A. DÉLIRES TOXIQUES
a) Délire hépatique.
Le rôle du foie dans l’intoxication alcoolique à été observé par divers auteurs.
C’est Klippel qui le premier en a su montrer l’importance. Pour lui, le délire alcoolique ne serait qu’un délire hépatique.
Régis a parlé de la coexistence de l’intoxication alcoolique et de l’intoxication hépatique, cette dernière pouvant être produite par divers autres toxiques.
T'argowla reprenant les travaux effectués sur cette question a retrouvé l'insuffisance hépatique non seulement dans l’intoxication alcoolique mais dans diverses confusions mentales de différentes étiologies.
OBSERVATION I MM. P. ABELy et P. CARETTE.
B... Maurice, 35 ans, comptable dans une société métallurgique, entre à l’admission à l’Asile Clinique le 22 septembre 1924 ei présente à l’arrivée les symptômes suivants : excitation psychique et motrice, cris, appels, fausses reconnaissances, fuite des idées, désorientation, onirisme. Il voit des
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choses qui paraissent l’effrayer. On lui dit : assez gueulé..... enlevez-le. à mort !!! Il s’agite, se lève, veut se déshabiller, fouille et retourne ses poches dans lesquelles il dit écraser des asticots. Il donne peu de renseignements sur lui-même et sur les événements qui l’ont mené à l’asile; il se croit en prison, dit avoir 21 ans et exercer la profession de « mutilé ». Il découvre alors sa jambe gauche et montre des cicatrices nombreuses, irrégulières, profondes, adhérentes à l’os et qui seraient consécutives à une blessure de guerre. 1l avoue boire en moyenne 2 à 3 litres de vin blanc chaque jour.
La peau est moite, la température normale, la langue est saburrale et trémulante, le visage vultueux, les conjonctives injectées et subictériques l’hypocondre droit est douloureux à la palpation; le foie déborde sous les fausses côtes.
La parole est un peu bredouillée et hésitante.
On note en outre les signes suivants : tremblement des doigts, hyperesthésie musculaire, abolition des réflexes achilléens et faiblesse des rotuliens, démarche peu assurée, pas de signe de Romberg, pas d’atrophie apparente des muscles des membres, réflexes radiaux et olécraniens normaux.
Les pupilles sont inégales et déformées, les réflexes lumineux et à la distance sont conservés.
Après quelques jours de repos, le malade s’est calmé, l’état hallucinatoire a disparu. B... est toujours désorienté et ne se soucie pas de savoir où il se trouve. Les troubles digestifs du début!l: état saburral, anorexie, constipation se sont améliorés, le subictère a disparu.
La ponction lombaire donne les résultats suivants : liquide clair, pas d’éléments à la cellule de Nageotte : albumine : 0 gr. 22, réaction de Pandy, de Guillain, et de B. Wassermann négatives.
Le 3 novembre, il présente surtout des troubles de l’attention, sa mémoire est défectueuse et les calculs les plus simples impossibles. Une deuxième ponction lombaire donne des résultats identiques à la première.
Quelques jours après, B… fait des réponses exactes et s’il
se trompe, se corrige rapidement, l'attention est encore mauvaise. il est un peu obnubilé, mais fait effort; il lit les journaux et peut donner un compte rendu oral de ses lectures avec lenteur et des hésitations. Il se préoccupe de sa sortie et de son emploi de comptable, qu’il croit être apte à exercer de nouveau. Sur les événements antérieurs à un internement, il renseigne parfaitement; en particulier sur les faits de guerre dont il a été le témoin ou l'acteur, mais il a oublié le menu des repas de la veille. Il dit n’avoir jamais vu tel médecin ou tel infirmier à qui il parle quotidiennement et par contre fait de fausses reconnaissances. Il dit: « C’est ia mémoire, depuis mon arrivée, qui me fait défaut ».
Le 24 novembre, il est très confus, se perd dans ses calculs, malgré les efforts qu’il fournit, se décourage, est perplexe, interrogateur.
