‹ Contribution à l'étude des limites de certains délires alcooliquesChapitre 29 sur 51 · OBSERVATION V · texte numérisé non relu

OBSERVATION V

M. G. NAUDASCHER.

V.. Marie, marchande de quatre saisons, âgée de 77 ans, est entrée à l’asile de Moisselles le 20 février 1924, correcte dans son attitude et dans sa tenue. Elle a répondu volontiers à toutes nos questions et nous a paru parfaitement orientée. Après une congestion cérébrale, occasionnée, ditelle, par le froid, elle a été soignée à l'hôpital de la Charité, puis à Sainte Anne et enfin elle a été amenée en automobile à l’asile de Moisselles.

A l’exception d’une légère diminution de la mémoire, V.. Marie, ne présente aucun affaissement notable des facultés intellectuelles, elle exécute rapidement et exactement plusieurs petits problèmes élémentaires, elle apprécie justement le caractère spécial des maladies traitées à l’asile, elle ne manifeste aucune idée délirante, ni aucun trouble psychosensoriel,

Au point de vue physique, la malade est une femme de petite taille dont l’état général est relativement satisfaisant et qui paraît encore vive et alerte malgré son grand âge. Les pupilles sont égales et réagissent bien, la langue ne présente aucun tremblement, les réflexes tendineux et cutanés sont conservés. On ne constate aucun trouble de la motilité ni de la sensibilité. Les bruits du cœur sont un peu sourds, les artères sont dures, le pouls (100) est rapide, mais régulier, la pression artérielle (au Vaquez) est exagérée : Mx = 21. Mn = 13. Les poumons sont en assez bon état, avec cependant un peu de catarrhe bronchique du côté droit. L'appareil digestif fonctionne assez bien malgré une mau-

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vaise dentition. Les urines ne contiennent ni sucre, ni albumine.

Cependant, si on interroge la malade sur les circonstances qui ont nécessité un traitement à l’hôpital et à l’asile, on est frappé du caractère particulièrement vague de ses réponses. Elle se rappelle avoir eu des ventouses, mais elle ne peut dire qui les avait posées, car elle était trop malade. Elle entendait tout, dit-elle, mais elle ne pouvait parler. Il est également impossible de lui faire préciser la date de son entrée à l’hôpital, elle sait cependant que c’est après le terme de janvier, parce qu’elle a une quittance de loyer.

D’après les renseignements fournis par une voisine qui l'a assistée et soignée, V.. Marie était complètement égarée et ne reconnaissait personne depuis plusieurs jours, il a fallu la conduire à l’hôpital le 25 janvier dernier parce qu’elle était trop agitée et ne pouvait rester seule dans sa chambre.

La période confusionnelle semble donc avoir débuté brusquement quelques jours avant le 25 janvier, la malade ne peut donner aucun renseignement sur son entrée à l’hôpital, elle se rappelle seulement qu’il n’y avait pas d’infirmières, mais de petites ouvrières, des midinettes qui faisaient des poupées. Elle prétend qu’elle n’a pas été soignée et qu’elle est restée plusieurs jours sur une chaise longue sans se déshabiller, puis un Monsieur grand et brun la emmenée dans son automobile à la maison Renaud.

En réalité, elle est restée deux jours seulement à l’hôpital et le certificat de placement de l’Asile Clinique mentionne <« troubles mentaux avec agitation ».

Tandis qu’elle a complètement oublié les circonstances réelles de son séjour à l’hôpital, elle a conservé le souvenir de la période onirique qu’elle décrit toujours dans les mêmes termes.

Cette maison Renaud dont elle parle est située tout près de son domicile, au coin de la rue Coquillière et de la rue du Coq Héron. C’est un mauvais lieu où les femmes vont gagner de l’argent. Il y en avait beaucoup dans une grande

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salle, elles étaient habillées de divers costumes avec des papillons d’argent ou de métal blanc sur leur corsage, parmi elles, une femme de son pays a déclaré qu’elle n’était pas contente parce qu’elle ne gagnait pas assez d’argent. Cette femme est un peu plus jeune qu’elle, du reste, il faut bien dire la vérité, elles étaient toutes d’un certain âge ».

Elle ne se rend pas compte du temps qu’elle a passé dans cette maison, elle assure qu’elle ne s’est pas déshabillée et qu’elle n’a pas dormi, du reste, elle ne se sentait pas en sûreté, car on a voulu la conduire à un homme, elle s’est défendue et a crié au secours. Elle a dû assister à des scènes abominables. De nombreux pantins représentant des hommes et des femmes faisaient devant elle des choses indécentes et ensuite ils disaient : « çà a réussi ou çà n’a pas réussi ». Ces pantins et ces poupées étaient extrêmement nombreux. Tous parlaient et remuaient comme de véritables personnes, la plupart avaient à peine 50 cm. de hauteur, mais il y en avait aussi de plus grands. Tous étaient habillés d’une façon uniforme avec une étoffe grise. Les femmes les prenaient en les tenant par la main comme des enfants et de temps en temps « ce qui n’est pas pour papa, maman, contre moi, il n’en faut pas ». Elle ne comprend pas ce que cela veut dire, elle était inquiète et craignait toujours qu’on l’obligeât à « imiter ces femmes qui venaient pour gagner de l’argent en faisant des orgies avec ces pantins.

