question. Le chapitre des fractures du nez semble en effet avoir rebuté les auteurs destraitésrhinologiques. Les ouvrages de chirurgiens ne sont pas plus expansifs. Les plus loquaces en la matière sont encore les stomatologistes. Les os du nez encastrés - dans les maxillaires supérieurs font, en effet, partie intégrante de ce qu’en anatomie chirurgicale on appelle la mâchoire supérieure ; les stomatologistes, maîtres en prothèse, ont étendu avec fruit leurs méthodes à cette partie du squelette facial que chirurgiens et rhinologistes se disputaient sans enthousiasme. Nous devons rendre hommage au prothétiste lyonnais, Claude Martin, d’avoir créé une instrumentation ingénieuse, dont se sont inspirés les contemporains.
Avant lui, l’histoire des fractures du nez n'offre pas gros intérêt et on la trouvera contée tout au long dans les thèses de Chevallet, Trémollières, Gauthier, Solliér. On y voit que de tous temps, les nez cassés furent soumis à des tortures variables selon l'imagination et le tempérament de leurs agresseurs ; qu'Hippocrate, soucieux de restituer à l’'appendice de ses contemporains la ligne que-la tradition
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nous a transmise comme un modèle d'esthétique, et doux par nature n'admettait que le tamponnement élastique, délicat ét léger, fait de fragments de poumon de brebis, tandis que déjà sceptique à l'égard des bandages et autres appareils externes, il ordonnait de maintenir la fracture avec les doigts, aux patients assez jaloux de leur profil pour remplir de tels commandements.
Puis, c’est le loñg martyrologe des nez cassés, et l'exposé des traitements que l’on fait subir à cet ornement le plus malmené à travers les siècles, constituerait à la fois, un catalogue de quincaillerie, un livre de cuisine et un traité de charpenterie. Nous y verrions, en effet, les fosses nasales bourrées tour à tour des tentes canulées d’Ambroise Paré, qu’elles soient d’or, d'argent ou de plomb, selon le rang social du nez sollicité, des canules métalliques de Fabrice Aquapendente, des vessies de caoutchouc gonflées de Poinsot, des grosses sondes en caoutchouc de Packard ; et nous apprendrions les recettes d’emplâtres variés, infaillibles : farine et blanc d’œuf chez Abdulcassis, de Cordoue; farine, poudre de rose et huile rosat sur canapé de charpie enduite de blanc d’œuf, chez le dernier des Arabistes, Guy de Chauliac.
Charpie ou charpentes métalliques à l’intérieur, emplâtre puis gutta (Hamilton), papier mâché (Dzondi), plomb (Malgaigne), enfin plâtre (Chandelux), à l’extérieur répondent au même but : étai ou soutènement de la voûte ogivale à laquelle peut être comparé l’auvent nasal. Et tous ces procédés se réduisent en fin de compte, comme nous le développerons au chapitre du traitement, à trois correspondants, aux trois modes d’étais utilisés en architecture : chandelle, contre-fiche, chevalement.
Dans ce chapitre, nous nous occuperons surtout des fractures récentes du nez : fractures complètes ou incomplètes intéressant la pyramide nasale ou son état ostéo-cartilagineux : la cloison nasale, produite par traumatisme direct et récent appliqué sur le nez extérieur sans perte de substance, ce qui élimine des fractures par projectile d’armes à feu et les sections par instruments tranchants. Nous ne dirons qu’un mot du traitement des fractures anciennes perfaitement mis au point dans le récent rapport de Sebileau
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et Dufourmentel. Le traitement des fractures récentes est, en général, facile et efficace, à condition d’être précoce. Or, il importe que le résultat soit parfait; car ces fractures sont grosses de corollaires esthétiques, psychologiques et physiologiques.
