HISTORIQUE
« On peut dire que l’acide phénique doit au D'J. Lemaire son droit de cité dans les sciences biologiques ». (P. Bert). . C'est, en effet, à Lemaire (1863), qu'appartiennent les premières recherches faites avec cet agent sur les « ferments, les végétaux et les animaux » (1); c’est lui qui l’appliqua le premier à la thérapeutique.
(4) J. Lemaire : De l'acide phénique, de son action sur etc. Paris, 1863.
Dans ses expériences où l’action sur la température n’est pas notée, cet auteur a bien employé les injections hypodermiques ; mais, au point de vue clinique, la priorité revient au D” Déclat qui, dés l’année 1865, se servait des injections sous-cutanées d'acide phénique (1). La deuxième édition de son traité (2) contient un certain nombre d'observations de maladies virulentes : pustule maligne, fièvre typhoïde, fièvre puerpérale, variole, pyohémie, qui auraient été guéries par ce procédé. Il est vrai que, dans tous ces cas, les injections avaient été accompagnées de l’ingestion du même médicament à l’intérieur. Déclat rapporte, en outre, une observation du D' Mosetig (de Vienne), de guérison de pyohémie : « Le malade reçut pendant une quinzaine de jours (décembre 1872) des injections d’une solution à 5 pour +, de façon à absorber par jour la valeur de 1 gramme d'acide phénique ».
Après Déclat, la plupart des travaux publiés sur les injections hypodermiques phéniquées ont pour but de déterminer expérimentalement leurs doses toxiques et de montrer les dancers de leur emploi en thérapeutique. Sans oublier Voldemar Hoffmann (3) qui fit, en 1866, des expériences comparatives sur les effets toxiques de l'acide phénique, citons en première ligne un mémoire très important présenté, le 2 mai 1869, par MM. Bert et Jolyet à la Société de biologie. À la fin de la même année, un élève de Strasbourg, Danion (4), étudie suc-
(1) Dr Déclat : De l'acide phénique en médecine et en chirurgie (1865).
(2) Dr Déclat : Traité de l'acide phénique (1874), 3e édition. :
(3) Voldemar Hoffmann: Beitraïge zur Kenntmissder physiologischen Wirkung der Carbolsaure (Dorpart, 1866).
(4) Dauion : Quelques recherches expérimentales sur l'acide phénique. (Th. Strasbourg, 1869).
cessivement dans sa thèse inaugurale : l’action physiologique de l'acide phénique injecté à doses toxiques ; l’action du même acide sur l’infection déterminée, chez des lapins, par du sang typhoïde et putride; et, en terminant, l’action sur les microzoaires de sangs infectés. Laborde avait déjà fait, en 1857 et 1858, sur des animaux rendus d’abord septicémiques, des injections phéniquées. Enfin, en 1873, Davaine s'inspirant des recherches récentes de Rosenbach, présente également à l’Académie des sciences les résultats de quelques expériences sur les animaux. Il faut noter maintenant, au point de vue chirurgical, la thèse d’Inglessi sur l’empoisonnement par l'acide phénique (1) et deux thèses de Bonn (L. Wiznowski et Aug. Schmitz), sur «l'emploi clinique des injections souscutanées d'acide phénique ». É
Jusqu'en 1880, c’est à peine si l’on mentionne çà et là l’abaissement de température; on vise surtout l’action antiseptique, et c'est à elle que sont attribués tous les succès publiés. Ainsi, pour Hueter (2) (de Berlin), toute inflammation résultant de la présence dans les tissus et dans les voies circulatoires d'organismes inférieurs, de monades, détruire ces organismes, c’est arrêter la propagation du travail inflammatoire. C’est en s'inspirant de cette vue théorique qu'il considère l'acide phénique porté directement dans les tissus comme le plus puissant des antiphlogistiques. 11 le fait pénétrer par des injections hypodermiques ou mieux par ce qu'il appelle des infusions parenchymateuses et 1l obtient, dit-il, des résultats merveilleux dans les inflammations de la peau et des ganglions (phlegmons, adénites subaiguës, ulcères, lupus); dans les affections osseuses et articulaires telles que tumeurs blanches
(4) Inglessi : Th. Paris, 1879.
(2) G. Hueter : (Deutsche Zeilschrift für Chirurgie, t. IV, octobre 1874). Analysé en Revue des Sciences médicales, 18175, t. VI, p. 320.
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(7 à 10 injections dans l’article calment la douleur et le gonflement, empêchent la suppuration, tarissent les fistules existantes), carie des os du tarse, arthrites traumatiques, plaies pénétrantes des articulations. Nous rendrons justice à Hueter au sujet de l’érysipèle; mais il ne faudrait pas faire du phénol une sorte de panacée universelle.
