RUE CASIMIR-DELAVIGNE
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INTRODUCTION
Ayant eu la bonne fortune de suivre comme externe le service de M. le Dr Lancereaux, à la Pitié, nous avons vu cet excellent maître s’occuper d’une façon toute spéciale de la question des paralysies toxiques, et, en particulier, des paralysies liées à l’existence de lésions du système nerveux périphérique.
Les paralysies alcooliques sont surtout celles sur lesquelles il a le plus souvent attiré notre attention ; et la plupart des cas originaux relatés dans notre travail sortent de son service d’Hôpital. Nous n’aurions pas entrepris d’écrire à nouveau ce chapitre des paralysies ducs à l’alcool, si nous n’avions pensé apporter quelques pierres nouvelles à l’édifice déjà construit. Nous pensons pouvoir démontrer que la femme a une prédisposition spéciale pour cette localisation périphérique ; et cela tient bien moins au sexe qu’au genre de liqueur dont les malades font usage. Au point de vue de l’action toxique des diverses boissons alcooliques, on peut faire deux grandes divisions suivant qu’il s’agit de boissons fermentées contenant seulement de l’alcool comme le vin, la bière, le cognac, le rhum, etc., ou qu’il s’agit de boissons à base alcoolique, mais contenant en même temps des huiles essentielles. L’absinthe, liquide complexe, est le type des liqueurs de ce second groupe qui comprend encore une grande quantité de liquides désignés sous le nom d’apéritifs: amer Picon, Anisette, Bitter, Vermouth.
Dans ces liqueurs, dites liqueurs à essences, la toxicité maximum paraît due aux huiles essentielles qui entrent dans leur composition.
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L’essence d’absinthe, d’anis, de badiane, de mélisse, de fenouil... forment la base de la plupart d’entre elles.
On remarquera que ces essences sont retirées, pour la majeure partie, des plantes des familles des Labiées, Composées et Ombellifères.
Nous croyons toutefois que d’autres facteurs pourraient bien entrer en ligne de compte dans la pathogénie des paralysies alcooliques. Le tempérament névropathique de la femme a été signalé depuis longtemps ; on sait aussi que la femme s’intoxique, comme il résulte de nos observations, de 15 à 30 ans, c’est-à-dire à une époque où le développement n’est pas encore complet. L’alcool éthylique (C2H5,OH), le second terme de la série de ces alcools, serait beaucoup moins toxique que les termes supérieurs, alcools propylique, butylique, amylique, etc. ; ces derniers existent surtout dans les alcools, désignés sous le nom de marcs. Les éthers, qui donnent aux vins fins leur bouquet, seraient aussi probablement plus toxiques que l’alcool éthylique. Témoin l’observation que Broadbcnt rapporte à propos d’un gentleman qui avait passé une partie de sa vie à boire du porto, — et qui succomba à une intoxication alcoolique aiguë. Nos observations tendent à démontrer que la paralysie alcoolique type, symétrique, à prédominance sur les extenseurs se rencontre chez les individus intoxiqués par les essences. Or, chose bizarre, cette dernière intoxication se rencontre surtout chez la femme, dont le goût plus fin, plus délicat, s’accommode mal de l’àpreté de l’alcool pur, et dont le système nerveux paraît agréablement influencé par l’excitation spéciale due aux huiles essentielles. — Cette intoxication doit être cherchée avec soin, car la femme commence par nier formellement; souvent même, elle se fâche, fond en larmes, et demande à sortir de l’hôpital ; mais ne vous laissez pas prendre par cette mise en scène ; allez aux renseignements ; et, c’est tantôt le mari, tantôt les voisins dé la malade qui vous éclaireront sur le point douteux. — Nous cherchons donc à démontrer que la femme est particulièrement
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prédisposée à la paralysie alcoolique. Puis nous passerons rapidement en revue les symptômes connus et déjà décrits, en insistant sur quelques points spéciaux qui nous paraissent d’un intérêt majeur. Nous nous demanderons si les troubles nerveux imputables à l’alcool n’atteignent que les extrémités et s’ils ne peuvent pas dans quelques circonstances, rares à la vérité, atteindre les organes des sens ; et à propos d’un malade, profondément absinthique, et qui a une amaurose double, nous verrons s’il n’est pas possible de penser à une névrite optique symétrique : dans ce cas, la lésion serait comparable, jusqu’à un certain point, aux atrophies papillaires si fréquentes dans l’évolution du tabes. Au point de vue du pronostic, nous chercherons à nous rendre compte de l’état anatomique des cas particuliers, s’il est possible, et nous verrons qu’il est des cas parfaitement curables ; et, dans deux observations qui nous sont personnelles, nous voyons deux femmes, jeunes encore, qui sont prises brusquement d’impotence fonctionnelle des membres inférieurs avec douleurs très vives au niveau des masses musculaires, et qui, en quelques mois, virent une guérison complète se produire. Il est vrai qu’il s’agissait là de faits récents, à marche aiguë et qui ont été pris tout à fait dès le début. Par contre, nous citons d’autres observations où la paralysie a débuté depuis des années et est devenue une lésion finie et absolument irréparable.
