INTRODUCTION
Nous avons été frappés par un grand nombre d'’internements pour lesquels est porté le diagnostic de « délire alcoolique ». Connaissant l'importance de la consommation de l’alcool en France, ce fait n’est pas pour nous surprendre; nous estimons après bien d’autres que l’alcool n’y exerce que trop de ravages et que l'alcoolisme est une des grandes causes de l’aliénation mentale.
Ceci dit, dès le début, pour éviter toute interprétation fausse sur ce qui va suivre, un fait n’a pas manqué d’attirer notre attention. Lorsque, l’état d’excitation une fois apaisé, 1l est possible d'interroger les malades, il n’est pas rare de se heurter, en ce qui concerne leurs habitudes éthyliques à d’énergiques dénégations. Il est de règle, à juste titre, de ne pas se fier à ces protestations. C’est seulement par recoupements, après les renseignements de l'entourage que l’on peut se faire une idée de leur réalité. Or dans nombre de cas, rien ne permet de conclure à des habitudes alcooliques. Il nous a paru que le diagnostic d’éthylisme était quelquefois maintenu en dépit du résultat négatif de l’enquête, sur le seul fait que le délire observé présentait tous les caractères classiquement attribués au délire alccolique.
Un tel comportement suppose deux pétitions de principe
à savoir :
1) que l’on sait à quoi s’en tenir sur la définition de l’éthylisme.
2) que l’on peut, sur les seuls signes physiques et psychiques observés porter un diagnostic de psychose alcoolique.
Une critique rigoureuse des faits n’est pas nécessaire pour montrer qu'il est besoin d’en être toujours ainsi. Si l’on a pu croire possible, à un certain stade de définir exactement l’éthylisme et les psychoses éthyliques, dans une seconde étape, des faits ont été apportés, montrant, d’une part, l'importance du terrain dans le développement du délire alcoolique (quelle que soit sa forme) d’autre part, la fréquence des participations viscérales, hépatiques en particulier, dans l’éclosion des troubles mentaux. Cette dernière notion par voie de conséquence a conduit les auteurs à parler de psychoses hépatiques à l'exclusion de tout alcoolisme et par extension progressive, à décrire à propos des intoxications endo ou exogènes les plus diverses des troubles rappelant formellement le délire alcoolique, malgré l'absence avérée du facteur alcool.
Nous pensons que le moment est venu de faire le point de la question, et nous nous demandons si l’importance croissante de ces notions n’est pas suffisante pour attirer l'attention sur la trop grande extension que l’on semble donner à l’alcoolisme dans la pathogénie des délires. En nous défendant énergiquement, nous le répétons, de diminuer la responsabilité de cette étiologie, nous entendons qu'il serait bon de préciser dans quelles limites on est fondé à parler d’éthylisme. Devant le grand nombre de cas douteux pour lequel le diagnostic apparaît difficile
Re
sinon impossible, nous voulons attirer l'attention sur l’intérêt qu'il y a de ne pas sacrifier à la notion de fréquence un diagnostic qui peut avoir, tant au point de vue personnel, qu’au point de vue social et en particulier médico-légal des conséquences de première importance.
A) Limites de l’éthylisme.
Eliminant les cas d'ivresse simple, et n’envisageant la question qu’en bloc et pour ainsi dire de haut, nous rappellerons que l’éthylisme englobe dans ses multiples modalités tous les faits d'intoxication par les boissons alcooliques.
Généralement les accidents s’observent d’une façon aiguë ou subaiguë sur un fonds d’éthylisme chronique, luimême fonction dans la règle d’une intoxication prolongée et répétée. Mais cette prolongation appelle des réserves quand il s’agit d’en discuter les limites : cela, même pour les sujets dits : buveurs d’habitude qui s’intoxiquent peu mais longtemps et pour lesquels il n’est pas facile de définir si l’on se trouve en présence d’un alcoolique au sens classique du mot.
Ce problème est en effet rendu plus complexe par un certain nombre de notions.
1) C’est en premier lieu la variété des alcools ingérés; leurs concentrations diverses; nous ne rappellerons pas ici les notions acquises sur la toxicité des alcools en fonction de leur formule atomique ou de leur point d’ebullition (voir thèse d’Antheaume).