Examiné à nouveau au début de décembre, il est tout différent. Il est capable d’effectuer rapidement une division avec 3 chiffres au diviseur, de compter la monnaie, mais il répond aux questions avec assurance. Il est indifférent, euphorique. Il affirme qu’on ne lui a fait qu’une ponction lombaire, qu’il est à l’Asile depuis un mois; il s’obstine dans ses erreurs. L’infirmier qui le soigne est un camarade de la Société dont il est l'employé; placé à l’Asile pour le distraire, il l’interpelle famiïlièrement et le tutoie; il ne craint pas qu’un internement prolongé compromette sa situation : on sera assez content de le reprendre quand il sortira. « L’internement, dit-il, c’est comme le régiment, on nous prend quand vous avez fini votre temps; j'ai un contrat; d’ailleurs je suis venu ici soigner ma jambe malade, mais je n’ai jamais été fou ». Le dortoir où il couche est sa propriété; les lits lui appartiennent. Il nous apprend aussi qu'il a apporté des tables et des chaises qui font partie de son mobilier. Il cite des faits exacts, donne des dates précises, mais présente de grosses lacunes. Il ne sait pas qu’il a perdu connaissance quelques jours avant son internement, il a oublié son excitation du début, son délire, il n’a pas
conscience de son état actuel. Les interrogations multiples, les examens physiques dont il est l’objet ne provoquent aucune question, aucune objection.
Au point de vue physique, notons de la tachycardie par intervalles, la tension artérielle mesurée sur Pachon est 18-10 1/2
L’urine présente les caractéristiques suivantes : pas d’albumine, pas de sucre, habituellement, cependant, l’épreuve de la glycosurie alimentaire est positive : présence d’urobiline et de pigments biliaires, abaissement du taux d’élimination de l’urée, bleu de méthylène retrouvé pendant 3 jours après son absorption et même le 4° jour sous forme de chromiogène.
Nous avons recueilli sur les antécédents du malade des renseignements suivants. Pas d’hérédité pathologique counue, pas de traces de syphilis ancienne. Bonne santé avant la guerre.
B.…. a été un brillant écolier. Il a obtenu le certificat d’études primaires supérieures, c'était un garçon gai, actif, intelligent. Il est entré comme employé à l’âge de 17 ans dans la Société Métallurgique où il a travaillé jusqu’à sa maladie.
Mobilisé au début de la guerre, il a été blessé gravement à la jambe gauche dans la région de Verdun en septembre 1914. Projeté dans une tranchée par un éclatement d’obus avec les cinq hommes qu’il accompagnait et qui furent tués sur le coup, il a été anémié par des hémorragies sérieuses, ne recevant que tardivement les premiers secours. Pendant longtemps le pronostic des conséquences de sa blessure a été des plus sombre. On l’évacue à la Bourboule où il arriva avec de la fièvre, de l'agitation, et du délire, qui ne cédèrent pas un mois durant, les plaies suppuraient, la perte de substance était considérable. Il subit plusieurs curetages osseux. A chaque intervention il était anesthésié et restait plusieurs jours agité ou stupide, ce qui incita les chirurgiens, après l’avoir anesthésié au chloroforme, à recourir à l’éther, puis au chlorure d’éthyle.
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Réformé temporairement après un an d'hôpital, il a été pensionné à 15 %, puis à 25 %. Il s’est occupé d’une association de mutilés dont il était le fondateur. Ses parents et ses amis avaient remarqué qu’il était changé, il était devenu taciturne, bizarre, irritable, moins brillant et moins actif qu'avant son accident.
En 1917, il se marie. Il a eu de ce mariage deux enfants qui se portent bien, un fils de 7 ans et une fille de 2 ans 152.
Depuis un an, il était plus déprimé et se plaignait de maux divers. Il s'était mis à boire « pour se remonter ». Le travail lui était pénible, il paraissait distrait, faisait des erreurs dans ses comptes, ses patrons s’en plaignaient. Enfin, depuis quelques mois sa mémoire diminuait, il avait cessé le travail et les abus de vin blanc. Quatre jours, avant l’entrée à l’Asile, il était tombé dans la rue et n’avait pu donner son adresse, conduit à son domicile par des voisins, il paraissait égaré, inquiet. Sa femme a remarqué ce jour-là qu’il avait la parole embarrassée. Dès le lendemain, il a déliré, a proféré des menaces, contre son entourage, a présenté de l’insomnie, des cauchemars professionnels, tous symptômes qui ont déterminé les siens à demander son placement dans un asile.
Au total, il s’agit d’un homme qui a présenté un état de confusion hallucinatoire qu’on pourrait considérer d’après les dires du malade et en concordance avec les signes physiques, comme un accès d’'alcoolisme subaigu. L’affection a pris par la suite l’aspect d’un syndrôme de Korsakoff. Certes, il y aurait bien dans les antécédents, quelques abus de boisson; mais, pour les auteurs, et, nous sommes de leur avis, cet abus n’était pas suffisant pour avoir déterminé des troubles mentaux, nous croyons qu’il s’agit d’un délire hépatique, peut-être favorisé par des habitudes éthyliques passagères. Malgré tout, ce cas est d’une pathogénie assez difhcile. Nous ne le-citons que pour montrer combien le problème est difficile à résoudre dans certains cas.