‹ Contribution à l'étude des limites de certains délires alcooliquesChapitre 39 sur 51 · OBSERVATION XIII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XIII

(Personnelle).

Mme V.…., 31 ans, entre dans le service avec le certificat suivant : Torpeur confusionnelle, onirisme, attitudes catatoniques. Cette malade a fait plusieurs tentatives de suicide et encore ce matin, elle a absorbé plusieurs comprimés de gardénal. Elle présente, actuellement, un état d’engourdissement, avec somnolence due à cette intervention gardénallique. Crise d’épilepsie. Hérédité comitiale paternelle, de suicide. Onirisme.

Paris, 13 février 1933.

D' Tinel.

Certificat immédiat, le 14 février.

Est entrée hier dans un état de stupeur avec immobilité et semi-mutisme. Ce matin régression de l’état stuporeux, persistance d’une oblus:on avec lenteur et difficulté des processus psychiques. Indifférence morne, orientation incertaine. Aurait fait d’après le certificat d’internement une tentative d’empoisonnement par le gardénal qui aurait entravé l’état dans lequel elle est entrée.

Dénégation de la maladie, mais avec des tentatives de suicide antérieures (défénestration). Disputes fréquentes avec

ou

son mari, notamment au sujet de leurs enfants qu’elle a tendance à battre. Colère, bris d’objet.

Crises comitiales depuis 3 ans. Hérédité comitiale. Plusieurs fausses couches. Réflexes rotuliens vifs, pas d’autres signes neurologiques.

À maintenir.

Signé : D’ H. Ex.

Certificat de quinzaine, 27 février 1931.

Etat confusionnel. Onirisme, phase de rêves. Souvenirs scéniques et dramatiques. Fabulation catastrophique sans grandes réactions, émotion (a tué ses enfants, on vient d’assommer une infirmière dans l'escalier). Obtusion. Réflexes ostéo-tendineux vifs. Léger tremblement des extrémités. Pupilles normales. Crises convulsives dans ces dernières années. L. C. R. : alb. 0,35, 6 éléments (prise de sang, B. W. négatif).

Benjoin 00000, 00220, 00000. Dans le sang B. W. Meinicke négatif. A maintenir.

D’ Er.

La malade, couturière, entre dans le service dans un état de stupeur assez profonde et répond assez difficilement aux questions.

Histoire de la maladie. — Le matin de son arrivée, vers 4 h. 1/2 du matin, elle se lève, s'habille, descend dans la rue, disant : « J’attends mon père, parce qu’on l’a tué, je veux aller au poste faire la déclaration ». Elle est emmenée au commissariat. Là on dit au mari de se débrouiller. Il la conduit à la consultation de l’Asile Clinique. En attendant son tour, la malade est très turbulente. Elle marche de long en large dans l’antichambre, gesticulant, faisant peur aux autres consultants. Appelée dans le bureau du médecin consultant, elle continue sa marche. Invitée à s’asseoir, elle le fait, mais pour se relever bientôt et se mettre à gesticuler, tout en racontant son histoire. À ce moment, le visage est peu expressif, quoique triste, il traduit de temps en temps l’ennui, de la rancœur, lorsque son mari dit ce qui s’est passé.

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Les paroles sont incohérentes. D’elle même, elle dit que son mari la trompe depuis longtemps, qu’il a voulu l’empoisonner et que depuis elle a le corps plein de poison et d’arsenic.

Aussitôt après, sans transition, elle ajoute qu’elle a divorcé ce matin et qu’elle a épousé M. X...

D. : Qui est M. X.. ?

R. : C’est mon premier fiancé (sourire).

D. : Avez-vous des enfants ?

R. : J’en avais cinq, mais ils sont morts.

Le mari nie le fait et dit que les cinq enfants sont à la campagne, chez leurs parents et se portent bien.

La malade reprend aussitôt : Ce n’est pas vrai; ils sont morts. Je le sais. Deux sont noyés et deux autres ont brûlés dans l’incendie.. Ma mère est morte. Mon père est blessé. Il est ici dans la maison. Je suis venue pour le voir. Mon mari est blessé et il est ici aussi. Mais son mari est devant elle bien portant. A la suite de cet état délirant, la malade est retombée inerte, somnolente.

Antécédents personnels. — Le premier accès délirant remonte à 1 an vers le mois de juin-juillet. Elle racontait des scènes imaginaires. Des gens avaient voulu entrer dans son jardin. Sa tête était entrée dans la maison, on était allé quérir les agents qui avaient cherché la tête. Elle voyait des poissons, des araignées. Elle était sujette à des zoopsies et à un onirisme terrifiant.

