‹ Contribution à l'étude des maladies simulées chez les enfantsChapitre 44 sur 47 · PRONOSTIC · texte numérisé non relu

PRONOSTIC

Dans la majorité des cas, assurément, la simulation, en elle-même, ne présente aucune suite fàächeuse. La supercherie une fois dévoilée, tout est fini. Il n'en est pas toujours ainsi, cependant,

comme le prouve l'observation suivante, due à M. CH: Féré : |

OBSERVATION XXXV Anorexie simulée, — Jeune fille de dix-neuf ans. (Ch. Féré, médecin de Bicêtre. = Journal de médecine, mars 1904).

Mile D... dix-neuf ans, appartient à une famille où il y a eu des névropathies notoires. Son père appartient à une famille goutteuse et un oncle paternel a eu une crise de mélancolie. Sa mère à eu de la chorée à la puberté et pendant deux grossesses; elle est nerveuse, irritable, coléreuse. Une tante maternelle a eu

de l’hystérie convulsive. Une sœur aussi a eu une attaque de confusion mentale après son premier accouchement.

Elle-même a toujours été bien portante et n’a jamais présenté d'accidents nerveux jusqu'à la puberté qui s’est produite à 13 ans. À cette époque elle eut fréquemment des crises de, migraine ophtalmique pendant deux ans environ ; puis il ne s'est plus rien produit de semblable. Elle avait pris de l’embompoint qui S'était développé peu à peu sans pourtant devenir excessif, À partir de dix-huit ans, il lui arrivait souvent de se réunir à des jeunes filles du voisinage qui étaient maigres et la plaisantaient volontiers sur les différences qui les distinguaient. Pendant longtemps elle n’y prêta aucune attention. Mais vers le commencement de juin 1901, on remarqua qu’elle restreignait son alimentation : elle prétendait qu'elle n'avait pas faim. On la laissa faire.

Pendant plusieurs mois l’amaigrissement n’alarma pas ; le teint était resté normal et l'expression de la physionomie n'avait pas Souffert. Tout à coup vers la fin de septembre, l’appétit tomba tout à fait et l’amaigrissement augmenta d’une façon alarmante. En quelques semaines les joues s'étaient creusées, avec des pommettes saillantes ; les yeux s'étaient excavés, les mains étaient deveuues squelettiques et froides, la peau avait pris une teinte cireuse. La constipation était opiniâtre ; les règles, jusque-là régulières, s'étaient suspendues.

Pendant les premiers mois où elle avait commencé à manser moins, il lui arrivait de temps en temps, quand ellé aïilait diner eu ville ou quand elle s’égayait un peu à la maison, de faire un repas copieux sans aucune espèce de gêne. Peu à peu ces écarts étaient supprimés et l'alimentation avait diminué.

Le malade n’accusait plus seulement de l’inappétence, mais encore le dégoût des aliments. Elle se plaignait, en outre, de douleurs dans le ventre, principalement du côté gauche. quand elle avait mangé.

Quand l'amaigrissement s’accentua rapidement, l’inappétence était devenue totale : il fallait discuter longtemps avant d'arriver à lui faire avaler un œuf ou'un potage, qu’elle vomissait:en grande partie. Très rapidement! celte: intolérance s’accentua. : :

À la fin d'octobre, elle était venue à ne prendre que quelques

verres d’eau sucrée par jour. Elle avait un dégoût profond pour tous les aliments dont l’odeur seule suffisait pour provoquer des efforts de vomissement. Le dégoût pour les aliments devint tel, que l’idée qu’on va lui donner un lavement de bouillon lui donne des nausées. On lui a montré plusieurs fois des friandises, ou des fruits, qui n’ont fait que provoquer chez elle des efforts de vomissement.

L'amaigrissement était devenu énorme ; le besoin d’agitation qui avait été considérable jusqu’au moment où l’amaigrissement s'était décidément accentué a entrainé un état de torpeur, d’apathie, de temps en temps interrompu par des explosions de tristesse : elle sentait qu’elle allait mourir. Elle avait alors une tendance à s’accuser. Dans un de ces moments d’attendrissement, elle raconta qu’elle ne pouvait pas guérir, et qu’elle le méritait bien, parce qu’elle était la cause de tout, que le ciel la punissait, parce qu’elle n'avait pas voulu manger, que tout essai était inutile. On lui affirma que son mal n’était pas une punition, que si elle faisait les efforts nécessaires pour tolérer ses aliments, elle les tolérerait, et qu’elle retrouverait la santé. Sous l'influence d’inhalations d'oxygène, l'approche des aliments fut mieux toléré ; elle accepta bientôt un peu delait qui fut conservè.

On augmentä ientement les doses et au bout de quatre jours elle supportait un verre de lait en une prise. La cause était gagnée, mais l'alimentation ne redevint pas normale avant plusieurs semaines. Pendant longtemps les graisses provoquaient encore de la répugnance et, même à très petites dôses, elles produisaient des douleurs gastriques.

Ce ne fut que quand la guérison fut complète qn’on eut la filiation des événements.

Quant au commencement de juin, elle avait commencé à diminuer son alimentation, c'était volontairement ; elle avait été piquée par la plaisanterie sur son embompoint et elle avait résolu de maigrir. Pendant longtemps elle souffrit de ses restrictions et elle se laissait aller à manger dans certaines circonstances ; peu à peu l'appétit avait décru ; puis était venu le

dégoût des aliments, dans lequel sa volonté n’était pas en cause. |

Page 1