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CHAPITRE V

Fractures spontanées dans l’arthrite déformante.

On a accusé le scorbut, la goutte, le paludisme, l’alcoolisme, de déterminer des altérations osseuses et d’être parfois la cause de fractures spontanées. Les descriptions anatomiques, les faits cliniques, nous ont paru trop vagues, trop peu concluants pour que nous y insistions.

A côté de ces causes générales, il existe parfois des accidents locaux entrainant des troubles trophiques plus ou moins considérables des os: c’est ainsi qu'on a ineriminé les fractures et luxations anciennes, les arthrites chroniques de produire une raréfaction des os, prédisposant aux fractures. Parmi ces affections locales il en est une qui s'accompagne de lésions osseuses considérables, c’est l’arthrite déformante.

Les bulletins de la Société anatomique de 1850 sont remplis de descriptions longues et minutieuses d’articulations atteintes d'arthrite sèche. Sebillotte, P. Broca, Deville ont insisté sur les altérations des os au voisinage de la jointure bien que, pour ces auteurs, le point de départ de la lésion soit dans une affection inflammatoire des cartilages et des franges synoviales. Deville a même signalé un fait de fracture spontanée du col du fémur dans un cas d’arthrite sèche de la hanche.

Nous avons eu l’occasion d'étudier le fait suivant, pendant notre internat dans le service de notre vénéré maître, M. le professeur Tillaux :

Ogs. 27. — Charles D... âgé de 54 ans, marchand. — Pas d’antécédents héréditaires intéressants. Aucune maladie dans son enfance. A l’âge de 12 ans, il se fait une Jégère blessure à la cheville gauche qui a guéri sans entrainer d’abcès. Ni syphilis. Ni blennorrhagie.

Quelques douleurs vagues dans les jambes à l’âge de 18 ans. BOUGLÉ 8

pp pese

Il s'engage à 22 ans (ayant été dispensé comme fils de veuve).

Quelques mois après son arrivée au corps, nouvelles douleurs dans les genoux. Ces douleurs sont vagues, rhumatoïdes, n’ayant aucun des caractères des douleurs qu’on rencontre chez les tabétiques (térébrantes, constrictives, etc.).

Il entre à l’hôpital, y reste trois semaines et est envoyé six mois en convalescence.

Peu de temps après son retour au régiment, il va au Val-de-Grâce où il est soigné pour une hydarthrose du genou gauche ; application de plusieurs vésicatoires. Il reste un mois en traitement et obtient une nouvelle convalescence de six mois à la suite de laquelle il est réformé.

Depuis cette époque D... a fréquemment souffert de ses genoux, mais jamais il n’a été forcé de s’aliter.

Depuis six ou sept ans, c’est-à-dire en 1887 ou 1888, à l’âge de 47 ans, environ, 25 ans après le début des lésions articulaires, le malade a remarqué que son genou gauche augmente de volume et ressent des craquements en pliant le genou.

Le 10 décembre 1893, D..., étant assis devant sa boutique, se lève et entend à ce moment un craquement sec ; il se retourne « croyant que c’est une assiette qui s’est cassée à sa devanture », et est tout étonné de constater que sa jambe gauche ne peut plus le porter.

Il entre le 12 décembre à la Charité, dans le service de M. le professeur Tillaux. On constate une fracture de l’extrémité supérieure du tibia immédiatement au-dessous des tubérosités. — Appareil plâtré pendant trois mois.

M. Tillaux examine alors le cal et constate que la consolidation est incomplète. Application d’un appareil silicaté que le malade conserve pendant cinq mois.

En mai 1894, cinq mois après l’accident, la fracture était consolidée mais la jambe était encore faible à cause de l'état du genou.

En septembre 1894 : le genou gauche a encore augmenté de volume. Il mesure ## centimètres de circonférence. La rotule a une largeur de huit centimètres. — Le genou est globuleux ; à la palpation on sent des bourrelets énormes sur le pourtour des surfaces articulaires, surtout au niveau du plateau tibial. Il existe un léger épanchement. Par places on sent à travers les parties molles épaissies des hyperostoses, notamment sur le côté externe de l’interligne articulaire. Les ligaments sont relâchés ; lajambe présente une assez grande mobilité dans le sens transversal ; il existe un peu de genu valgum. — On sent le cal de la fracture immédiatement au-dessous des tubérosités tibiales : il est peu volumineux.

Le genou droit est particulièrement douloureux depuis le mois d'avril, Il a peu à peu augmenté de volume et pris également un aspect globuleux. La circonférence de ce genou droit mesure 33 centimètres. La rotule à 7 centimètres de largeur, On constate la même hypertro-

phie osseuse, les mêmes exostoses que du côté gauche quoique moins prononcées.

Des deux côtés, les mouvements de flexion et d'extension des genoux, d’ailleurs non douloureux, sont un peu limités et s’accompagnent de craquements très manifestes.

Le triceps du côté gauche est un peu atrophié, atrophie qui est en partie masquée par l’œdème.

Les poumons, le cœur sont sains. Urines normales.

Nous avons scrupuleusement recherché tous les symptômes du tabes, car ce malade avait été considéré pendant quelque temps comme atteint d’une fracture tabétique ; de fait, les lésions des genoux, et surtout celles du genou gauche rappellent singulièrement l’arthropathie tabétique. Mais D... n’a jamais eu la syphilis. Il n’a jamais eu ni douleurs fulgurantes, ni douleurs térébrantes. Les réflexes rotuliens sont conservés des deux côtés; celui du côté gauche est un peu plus faible qu’à droite, mais il existe manifestement. — Les réflexes crémastériens sont indemnes. — Pas d’incoordination motrice. Pàs d’anesthésie plantaire, aucun trouble de Ja sensibilité. La vue est bonne, les pupilles sont égales, le signe d’Argyll Robertson fait défaut. D... n’a jamais eu de troubles urinaires ni de crises viscérales d'aucune sorte.

Il nous parait bien difficile dans ces conditions de faire un autre diagnostic que celui d’arthrite déformante.

On nous pardonnera d’avoir cité ce fait qui sort un peu du plan que nous nous étions tracé ; nous avons cru devoir le relater d'une part en raison de la rareté des accidents de ce genre liés évidemment à un état de raréfaction du tissu osseux dont Deville et P. Broca ont donné une bonne description, d'autre part à cause de la complète analogie entre cette arthropathie et celles que nous décrirons plus loin chez les tabétiques.

Ce rapprochement nous paraît d'autant plus important que la pathogénie de l’arthrite sèche est encore très obscure. Charcot en faisait une variété de rhumatisme chronique et la rangeait à côté du rhumatisme noueux et des nodosités d'Heberden. Actuellement beaucoup d'auteurs, M. le professeur Bouchard notamment, n’admettent plus la nature rhumatismale de cette affection.

Les os sont atteints d’ostéoporose analogue à celle des vieillards, ce n’est cependant pas, comme on l’a dit, une maladie

GR e spéciale aux vieillards ; on la rencontre fréquemment chez l'a-

dulte.

Une des théories les plus récentes est celle de l’origine nerveuse de l’arthrite sèche, mais ce n’est encore là qu'une hypo-

thèse qui n’a pas, jusqu’à présent, trouvé grand crédit.

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