Ce n’est qu'en 1880, après les expériences faites in vitro et sur des animaux rendus septicémiques par Tédenat (1), expériences consignées dans une thèse fort estimable, qu'on commença à utiliser l’acide phénique pour abaisser la température fébrile. Menville (2) étudie précisément les variations de température sous l'influence de l’acide phénique; il est vrai que sa thèse ne contient qu’une ou deux observations d’injections hypodermiques. Dans un mémoire présenté à l’Académie de médecine, le 8 septembre 1880, M. Desplatz s'applique à montrer tous les avantages qu’on pourrait retirer de l’acide phénique dans les maladies fébriles. La réaction fut vive dans les années suivantes. Les thèses de Van Oye (3), Royer, Barbier, Blusson, Menou, qui rapportent surtout des observations où l’acide phénique fut introduit par la voie stomacale, insistent sur les accidents de toute nature consécutifs à l’emploi d'une telle médication, dans la fièvre typhoïde en particulier. M. le professeur Bouchard n’en use pas moins, s’il y a intolérance gastrique.
Enfin,en 1881, notre excellent maître, M. le profeseur agrégé André Boursier, présenta à la Société de médecine de Bordeaux (4) un mémoire qui résume la question et auquel nous
(1) Tédenat : Etude critique sur la septicémie et la pyohémie. Clinique et expérimentation. (Th. Lyon, 1879).
(2) Menville : (Th. Paris, 1880).
(3) Van Oye: De l'action de l'acide phénique sur les fébricitants. (Th, Paris, 1880).
(4) Bulletin de la Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux, 1881, p. 455.
faisons de larges emprunts. Une des observations qu’il rapporte sera publiée in extlenso dans notre thèse. Nous savons, de source certaine, que M. le professeur Denucé a, dans quelques cas, traité fort heureusement par des injections sous-
cutanées d’acide phénique, des accidents de nature septicémique.
Erysipèle. — Les travaux que .nous avons à signaler en ce qui concerne le traitement de l’érysipèle par les injections hypodermiques phéniquées nous viennent presque tous de l'étranger. Elles ont été employées pour la première fois par M. Hueter en 1871 (1). En les pratiquant au pourtour de la plaque érysipélateuse, principalement dans le sens de son extension, ce chirurgien a obtenu, dit-il, des guérisons dans un temps variant entre douze et trente-six heures. La même année, M. Aufrecht rapporte dans le Centralblatt (2) deux cas de guérison d’érysipèle, chez des vieillards, par le même procédé ; chez l’un de ses malades, il a pu empêcher l’érysipèle qui siégeait au membre supérieur de gagner le tronc. Un succès est encore signalé par Hirschberg, de Posen (3). Quelques mois plus tard, dans un article publié dans la Gazette médicale de Strasbourg (1875, n° 5), le docteur Eug. Bœckel, tout en faisant des réserves formelles sur les théories de Hueter, rapporte cinq observations d’érysipéle grave. Quatre malades ont parfaitement guéri; le cinquième mourut malgré
{1) Hueter : Die parenchymatose injection und infusion carbolsaüre in entrundete gremebe (Deutsche zeitschrift für chirurgie, t. IV, nos 5 et 6, octobre 1874). ‘ (2) Aufrecht : Zur therapie der erysipelas vermittelot subcutanem injectionen von carbolsaure (Centralblatt, 1814, n° 9. Analysé in Revue des sciences médicales, 1875, t. XVI, p. 320).
(3) Hirschberg : Erysipèle traumatique guéri (Berlin. klin. Wockens, n° 48, p. 608). 3F
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les injections et l'emploi rigoureux du pansement de Lister. Trois autres insuccès sont rapportés dans la thèse de M. Sentsius (1); sont considérés comme tels une série de cas publiés par un chirurgien russe, M. Stukowenkoff (2) : les seize érysipèles se sont tous terminés heureusement; mais les injections phéniquées ne paraissent pas avoir modifié la marche ni la durée de l'affection qui fut de huit jours en moyenne, au moins lorsqu'il n’y eut pas une légère intoxication. L'auteur ajoute que les injections ne purent également abattre la fièvre. Dans ces dernières années, un chirurgien allemand, Lücke (3) à remis en honneur les injections sous-cutanées d'acide phénique dans le voisinage de la zone érysipélateuse. M. Fehleisen accorde à ce procédé de traitement la valeur d’une médication abortive, à la condition que la lésion n’occupe pas une étendue considérable et ne siège pas à la face. Il s'appuie sur les expériences présentées, en 1878; par Tillmanns au Congrès de la chirurgie allemande (4). En France, nous n'avons trouvé aucune relation d’érysipèle traité par la méthode d’'Hueter. Bien plus, dans une discussion à l’Académie de médecine, M. Léon Le Fort a accusé l'acide phénique de favoriser le développement de l’érysipèle chirurgical. Il n’en est pas de même pour la pustule maligne.
Pustule maligne. — Sans revenir sur les observations de Déclat (1870), il faut citer un mémoire de M. Raimbert, communiqué, en 1875, à l’Académie de médecine et qui contient trois cas de pustule maligne traités par les injections
(1) Sentsius, 1875.
(2) N. Stukowenkoff : (Courrier méd. de Moscou, 1874, nos 1 et 2).
Centralblatt für chirurgie, 1815, n° 9. Analysé in Revue des sciences médicales, 18175, VI) D392
(3) Revue hebdomad. thérapeut. générale et thermale, 29 septembre 1888).