Nous rappellerons également que l’on a essayé de dhs-
pis
criminer une symptomatologie variable avec la nature des alcools ingérés. Pratiquement cependant ce point ne nous retiendra pas : n'ayant en vue que les cas d'intoxication survenant chez des sujets de la région parisienne, il faut admettre que l’alcoolique s’intoxique avec des alcools de natures diverses dont les effets, s’ajoutent, à la longue dans l'organisme et ne permettent guère, sauf exception de faire le départ de telle ou telle cause d'intoxication dans le tableau clinique.
Nous précisons d’ailleurs que dans cette étude, nous n’aurons en vue que la clientèle d'hôpital, notion qui n’est pas sans intérêt, si l’on veut bien reconnaître l’extrême différence des symptômes entre l’alcoolisme des classes ouvrières et celui dit des gens du monde. Cette différence est probablement fonction, tant de la différence de terrain que des différences de toxique.
2) En second lieu intervient la question des limites de la tolérance. On sait combien ces limites sont variables, mais précisément peut être y a-t-il déjà un point faible, à la notion de l’alcoolisme nécessaire pour expliquer telle psychose d’allure toxique. On sait bien en effet où s’arrête à peu près la limite supérieure de la tolérance : deux, trois litres de vin seront par tout le monde considérés comme des quantités exagérées, mais où arrêterons-nous le seuil inférieur ? L’arrêterons-nous à un demi-litre, ou moins encore ? On a cru résoudre la question en posant en principe cette vérité qui, effectivement nous paraît d’évidence, que cette dose ne saurait être fixée parce que, dépendant ajoute-t-on de la susceptibilité individuelle. Certes ! mais quand commence cette susceptibilité ?
Poussons le problème à l'absurde et supposons que des tests déterminés, qui nous manquent actuellement permettent d'affirmer que le sujet est sensible à l’ingestion quotidienne de quelques centilitres de vin. — Dira-t-on qu'il s'agit d’un éthylique ? Ne devrons-nous pas dire plutôt qu'il s’agit d’un sujet présentant une déficience viscérale, hépatique en particulier, et chez lequel, le facteur alcool agit seulement à titre d'appoint ?
On pourra objecter que beaucoup de ces sujets quand ils font des troubles mentaux se calment très rapidement après leur arrivée à l’Asile. D'où l’on conclut qu’ils guérissent par suppression des toxiques. Pour des troubles aigus ou subaigus, nous n’en disconvenons pas, encore qu'il faille observer que l’internement suffit à calmer souvent bien des bouffées délirantes sous la seule influence du repos au lit et d’une existence mieux disciplinée.
Pour ce qui est des manifestations chroniques, elles s’atténuent également, mais reparaîtront dès que le sujet sera sorti, non pas, toujours, parce que le sujet aura recommencé à boire, mais souvent et plus simplement parce que, replongé dans la vie sociale, désadapté par le séjour à l’Asile, il ne peut que retomber dans la psychose demeurée en lui, à l’état virtuel.
Au total, s’il est vrai, que chacun réagit aux alcools suivant son tempérament, il est difficile par cela même de préciser à partir de quelle date on peut être autorisé à parler de sujet éthylique.
Aünsi les notions de terrain sont prédominantes, ce qui, aujourd'hui doit rendre plus difhcile l'application de l’épithète d’éthylique à une psychose déterminée. Il ar-
rive un moment où la part du terrain dans l’éclosion des troubles mentaux est de beaucoup supérieure à celui de « l’éthylisme >» surajouté.
3) Même en admettant que la notion de tolérance permette de définir l’éthylisme d’une façon précise spéciale pour chaque individu, on peut se demander si, et dans quelle mesure, le sujet est plus spécialement sensible, des viscères ou du système nerveux ou des deux à la fois. L’éthylique avéré peut, en effet, rester un hépatique, de même qu'il peut être un mental avec participation du foie.
Est-ce une question de perméabilité méningée plus grande pour l’alccol chez certains sujets ? Pour cela nous disposons de notions très vagues qui auraient cependant une extrême importance en particulier au point de vue médico-légal. Seules des expériences physiologiques (telles que modifications de la chronaxie cérébrale, par exemple, sous l'influence de l’intoxication alcoolique) pouvaient nous donner une idée de l’ordre d'importance de ces faits, pour lesquels chez l’homme, nous ne pouvons encore qu'avec peine, entrevoir des possibilités d'application. Au total on peut dire que s’il est possible de donner de l’alcoolisme une définition courante, il est plus diffcile d’en préciser scientifiquement les termes et les conditions d’apparition. Le problème est rendu plus complexe encore par la notion du terrain.
