III. DELIRES CHRONIQUES
Certains auteurs, en particulier, les auteurs allemands, considéraient, jadis, les délires chroniques, surtout de jalousie, comme étant exclusivement alcooliques. Les faits qui suivent montrent que cette notion ne saurait être acceptée. D'ailleurs, la conception du délire d'interprétation (Sérieux et Cappas), puis des délires passionnels (de Clérambault) faisait, à la suite des travaux antérieurs (thèse de Parant, en particulier) justice de ces appréciations. Aussi bien n'est-ce que pour mémoire que nous citerons ici une observation de délire de jalousie non éthylique. Les
cas observés sont par leur nombre, de pratique courante.
OBSERVATION XI (Victor PARANT).
(Résumée)
P.., 45 ans, facteur ambulant des postes, a tenté de tuer sa femme. À onze ans, a eu la fièvre typhoïde. Il a exercé sa profession avec régularité exemplaire, quoique adressant à droite ou à gauche des réclamations injustifiées.
I s’est marié, et durant quinze ans, il eut une vie conjugale très paisible, Depuis deux ans, son caractère a changé. Il paraissait comme étranger, devenait susceptible, orgueilleux et querelleur, méfiant vis-à-vis de sa femme; il ne lui donnait que juste l’argent nécessaire pour faire marcher le ménage; puis alla lui-même faire les provisions.
Sa femme attribua ce changement de caractère à des infidélités. Elle crut qu’il avait une maîtresse.
Lui, de son côté, s’était fait des idées identiques. Il lui sembia que sa femme avait complètement changé, qu’elle était devenue dépensière. Il l’attribue d’abord à sa bellemère, puis à sa femme qui a des relations suspectes, ensuite à sa conduite, qu’elle a un amant, et il attribue à cette inconduite, les changemenis qu’il croit avoir remarqués en elle, changements imaginaires, car Mme P.… n’a jamais cessé d’avoir une conduite irréprochable.
Les idées fausses qui avaient germé en lui prennent un caractère de fixité. Il en subit l’obsession. Ses collègues, ses amis trouvent qu’il est devenu agressif et brutal.
Les scènes de ménage étaient devenues fréquentes. P... se livrait à des actes de brutalité envers sa femme et même envers sa fille.
A partir du jour où il fut convaincu de la prétendue inconduite de sa femme, sa jalousie morbide créa les preuves de culpabilité. Il trouvait que sa femme sortait souvent et sans motif de la maison, il la trouvait fatiguée et l’attribuait à ce que sa femme venait de se livrer à son amant, et les scènes redoublaient de plus belle.
La situation devenant intolérable pour la malheureuse femme qu’elle pensa n’avoir rien de mieux à faire que de se séparer juridiquement de son mari.
Ce fut le dernier coup qui porta à son paroxyme le délire de P... Il ne manqua pas de croire que c’était l’amant supposé qui avait poussé sa femme à faire sa demande en séparation. Le mal s’accroissant, il eut non seulement des interprétations délirantes, mais encore des illusions de la vue.
Il épiait constamment sa femme, la suivait dans la rue. Un jour, l’ayant perdue de vue, il ne douta pas qu’elle ne fût allée à un rendez-vous adultère avec un amant. Un autre jour, qu’ils étaient sortis ensemble, ils croisèrent l'amant supposé et P... crut remarquer qu’ils avaient échangé un signe furtif.
Lorsque sa femme sortait, il allait visiter toutes les églises de la ville pour l’y chercher, et comme il ne Fly trouvait pas, il en concluait qu’elle devait être en mauvaise compagnie.
Sa femme sort un jour, il la suit, puis la perd de vue, et elle ne rentre que deux heures plus tard. Il en déduit qu’elle vient de louer une chambre dans le quartier pour les rendezvous adultères. L'amant est d’ailleurs nominalement désigné par lui.
Le délire de P... est sujet à des paroxymes. Mme P..., excédée des réponses et des violences de son mari, introduit une demande de séparation de corps, demande qui parait être le point de départ de l’idée du crime.
Il écrivit à son beau-père pour lui demander de venir ramener sa fille à ses devoirs conjugaux et familiers.
Son service oblige P... à se rendre à Port Vendres. Depuis trois ou quatre nuits, il écrivait au lieu de dormir.
P.. revient chez lui; ne se couche pas, ne dort pas, il écrit ses dernières volontés.
Au petit jour, il sort pour aller acheter un révolver. Il achète aussi un poignard. Il rentre chez lui, et hésite encore à frapper. Pendant toute la matinée il avait l’air très calme. En sortant de chez lui, il remet à sa femme une lettre où il lui dit qu’elle est une femme adultère et qu’il sait où se trouve sa chambre. Mme P.… considère cette lettre comme une injure palpable qui lui sera un puissant argument en faveur de la séparation de corps qu’elle avait demandée. Elle se précipite alors hors de chez elle, pour la porter à son homme d’affaires. M. P.. dit qu’il l’a suivie et vue porter la lettre chez son amant.
Il rentre chez lui vers onze heures. Sa femme l’y avait devancé et était devant la cheminée à préparer le déjeuner. Il tire aussitôt sur elle un coup de revolver, elle s’élance dehors, il l’atteint, et la frappe cinq fois de son poignard. La fille intervient, elle est aussi blessée par le poignard. Le beau-père qui était dans la maison se jette sur P.. et le contient pendant que sa femme et sa fille parviennent à s'éloigner. P.. tire encore de leur côté des coups de revolver; enfin, il s’en tire un à lui-même sans se blesser grièvement, et c’est alors qu’on le mit en état d’arrestation.
C’est dans un paroxyme que s’est produit le meurtre.
L'alcool n’a pas été étranger à l’impulsion. P.….. qui d’habitude est d’une grande sobriété avoue qu’il a pris le matin pour se soutenir, comme il se trouvait faible, la valeur d’un tiers d’eau de vie et de cognac. [1 n’avait pas dormi depuis cinq nuits, ni mangé depuis 2 jours.
D’après les agents qui l’ont arrêté, il paraissait avoir perdu la mémoire de son acte. Il tenait des propos incohérents avec le commissaire, l’invitant à se rafraîchir et ne se rappelant le meurtre qu'après réflexion.
P... passe quelques jours à l'hôpital. Il tente de se suici- - der. Devenant plus calme et après guérison de la blessure, il fut transféré à la maison d’arrêt. Là, comme à l’hôpital, il a continué à écrire ainsi qu’il le faisait avant l’attentat, manifestant même des idées délirantes. Il a appris que sa femme s’est retirée à la campagne; il écrit au juge d’instruction pour lui recommander de surveiller la correspondance qui pourrait s'établir entre elle et son amant.
Ce malade présente un délire de jalousie durant depuis deux ans, avec illusions visuelles, sans habitudes éthyliques antérieurs; c’est seulement, avant de tenter de tuer ses proches parents et pour se donner du courage qu'il avait bu de l’eau-de-vie et du cognac. À la suite de cet état paroxystique, il tient des propos incohérents. Compte tenu de cet épisode, le délire chronique de jalousie chez lui constant n’est qu'une manifestation de la constitution para-
noïaque du sujet.