Elle voyait surtout la nuit des gens dans la maison, parlant avec eux elle voulait sauter par la fenêtre dans sa peur.

Durant 21 jours, elle fut soignée à Lariboisière, puis elle passa un mois de convalescence chez ses parents. A la fin elle se portait bien et avait repris 8 kilos. On avait parlé d’antécédants éthyliques.

A la fin de décembre elle a eu une grippe intestinale avec vomissements et diarhée.

A la fin de janvier 1933, les troubles mentaux reparaissent. Le 28, nouvel accès délirant, elle voyait des animaux, des gens qui voulaient l’empoisonner.

Elle avait mis le feu à des coussins qu’elle avait jetés enflammés au vide-ordures.

Un médecin mandé donne un calmant et des cachets, et pour une métrite qu’elle avait, des injections chaudes et potion.

Au bout de 48 heures elle allait mieux.

Deux ou trois jours après, reprise des troubles; elle voit des animaux, des araignées. Elle parle avec des êtres imaginaires sur le mur.

Le docteur ordonne deux comprimés de gardénal dans la nuit. Puis elle va passer 8 jours chez ses parents au Blanc. Là elle refuse tout aliment, disant que c’était du poison. Elle s’enfuit par la fenêtre pour aller dans les bois.

Ramenée à Paris, elle est bien pendant 2-3 jours.

Le vendredi elle n’allait plus bien. Son mari pour la surveiller l’a emmenée avec lui dans ses tournées vendredi et samedi. Le samedi soir elle est allée au cinémia et en rentrant n’a pu dormir.

Le dimanche matin elle a dormi jusqu’à 11 h. L’aprèsmidi elle a fait marcher le phono et a chanté. Dans la nuit onirisme, état de malaise, faisant ouvrir la fenêtre, puis la fermer, disant qu’elle avait trop chaud.

Elle boit du café, peu d’alcool fort. Elle prend du Byrrb, du Porto (qui auraient été conseillés par le médecin).

Ces derniers temps, buvait de plus en plus de la bière, jusqu’à 3 litres, même la nuit. Durant un moment buvait du vin blanc chez un voisin, mais comme elle rentrait surexcitée, le mari a fait rompre ces relations.

I y a trois ans, à la suite d’une fausse couche elle a été atteinte de fièvre et 3 ou 4 mois après, a eu des crises épileptiques.

Les crises débutaient par une aura qui se manifestait ainsi : le nez se pince, la respiration devient très courte, quelquefois elle peut s’asseoir, d’autres fois elle tombe. Elle revient à elle une 1/2 h. ou 1 h. après dans un état d’inconscience et d’amnésie.

Pas de morsure de la langue, ni de réaction involontaire, pas de cris d’après ses dires.

Au début, elle avait des crises tous les 2-3 mois, surtout au moment des règles.

Puis les crises se sont espacées, elle est restée un an sans en avoir. La dernière est survenue il y a un mois.

Elle est sujette à des colères, pour un rien elle s'énerve, si elle a quelque chose dans la main, elle le casse, après elle est soulagée.

Durant un accès, elle a voulu se jeter par la fenêtre à la suite d’une scène avec son mari. Celui-ci voulait la faire manger. Elle l’a gifflé et lui a reproché (une p.… d’en face à la fenêtre). Giffles successives, puis giffles rendues, son

mari la couche. Le lendemain, elle tente de se jeter par la fenêtre.

Elle se disputait souvent avec son mari à propos des enfants. Elle corrigeait ceux-ci un peu trop brutalement.

Pour son épilepsie, le médecin lui avait ordonné 3 comprimés par jour. Deux jours avant d’entrer dans le service, elle en avait pris un le matin, un le soir.

Antécédents personnels et héréditaires. — Père comitial. Il présentait des crises avec chute, cris, convulsions, écume, amnésie, autrefois fréquentes. Il exerce la profession de brocanteur.

Sa mère l’a abandonnée toute petite et est divorcée.

Elle a passsé son enfance à St-Martin-l’Evêque (Seine-Inf.). Elle a été à l’école jusqu’à 14 ans.

Elle est restée avec sa belle-mère qui l’a élevée. Pas de frères, pas de sœurs.

A beaucoup maigri étant jeune fille.

Elle s’est mariée à 16 ans avec un mécanicien. Elle avait les règles douloureuses entraînant des troubles divers, elle se roulait par terre. Elle ne se portait bien qu’enceinte., Dans les autres périodes, elle mangeait mal et dépérissait.

Son mari et elle tinrent d’abord en province un commerce de vélos et de motos, Comme c’était trop dur pour la santé de son mari, ils sont venus à Paris, où le mari s’est placé dans une usine.