4) La question du fonds mental pour le développement de l’éthylisme est capitale. Elle est faite de deux éléments. C’est d’une part l’état constitutionnel (fréquence de l’éthylisme chez certains sujets qui auraient ainsi une
is
véritable propension à la toxicomanie (Damaye). Fréquence de l’éthylisme chez les débiles épileptiques). D'autre part, on connaît le rôle de certains traumatismes, non seulement dans l’éclosion du délire alcoolique, mais peut-être aussi dans la prédisposition ultérieure du délire alcoolique.
L'ensemble de ces faits rend encore plus floues les limites de l’éthylisme.
Au temps où la notion des bouffées délirantes était en faveur, la dégénérescence mentale était invoquée pour expliquer une partie de ces faits. Actuellement, les bouffées délirantes sont démembrées, seul le délire polymorphe (Claude, Targowla) est leur héritier direct, mais notablement réduit. Mais s’il est incontestable que l’alcoolisme joue un rôle dans la pathogénie de ces bouffées, il semble qu’on ait eu tendance dans ces dernières années à étiqueter éthylisme, ce que jadis on étiquetait bouffées délirantes. Tout au plus, peut-on admettre, ici encore, le rôle adjuvant de l'alcool (délires arrosés).
B) Limite des psychoses alcooliques.
Ce que nous avons dit à propos des limites de l’éthylisme rend compte de la difficulté; difficulté qu'il peut y avoir à délimiter une psychose éthylique. Ainsi que nous le verrons plus loin, un certain nombre de caractères sont assignés à l’éthylisme : habitus spécial du sujet, signes d'intoxication éthylique chroniques, antécédents hépatodigestifs.
De même, le délire alcoolique est décrit comme spé-
cialement triste avec des hallucinations surtout variables généralement terrifiantes.
On a insisté enfin sur la fréquence des états jaloux dans les délires alcooliques. En réalité, c’est une notion courante que d’une part, les alcooliques typiques reconnus peuvent ne pas présenter les signes ci-dessus mentionnés; d'autre part et c’est surtout sur ce point que nous insisterons dans ce travail, on trouve, dans d’autres états que l'alcoolisme, des signes considérés comme caractéristiques de ces derniers.
C) Plan général.
Aünsi se dessine le plan général de notre exposé.
Après avoir mentionné brièvement les auteurs qui ont mis en garde contre les excès d’un diagnostic inconsidéré d'éthylisme, nous préciserons très simplement les caractères essentiels des principaux délires alcooliques. Nous citerons ensuite un certain nombre d'observations se rapportant à des cas, aigus, subaigus ou chroniques. De ces observations, le plus grand nombre a été pris dans la littérature psychiâtrique, les autres nous sont personnelles ou nous ont été communiquées à la clinique du professeur Claude; que nous remercions de nous en avoir permis la publication. La simple comparaison de ces observations avec les descriptions classiques de l’éthylisme, montrera dans un court chapitre de discussion, de façon évidente, que des psychoses non éthyliques peuvent revêtir les formes de l'éthylisme, qu’il s’agisse de psychose chloralique, acétonémique, etc. Sans parler du délire de jalousie non
alcoolique. Pourtant, reste le point obscur du rôle de l'alcool comme agent favorisant. C’est pourquoi nous avons réservé un petit chapitre à la présentation de cas mixtes, où il semble s'agir de délire arrosé.
Nouse verrons pour terminer que même les signes biologiques qui ont pu être donnés jusqu'ici sont encore très imparfaits pour le dépistage de l’éthylisme.
D'où la conclusion qui s'impose et que nous formulons dès maintenant: à savoir qu'il faut être prudent avant “d'affirmer l’éthylisme chez un sujet. Le nombre d’intoxications connues ou inconnues donnant lieu à des psychoses, d'apparence éthylique permet difficilement en dehors des aveux du malade ou de son entourage d'affirmer l’éthylisme.