Le traumatisme physique a, en effet, un contre-coup social et partant psychologique. Celui que la nature a dans son humour doté d’un nez en pied de marmite, accommode à ce nez son modus vivendi, considère sans acrimonie l'image que le miroir lui renvoie et, en vertu de grâce d'état, voit la paille qui déflore le nez de son voisin et ignore la poutre qui semble avoir défoncé le sien. Dans quelques cas exceptionnels, un amoureux éconduit et qui n’a pas l'esprit de Cyrano, exige un rabotage, — témoin l’opéré de Blandin. Tout autre est le moral du porteur d’un appendice fort convenable, et qu’un choc brutal est venu fracasser. Cette fracture du nez est aussi une plaie de l’âme. Le miroir surpris avoue sans réticence. Un regard apitoyé, lorsqu'il n’est pas craintif, remplace le sourire inestimable d'hier. Le nez cassé que son malheureux propriétaire ne sait où cacher, devient pour lui une douloureuse obsession. Qu'on le laisse à ses amers soliloques, si au moment de l’accident il n’est pas venu demander au rhinologiste la reslilulio ad inlegrum de son précieux ornement. Certes, une intervention sanglante, laborieuse, suivie d’autres non moins pénibles, pourra sans doute, dans bien des cas, rendre à ce sinistré plus agréable mine. Mais combien eût été plus facile l’action immédiate et combien plus efficace. Et quelle lourde responsabilité pèse sur le médecin traitant qui consulté au moment de l'accident, s’est contenté de fourrer coton intus, compresses extra, et a conseillé d’attendre les événements. Certes, s’excusera-t-il, après le trauma, le nez de son patient était énorme, tuméfié, sanglant, et il était difficile de prévoir que quelques jours après, de cette masse œdématiée allait émerger un nez déplorablement effondré avec lequel le malade poursuivrait sa vie durant l’insouciant praticien. Qu'il se souvienne que Michel Ange ne pardonna jamais à son chirurgien de n'avoir pas su réparer les conséquences du coup de poing de son rival Torrignano.
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Mais, si le côté esthétique est le primum movens qui pousse le blessé vers le rhinologiste, il faut insister sur les conséquences fonctionnelles que le blessé où même son médecin pourrait avoir tendance à négliger, quand le nez ne semble pas avoir souffert dans sa forme, soit parce qu'elles sont supposées transitoires, soit parce qu’elles n'apparaissent souvent dans leur plénitude que secondairement : ce sont les troubles de la fonction respiratoire, de la fonction olfactive et les troubles nerveux réflexes. Nous ne parlerons pas des multiples complications si connues de l’obstruction nasale, mais nous rappellerons qu'elle contribue également à modifier le caractère en diminuant la puissance intellectuelle du malade. Quant à l’anosmie, si elle n’est pas en elle-même une complication grave, elle n’én prive pas moins celui qui en est atteint de toute une symphonie d'états d'âme, car :
Il est des parfums frais comme des chers enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies.
(Baudelaire.)
Et même, s’il faut en croire les osphresiologistes, l’odorat offre avec les fonctions de reproduction, des rapports importants chez l’homme, aussi bien, quoique moins ostensiblement, que chez les animaux. Et le professeur Moure cite à propos cette subtile réflexion de Jean-Jacques Rousseau : « Le doux parfum d’un cabinet de toilette n’est pas un piège aussi faible qu’on pense ».
Nous rappellerons d’abord sommairement les notions anatomiques chirurgicales concernant l’auvent nasal et: son étai : la cloison. Ceci, pour nous aider à mieux classer le$ variétés anatomo-pathologiques des fractures du nez parmi lesquelles nous insisterons sur les fractures étendues au massif facial supérieur, plus fréquentes que ne le pensent les classiques, et particulièrement une variété de fracture dont nous apportons une observation personnelle unique, à notre connaissance.
Nous insisterons dans la symptomatologie sur les fractures du nez chez l’enfant et la délicatesse parfois de leur diagnostic précoce : une observation personnelle assez démonstrative de ce fait en sera un exemple.
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Enfin, au traitement, nous rappellerons les enseignements qui nous ont paru un peu trop oubliés de Claude Martin, relatifs aux lésions cartilagineuses, et à la difficulté qu’elles apportent dans la contention de la fracture : l’observation personnelle d’un échec partiel en fera foi.
Nous aurions pu rapporter d’autres observations personnelles et d'emprunt ; elles concernent des fractures banales des os propres qui ont été traitées avec succès par des moyens simples, elles n’offrent que peu d'intérêt et ne feraient qu'ajouter des pages ennuyeuses à une littérature déjà peu attrayante, et que l’on voudra bien tenir pour un péché de jeunesse.