Enfants :

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1 garçon bien portant actuellement âgé de 12 ans.

1 garçon mort à 3 ans 1/2 de diphtérie.

1 fausse couche de 2 mois 1/2, peut-être provoquée, « le médecin plaçant des baguettes ? ».

1 fille bien portante âgée actuellement de 9 ans.

1 fille bien portante de 7 ans.

1 fausse couche de 4 mois 1/2.

1 garçon bien portant de 5 ans.

1 fausse couche de 4 mois à la suite d’un accident d’auto.

1 garcon de 18 mois.

Examen. Présentation. — Elle répond aux questions d’une voix peu animée. Mimique pauvre, indifférence morne.

Activité psychique. — Lenteur et imperfection des processus psychiques Il faut bien expliquer les choses à plusieurs reprises pour qu’elle comprenne bien. Elle fait quelques réponses à côté qui pourrait relever surtout du mécanisme. Elle suit son idée, mais appréhende mal la question.

D. En quelle classe étiez-vous en 14? R. On était 52. DS na nee nee ee R. Filles et garçons.

DER seen cbr ue ne nie ee cree R. 1 à chaque table. 1" division

Mémoire et Orientation. — Elle donne sa date de naissance exacte, son âge, en disant d’abord 31 ans, puis précise qu’elle les a eus en avril. Elle peut dire le jour où nous sommes, le mois et le quantième, elle se rappelle qu’elle est entrée hier matin et que c’est son mari qui l’a conduite.

On lui demande : pourquoi ?

R. Je ne sais pas.

Pourquoi ? R. Sans doute pour me faire prendre une consultation ?

Pourquoi ? R. Il m’a fait lever à 5 h. 1/2 pour venir.

Vous souffriez ? R. : Non.

D. Etiez-vous bien ? R. Non, j'avais mal dormi. Depuis trois jours je ne dormais pas, j'étais énervée, j'avais été avec mon mari, vendredi et samedi, faire une tournée, car

ns

il est mécanicien, et répare des machines à coudre. J'avais été au cinéma samedi soir.

D. Qu'est-ce qu’on jouait ? R. Je ne sais plus, j'ai presque dormi pendant toute la soirée. Je n’ai pas regardé.

Elle ne sait rien sur les malades qui l’entourent, elle n’a rien remarqué autour delle.

Examen physique. — Pupilles égales et réagissant à la lumière. Réflexes rotuliens vifs, achiléens normaux. Tremblement de la langue (pas de traces de morsure). Léger tremblement des doigts. Liquide céphalo-rachidien (présence ‘d’un peu de sang). Albumine (0,35.

Cytologie 0,2 élément par m3. Benjoin 00000, 02210, 00000. Sang. Bordet-Wassermann : négatif. Meinicke : négatif.

Evolution : 16 février 1933. — La malade est calme, confuse et désorientée. Elle présente surtout un onirisme tranquille avec fabulation. Elle raconte que son père, sa mère, son fils et sa sœur ont été tués à coups de revolver depuis lundi. Les uns sont morts à l’hôpital, d’autres à l’hôpital Tenon, les autres à Lariboisière, Deux d’entre eux ont été blessés d’abord dans la cour de Ste-Anne.

A l'évocation de ces récits, elle a de petites réactions anxieuses. Elle a des contradictions, des variations, elle nie de rêver.

Elle a reçu sans étonnement son mari qu’elle disait mort. Elle a conversé avec lui de façon lucide et pertinente.

18 février 1933. — Interrogée au sujet de ses déclarations dramatiques, elle convient que son mari n’était pas mort puisqu'elle l’a revu jeudi, mais il a péri cette nuit, « et cette fois-ci >» c’est vrai, elle le dit en riant.

Présentée au Professeur Claude, elle dit l’avoir vu mercredi, puis rectifie bien : jeudi. Elle dit que son mari n’était pas mort, mais ses enfants sont morts : 2 sont noyés dans les bassins au Havre, en jouant. On le lui a appris quand elle était chez elle. Un a été tué rue des Amandiers d’un coup de revolver par sa grand’mère dans un mouvement de colère. Les 2 autres sont morts aussi, un de tuberculose; le petit a reçu une bassine d’eau bouillante.

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Au total, cette malade est arrivée à l’Asile dans un état délirant, gesticulant, parlant toute seule. Elle avait eu auparavant de l’onirisme terrifiant et des zoopsies. De plus, elle boit mais son délire actuel est soit la conséquence de son éthylisme ou bien est-il dû à l’intoxication barbiturique ou à ses crises comitiales ? L’étiologie de ce cas est assez

obscure et il est difficile de la trancher.

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