À propos du diagnostic, nous nous efforcerons de bien préciser les caractères propres aux paralysies alcooliques et nous insisterons surtout sur la paralysie saturnine et sur les troubles moteurs qui accompagnent parfois l’intoxication par le sulfure de carbone. Nous avons recueilli tout récemment une observation de ce genre : et les exemples en sont assez rares pour que nous la donnions avec détails. — Tels sont les points principaux que nous cherchons à éclaircir dans ce travail.
Dans un chapitre spécial d’anatomie et de physiologie pathologiques, nous rapporterons les travaux les plus récents qui ont été faits
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sur ce point do pathologie nerveuse. Certains autours en effet mettent en doute l’existence d’une lésion primitive des extrémités nerveuses ; ils comprennent difficilement que le cylindre axe, qui n’est en somme que le prolongement d’une cellule médullaire, puisse être touché sans que cette cellule soit malade ; et, s’appuyant sur l'observation microscopique de quelques auteurs : Korsakoff(l),Schcffer(2), Erlitzki (3) qui ont signalé dans quelques cas l’existence de lésions atrophiques vacuolaires des cellules nerveuses, ils pensent que, dans quelques cas au moins, il n’est pas impossible que la localisation primitive se fasse sur les cellules grises de l’axe médullaire. On a même été plus loin, M. Charcot (/i) et après lui M. Babinski (5) se sont, demandés si dans quelques cas l’altération périphérique des filets nerveux ne pourrait pas être sous la dépendance d’une lésion purement dynamique des cellules centrales. Nous exposerons plus loin cette hypothèse et ce qu’elle a de séduisant.
Enfin, dans un dernier chapitre, nous dirons quelques mots du traitement qui doit viser tout d’abord l’intoxication alcoolique et ensuite sa manifestation. Si la thérapeutique a une action efficace sur l’intoxication elle-même, on doit dire qu’elle esta peu près désarmée contre les formes graves de la paralysie.
Nous n’aurions pas entrepris cette thèse, si notre excellent maître ne nous en eût donné l’idée. Nous tenons à inscrire son nom en tête de ce travail, et à le remercier pour les précieux conseils qu’il n’a cessé de nous donner.
Si l’intérêt clinique qui s’attache à ces sortes de paralysies est incontestable, il faut dire aussi que ce sujet nous a paru avoir un intérêt tout spécial, puisqu’il touche aux questions d’hygiène qui ont été
(1) Korsakoff, De la paralysie alcoolique. Moscou, 1884.
(2) Neurologische Cenlralblatt, 1889.
(3) Neurologische Centralblalt, 1889.
(4) Charcot, Leçons sur les maladies dusyst. nerveux.
(5) Babinski, Anatomie pathologique des névrites périphériques, Gaz. heb. de méd. et de chir. août 1890.
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agitées dans cos dernières années par les sociétés savantes. Celle de l’alcoolisme est une des plus importantes puisque cette intoxication menace non seulement les intérêts matériels de la nation, mais encore sa vigueur intellectuelle et morale.
Avant de poursuivre notre sujet, nous devons exprimer ici nos sentiments de gratitude envers nos maîtres pour la bienveillance dont ils nous ont honoré, pour les excellentes leçons que nous avons puisées à leur enseignement.
Que M. le professeur Fournier, que MM. les DrsTroisier otDescroizilles reçoivent l’hommage de notre attachement et de notre reconnaissance.
Nous prions enfin M. le professeur Proust d’agréer nos remerciements pour l'honneur qu’il nous a fait en acceptant la présidence de cette thèse.
Nous remercions également M. A. 1). Laffitte et notre ami M. Pilliet, internes des hôpitaux, pour les nombreux conseils qu’ils nous ont donnés dans la rédaction de ce travail.