OBSERVATION XXVI
Hallucinalions. — Fille de dix ans.
(Moreau, de Tours ; loc. cit.).
Nous avons connu, dans le service que dirigeait mon père à la Salpêtrière, une enfant d’une dizaine d’années, qui était un véritable fléau pour tout le monde ; non contente de tourmenter et de taquiner ses camarades, elle faisait sans cesse de faux rapports sur les uns et les autres. Elle ne savait quoi inven-
ter pour mettre ses filles de service en faute. Quand, après une admonestation sévère, elle restait un peu plus trenquille, alors elle inventait des maladies pour qu’on s’occupât d'elle.
Elle. imitait principalement ce qu’elle voyait autour d'elle; tantôt c'étaient des cris, des convulsions, des spasmes, des hoquets ; tantôt elle faisait l’inspirée et jouait la comédie d’une hallucination. Elle avait même acquis, dans ce genre, un certain talent assez curieux à examiner.
La jeune Marie avait pris l'habitude de crier au milieu de la nuit ; elle avait peur, disait-elle, il lui fallait quelqu'un auprès d’elle. Puis elle demandait à boire de l’eau sucrée ou du sirop. Au bout dun certain temps de ce manège, ses parents, con-
vaincus qu’ils étaient dupes de leur fille, restèrent sourds à
Ori
ses appels. L'enfant, après voir bien crié, finissait par s’endormir, À la longue le père prit le seul bon moyen. Une nuit, ainsi qu’à l'ordinaire, l'enfant jouait sa petite scène, il se leva et administra le fouet.
Ce remède agit comme par enchantement. Ce fut fini. Marie avoua ensuite, que le premier jour elle avait eu un cauchemar et réellement peur, mais qu'ensuite elle avait trouvé bons les sirops et les bonbons qu’on lui donnait la nuit, et qu’elle avait continué ses cris pour en avoir.
Cette enfant, devenue aujourd’hui une grande et belle fille, jouit d’une excellente santé et rappelle en riant cette histoire de son enfance.
Le cas suivant de psychose simnlée est très complexe. On y trouve mélangés les symptômes de {a rage, de l'épilepsie et de l’aliénation mentale. Cette observation montre,en outre, combienilest difficile, parfois, de faire la part de la supercherie et de la maladie.
OBSERVATION XXVII Un cas de psychose voisin de la simulation. £ Garçon de douze ans.
(Dr Silvers Kjôld P. : Archiv. für Kinderheil Kunde, Stuttgart, 1883, LIN)
« Krançois-Oscar Johanson, âgé de 12 ans, né à Gothenbourg, était doué d’une excellente santé et d’un caractère très gai. |
Il n'avait jamais eu de maladies sérieuses ; quelques années auparavant, cependant, il était tombé d’un arbre et s'était contusionné la tête. Il ne s’en était jamais plaint depuis et était constamment de bonne humeur. Mais il était un peu gâté à la maison. :
Au commencement d'avril 1882, il fut renversé par un chien qui essaya de le mordre. Le pantalon fut largement déchiré mais je ne pus découvrir, lorsque je le visitai peu. de temps après l’accident, aucune trace de morsure sur le corps.
tie. Mess
Ïl ne parut pas d’ailleurs être très ému de cet accident : il rentra chez ses parents, leur raconta tranquillement ce qui s'était passé, puis accompagna sa mère à l’église et au retour dina de bon appétit. Il se coucha vers dix heures et ne tarda pas à S’endormir. Vers minuit il commença à se plaindre en dormant. A sept heures et demie, il se réveilla et aussitôt se mit à mordre, à grincer des dents, à frapper autour de lui, à aboyer comme un chien ; il voulait se jeter sur son père et se comportait comme un fou furieux.
Après être resté quelques heures dans cet état, il se calma, mais il parut ne plus avoir sa raison. Il ne reconnaissait nises parents, ni ses proches, mangeait si on lui présentait de la nourriture mais ne demandait rien. Dès le début, il manifesta un dégoût particulier pour les aliments liquides.
Il mâchait et déglutissait avec la plus grande difficulté.
Je vis le malade à plusieurs reprises et un de mes collègues qui le visita également plusieurs fois pendant cette période fit les mêmes constatations. Lorsqu'on présentait à l’enfant unverre de lait il faisait signe de la tête et de la main qu’il n’en voulait pas, puis, sur l’insistance de ses parents, il finissait par le prendre et s’efforçait de le boire ; mais aussitôt sa figure grimaçait et exprimait de la douleur, tandis que le lait s’écoulait de la bouche à moitié ouverte. Le menton se projetait en avant, les muscles du cou se contracturaient et le visage se congestionnait. En même temps le petit malade portait la main à sa gorge comme s’il y éprouvait de violentes douleurs et poussait un long gémissement,.
Les six premiers jours l'enfant put parler : il répondait aux questions qu’on lui adressait, mais la voix n’était pas claire.