(4) Te Congrès (Berlin. klin. Wockens, n° 21, p. 309, 1818).
antiseptiques : le premier malade reçut par jour de dix à douze injections d’une solution au 1/50 et fut rapidement amélioré. M. Raphaël (1) objecta que le chirurgien avait, au préalable, cautérisé les pustules malignes de ces malades; mais d’autres succès vinrent encore s'ajouter aux précédents. M. Méplain (2) guérit d’une pustule maligne grave une fillette de cinq ans, en lui pratiquant, dans l’espace de huit jours, sur le membre malade, 63 injections contenant en tout 1 gr. 86 d'acide phénique. Rappelons aussi les observations de Chavanis (3), Estradère (4), Luigi Corazza (5).
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On a encore essayé les injections phéniquées à titre purement local, dans le but de calmer les douleurs du rhumatisme, de la sciatique. C’est toujours en Allemagne que nous trouvons tout d’abord des faits de cette nature. M. Sénator à présenté, en 1875, à la Société médicale de Berlin plusieurs observations de rhumatisme polyarticulaire traité par les injections souscutanées d’acide phénique ; il a guéri une sciatique et a obtenu, dans tous les cas aigus, une diminution notable des douleurs. M. Godbaum a obtenu également une action calmante très nette dans plusieurs circonstances. Deux ans plus tard, en 1877, en même temps que Bergonzyni, un autre chirurgien allemand, M. Mader (6) publia une série de faits analogues : SU 23, Ca8, 41 a constaté 14 fois une action calmante très
(1) Raphaël : Gazette hebdomadaire, 1875, n° 33.
(2) Méplain : Gazelle hebdomadaire, 1815, no 32.
(3) Chavanis : Lyon médical, 1816. |
(4) Estradère : Bullelin général de thérapeutique, 1815. (5) Il raccoglitore med., XXX, VII, 1875.
(6) Pæster medic. chirur. Presse 1817, n° 43.
nette sans modification dans le gonflement de l'articulation. Dans le même ordre d'idées, l'emploi des injections hypodermiques phéniquées vient d’être préconisé, le 24 octobre dernier, au premier Congrès de la Société de médecine italienne, par M. Baccelli (1), contre la douleur des névralgies orbitaires et. intercostales.
Quand j'aurai cité les essais faits par Hasper dans le choléra, dans les fièvres intermittentes, par le professeur Dieulafoy, par les docteurs Jessier (2) et Decaisne (3), par Badley, Déclat et Giméno (4), les cas de variole rapportés par Van Oye, les succès obtenus dans la fièvre puerpérale par Richter (1877) (5) et le docteur Roy de Clotte (6), les guérisons d’adénite et de bubons rapportées par Taylor (Amer. Journ., 1884), les bons effets signalés dans 3,500 cas d'hémorrhoïdes par le docteur E. Andrews (7), 1l me restera à dire un mot des applications toutes récentes des injections parenchymateuses d'acide phénique au traitement de la furonculose.
Furoncle, anthram. — Persuadé que ni les pansements boriqués de Lowenberg (8), ni les pulvérisations phéniquées de M. Verneuil n'étaient capables d'atteindre le bacille du furon-
(1) Voir Semaine médicale, oct. 1888.
(2) Note lue par Pasteur (Acad. des Sciences, 20 nov. 1870).
(3) Arch. de méd. belges, 1869.
(4) Valencia 1880.
(5) Ueber Aunpulungen der Gebarmittelhohle mit Carbolwasser (Zeits feburst, Bulleft). (6) Bulletin de la Soc. de méd. de Bordeaux, 1881.
(1) Journ. méd. de Bruxelles, (septembre 1888). ;
(8) Gingeot : Bull. gén. de thérapeutique, janvier 1885.
cle au milieu de tissus aussi compacts, s'appuyant d'autre part sur les communications d'Hueter, M. Bidder (1) a eu recours aux injections parenchymateuses d'acide phénique; il à pu faire avorter ainsi plus de cent furoncles, même anthracoïdes, et n’inciser que les panaris furonculeux. Dans la séance du 10 janvier 1887 de la Société médicale berlinoise, M. Guttmann ajoute que ces succés sont basés sur des expériences biologiques puisque le s{aphylococcus aureus est tué après quelques minutes d'immersion dans une solution phéniquée faible.
Enfin, dans une note publiée au commencement de cette année, M. le D' Arnaudet (2) considère les injections de Bidder comme étant supérieures à toutes les applications simplement externes; il cite à l'appui de cette opinion, trois cas, entre autres, de guérison d'anthrax survenue avec une rapidité surprenante.
Telle est l’histoire à peu près complète des injections hypodermiques et parenchymateuses d'acide phénique; nous avons surtout insisté sur les applications que nous avons faites de la méthode, dans le cours de cette étude.
(1) Ueber abortibchandlung des Furunkels (Berlin. Klin. Woch, n° 66, p. 97, 7 février 1881).
(2) Union médic. (2 février 1888).