Habituellement, tous ces personnages lilliputiens étaient bavards et. remuants, quelques-uns cependant paraissaient muets, ils étaient accrochés à un « grand machin » qui tournait comme un manège de chevaux de bois, l’appareil ayant pris feu, tous ces pantins qui brüûlaient sans rien dire, un seul un peu plus grand criait ah! ah!

Enfin, le cauchemar s’est terminé lorsqu'elle a été conduite à l’étage supérieur dans la salle Sainte Anne. Là au one elle ne voyait plus tous ces hommes, il y avait des lits communs à Moisselles et de vraies infirmières avec des blouses blanches.

Comme dans le rêve, elle conserve le souvenir des scènes

auxquelles elle croit réellement avoir assisté, qu’elle ra-conte toujours de la même façon, mais qu’elle localise mal dans le temps et dans l’espace. Elle ne peut s’expliquer comment, en montant simplement un étage, elle a pu passer de la maison Renaud rue Coquillière près de son domicile à l’asile Ste Anne qu’elle sait situé près de la prison de la Santé; elle s’irrite à notre étonnement en affirmant qu'elle n’a pas rêvé et que si cela avait continué, elle se serait précipitée par une fenêtre.

Depuis qu’elle a été à Sainte Anne, elle n’a rien remarqué d’anormal, les infirmières étaient pleines de prévenances; l'une d'elles portait des lunettes et paraissait être la surveillante, elle n’a pu comprendre leurs noms parce qu’elle est un peu sourde. Elle a été visitée par une amie, Mlle G.., à qui elle a raconté à peu près dans les mêmes termes, ce qu’elle avait dû subir et aussi sa satisfaction d’être enfin tranquille, elle insistait seulement pour sortir et reprendre au plus vite sa petite voiture, car autour d’elle il y a des folles qui crient et l’empêchent de dormir.

Il s’agit bien d’un épisode confusionnel, en effet, à l’exception du souvenir des scènes oniriques, la malade présente une amnésie complète de tout ce qui s’est passé depuis son départ pour l’hôpital jusqu’à son entrée à l’asile Clinique.

D’après les renseignements recueillis auprès de la personne qui est allée la visiter à l’hôpital et à Ste Anne, la période confusionnelle n’a duré que quelques jours, du 24 au 31 janvier environ, du reste le certificat immédiat du service de l’admission en date du 29 janvier signale seulement « léger affaiblissement des facultés intellectuelles, troubles du caractère, aucun délire apparent.

Nous avons ici un cas d’onirisme caractérisé par un délire hallucinatoire visuel, celui-ci est en général d’origine toxique; or, ici cette origine toxique ne saurait être incriminée, car on ne trouve aucun signe révélateur d’habi-

ne me

tudes d’intempérance. Par contre, cette malade avait un petit epithélioma ulcéré de la région frontale supérieure et médiane cicatrisé depuis un mois à peine à la suite d'une brûlure par les rayons X et ses troubles mentaux ont paru pouvoir être mis sur le compte des altérations cérébrales passagères, provoquées par la radiothérapie. Tout en faisant les plus expresses réserves sur une telle pathogénie, nous retiendrons seulement ici, encore, la possibilité de troubles mentaux pseudo-alcooliques, à l’exclusion de tout appoint tonique de ce type.

B) DÉLIRES POST-TRAUMATIQUES.

OBSERVATION VI (D' MAsQuIN).

P. René, 22 ans, entré à l'hôpital Henri Rousselle, le 19 avril 1930. Il n’a pu être conservé en raison de son agitation à l’hôpital Broussois, où on l’avait hospitalisé pour tentative de suicide (plaie profonde du poignet gauche par coup de rasoir).

Sujet normal jusqu’à l’âge de 19 ans. Il fait alors une chute du deuxième étage. Fracture du rocher. Graves modifications du caractère, instabilité, colère. Apparition trois mois après la chute de crises épileptiques généralisées qui se répétèrent tous les quinze jours environ. En outre, état dépressif en partie légitimé par les troubles subjectifs consécutifs au traumatisme et surtout par les crises comitiales. Plusieurs tentatives de suicide, au cours d’épisodes confusionnels. Pas d’éthylisme. Pas de‘syphilis dans les antécédents. Bordet-Wassermann et Meinicke négatifs.

Dès l'entrée état fébrile conditionné par une congestion pulmonaire bilatérale. Grandes oscillations thermiques (39°- 41°). Mauvais état général. Torpeur. Obnubilation intellec-

tuelle. Bientôt, état confusionnel très marqué avec agitation motrice : turbulence, surtout nocturne. Onirisme. Désorientation partielle dans le temps et dans le lieu. Aucun signe neurologique. |

Urines : 0,33 d’albumine. Azotémie : 0,48. La ponction lombaire n’a pu être pratiquée en raison de la gravité de l’état général et de l’agitation du malade.

Légère amélioration vers le 25 avril. Mais deux jours après, l'état général s’aggrave à nouveau, le malade retombe dans sa torpeur. Apparition d’idées délirantes, de persécution et hypocondriaques, sans systématisation. Oppositions aux soins, prétend qu’on veut l’empoisonner avec la piqûre. Gâtisme. La confusion devient de plus en plus complète, propos incohérents. Affaiblissement progressif, nouvelles poussées thermiques (40°). Apparition du coma le 6, au matin. Décès dans la nuit du 6 au 7.

Au total, ce malade présente un délire confusionnel avec onérisme, à la suite d’un traumatisme crânien. Cas banal, dont 1l n’était pas inutile, croyons-nous de rappeler la réalité.

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