Après ce laps de temps il cessa complètement de parler. Les parents prétendirent même qu'il avait êté sourd pendant un certain temps, mais cela ne persista pas. L'enfant put enfin pousser des gémissements et il arrivait ainsi à faire comprendre ce qu’il désirait mais il ne pouvait articuler aucun mot. Entre les crises de furie il s'écoulait plusieurs jours d’accalmie, pendant lesquels l’état du malade s’améliorait. Îl recouvrait la raison et comprenait ce qu’on lui disait. L'hydrophobie disparut mais il resta muet. Peu à peu les crises, elles aussi, changèrent de caractère. Au début, le malade paraissait surtout vouloir nuire au chien qui l’avait mordu et aux personnes présentes ; plus
or
tard, il chercha plutôt à se nuire à lui-même. Dans les derniers temps, elles survenaient quand lenfant allait s'endormir ou peu de temps après s'être endormi. Alors il était pris de convulsions dans les bras et les jambes, puis il s’asseyait sur son lit et saisissait tout ce qui était à sa portée, que ce soit des objets mous ou des objets durs : ils jetaient les premiers et se frappaient avec les derniers indistinctement sur tout le corps. Si on essayait de le maîtriser il cherchait à mordre.
Pendant ses crises il n’a pas conscience de ce qui se passe autour de lui : il n'entend pas et ne sent rien. Dans les intervalles il jouit pleinement de sa raison. Il ne survient jamais plus d’une crise par jour. L'état général est bien conservé, l'appétit et le sommeil sont excellents. Jamais il n’a présenté aucune. espèce de paralysie. [l faut ajouter que le chien a été examiné par un vétérinaire et reconnu indemne de la rage.
Cependant, comme l’état de l'enfant ne s’améliorait pas et qu'il était très difficile de le soigner à la maison,les parents résolurent de le faire entrer dans une maison de santé. Il ÿ arriva le 26 juin, deux mois et demi environ après le début de la maladie.
L'observation prise dans cette maison relate qu’il était très bien développé pour son âge, très intelligent et indemne de toute tare. Les organes des sens étaient normaux, sauf la parole : il était muet. Il comprenait très hien ce qu’on lui disait, exprimait ses désirs à l’aide de gestes expressifs, et, æil arrivait à l'entourage de ne pas les comprendre, il écrivait sur un tableau. Lorsqu'il cherchait à dire un-mot, il pouvait bien faire mouvoir les lèvres, il ouvrait la bouche, mais il n’arrivait à faire entendre à chaque syllabe qu’un son monotone. Ni les promesses ni les menaces, ni la crainte ni la surprise ne l’influençaient et ne l’empêchaient de jouer son rôle, même un seul instant. Plusieurs fois, lorsqu'il ne s’y attendait pas, je le piquai ou le pinçai : jamais il né poussa un cri, ne prononça une parole. À part ce mutisine, il ne présentait absolument aucun symptôme de maladie. Ses yeux étaient expressifs, son appétit excellent de même que le sommeil. Ce fut précisément cet état de santé remarquable, son air éveillé, le fait qu’il pouvait remuer convenablement les lèvres, l'heure des crises, qui se produisaient toujours la nuit, enfin
EN
létrangeté dans l’évolution de cette maladie, qui ne resseri: blait ni à la rage ni à aucune autre maladie cérébrale, qui me fit penser à la simulation.
L’enfaut fut donc mis au lit et deux infirmiers, sur qui l’on pouvait compter, couchèrent de chaque côté de lui avec l’ordre de le réveiller dès le début de la crise, de l'empêcher de se faire du mal et de me faire prévenir.
Dès le premier soir, le 26 juin, vers 10 heures, survifñt une crise. À ce que rapportèrent les infirmiers, le malade commença par fermer les mains puis il remua les bras et les jambes, il oscilla la tête de droite et de gauche et essaya de mordre ses gardiens. Pendant tout le temps que dura la crise,
-c’est-à-dire environ vingt minutes, les yeux restèrent fermés. À la fin il se mit à abeyer comme un chien. Puis il s'éveilla, regarda tout autour de lui, sourit, se retourna, et se rendormit pour jusqu’au lendemain. À ma visite, je le trouvai en parfait état, mais il se plaignit de souflrir de la poitrine et m'indiqua le sternum.
Le 27 juin, vers 10 heures du soir, l'enfant eut une nouvelle crise, et, comme on vint me prévenir aussitôt, je pus yassister presque depuis le début. Les doigts furent tout d’abord agités de movements alternatifs d'extension et de flexion, puis le malade envoya. ses bras autour de lui dans toutes les directions, eufin, se tournant sur le côté. il fit le simulacre.de marteler quelque chose qui aurait été à côté de son lit. Il ne se fit du reste aucun mal, ne frappant que sur des objets mous. Les yeux étaient fermés, mais les paupières se laissaient légèrement entr'ouvrir sans que cela influençàt en rien la marche de la crise. Le visage était légèrement congestionné, le pouls
petit et très rapide. Le malade ne paraissait pas entendre lorsqu'on lui causait. J’essayai alors s’il sentait et pour cela je le pinçai à la jambe. L'accès eut un instant de rémission puis reprit son cours normal. Je le pinçai plus fort : la crise prit pour quelques instants une allure un peu différente puis revint bientôt à son type habituel. Alors je le pinçai une dernière fois à la partie interne de la cuisse et aussi fort que je le pus. Le malade se réveilla en poussant un cri inarticulé, se dressa tout debout, me regarda avec de gros yeux, se retourna et parut vouloir rester calme. Je lui demandai s’il souffrait quelque