‹ Contribution à l'étude des perversions de l'instinct de conservationChapitre 25 sur 31 · LS DR · texte numérisé non relu

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mais ne manifestera pas de sensations douloureuses véritables, Très souvent, il se plaindra de s'ennuyer.

Mais la principale dnfférence est ailleurs. En règle générale, on constatera que dans l'ennui la tendance à été non brusquement, mais progressivement enravée. Le convalescent d’une maladie générale ne se plaint pas de rester au lit tant qu'il est réellement épuisé ; mais il s'ennuie peu à peu, et de plus en plus, à mesure que ses forces reviennent, On trouverait d’autres preuves de cette affirmation dans les exemples précédents.

Nous somimes maintenant en possession de données suffisamment précises pour en tenter une synthèse.

La tendance, à dit M. Ribot, « est un mouvement à l’état naissant, traduisant les besoins de l'individu, physiques ou mentaux, et dont le plaisir et la douleur ne sont que les indices. » Il faudrait, pour définir exactement le mécanisme de l'ennui, considérer la tendance avant qu'elle ait reçu même un début d’impulsion. En réalité, dans l'ennui, elle n’est pas encore ou n'est plus un mouvement à proprement parler : c’est un mouvement en puissance. On pensera peut-être qu'il est assez difficile de se représenter cette persistance inconsciente d'une tendance alors qu'elle n'est plus en activité. Ge n’est pourtant pas une notion nouvelle en psychologie où l’on admet pour la mémoire, par exemple, deux états, l’un de conservation, l’autre de reproduction. La force dont l’arrêt produit les émotions est en mouvement. C’est la lutte contre l’obstacle qui provoque alors les phénomènes affectifs. On pourrait avancer que l'énergie en cause s’est exercée à l’état dynamique, tandis que dans l’ennui, elle existe à l’état statique, qu’elle l’ait été dès le début, ou qu'elle le soit devenue secondairement. Aussi, pour dire l’état des penchants dans le moment où se forme l’ennui, conviendrait-il de préférer à l'expression arrêt de tendances, qui suppose un mouvement déjà commencé, celle de suspension des tendances, qui fait mieux entendre leur action de seule présence, alors même que rien ne réveille la possibilité de leur

développement.

On peut nous faire une objection. Nous avons jusqu'ici uniquement envisagé l'ennui par son côté objectif. Or, le sujet qui s'ennuie ne s’en prend généralement pas à une cause interne, mais au monde extérieur, On connaît les lamentations des ennuyés : elles portent sur la longueur du temps, sur l’insipidité et sur le continuel recommencement des choses, sur la certitude d’avoir déjà éprouvé ce que l'avenir peut donner ; en somme, sur leur manque de plaisir et de désir.

Ceci vient à l’appui de l’inconscience du sujet, relative à l'origine de son ennui dont nous affirmions la fréquence tout à l'heure. En accusant la monotonie du travail et des excitations comme cause d'ennui, en lattribuant au manque réel d'intérêt de la vie, il semble, après lout ce que nous venons de dire, bien évident que le sujet prend l'effet pour la cause. Cependant, il faut le reconnaître, l'absence de variété dans les mouvements de notre esprit occasionne l'ennui. Ge fait d'observation courante que la répétition d'un même genre d'excitation produit une sensalion pénible de vide, s'explique par le besoin de mouvement qui est la Caractéristique de l'esprit à l'état de veille. « Il est, disent Binet et Henri, pour une personne normale, difficile de rester à l’état de veille pendant longtemps sans faire aucun travail intellectuel ; continuellement on pense à quelque chose, on observe ce que l'on voit, on fait des projets sur ce que l'on va

faire ou on réfléchit sur ce que l’on vient de faire ; en somme, -

notre intelligence travaille continuellement, et c’est ce travail continuel qui constitue la marque principale de l’état de veille et le distingue de l'état de sommeil » (1). Être dans l'obligation de faire sans cesse le même travail, de subir une même excitation sensorielle ou intellectuelle, équivaut à empêcher l’exer-

(1) Biner et Henry. Lu fatique intellectuelle, p. 23.

cice de tous les autres modes-possibles de mouvement. Et, dès lors, il se crée une impression d’immobilité qui, nous venons de le voir, est une attitude difficile à supporter pour un sujet normal.

Mais, à y bien réfléchir, tout n’est pas dû à la qualité de l’excitant et il y a toujours dans la formation d’un état d’ennui une part qui revient au sujet. « L'ennui, dit Dumont, est à certains égards, quelque chose de relatif. Nous disons par exemple d’un livre qu'il nous ennuie, d’une pièce de théâtre, qu'elle est ennuyeuse, quand ils ne nous fournissent pas autant de stimulation pour notre pensée que nous étions fondés à en attendre » (1). Imaginons, qu'au lieu d’être occupé par un fravail intéressant, notre fâcheux nous trouve consigné à la chambre et désœuvré, il sera le bienvenu ; loin de le congédier, nous le retiendrons le plus possible, et, malgré qu’il ne nous apporte pas plus de nouveauté qu’à sa première visite, il nous distraira. La monotonie est parfois agréable. Pourquoi, lorsque l'on veut faire reposer son esprit, ne se plaint-on pas du peu de variété de l’excitant ? Les berceuses les plus simples, celles qui resassent le moins de notes, réussissent le mieux à endormir les enfants. La répétition d’un même air peut me plaire le soir et m'ennuy er au matin. C’est qu'il aide à ralentir le cours de ma pensée au moment du sommeil, mais qu'il gêne l'association de mes idées en les fixant, alors que je les voudrais actives. Enfin, l'ennui est relatif non seulement chez la même personne, mais à plus forte raison suivant les individus. « A-t-on remarqué avec quelle patience les hommes des classes inférieures, les paysans, supportent les longues attentes, les voyages interminables, même en diligence ? » (2). Les uns s’ennuient dans le monde, et rarement quand ils sont seuls. « Je ne m'ennuie

(4) Théorie scientique de la sensibitité, p. 143. (2) CHampar. Les morphinomanes.

jamais, disait un homme d'expérience, on m'ennuie. » On sait que pour la majorité, c’est le contraire qui se produit.

Ainsi, notre attitude intérieure est toujours la chose prineipale à considérer. Nous sommes montés suivant un certain rythme, variable parfois chez un même individu, et ce que nous recevons des objets extérieurs ne peut déterminer notre ennui que dans la mesure où nous ne pouvons le mettre d'accord avec la disposition actuelle de notre activité. C’est donc, en dernière analyse, toujours à une cause interne qu’il faut revenir, c’està-dire aux tendances,

Il nous reste à envisager la conception pessimiste de l'ennui. Les pensées intitulées Divertissement, où Pascal parle de l’ennui, sont célèbres. « On cherche le repos en combattant quelques obstacles ; et, si on les a surmontés, le repos devient insupportable. Car, ou l’on pleure aux misères qu'on a ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où il a ses racines naturelles et de remplir l'esprit de son venin... Ainsi l’homme est si malheureux, qu’il S'ennuierail même sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa complexion : etilest si vrai, qu'étant plein de mille causes essentielles d’'ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu'il pousse, suffisent pour le divertir... La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à : nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela, nous serions dans l'ennui, et cel ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d'en sortir... » (r). Nicole à déjà fait

(4) Pensées, éd. Haver, art. IV, fragment 2, 3 et 4.

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remarquer ce que cette pensée avait de trop absolu. « Il suppose, écrit-il, dans une lettre au marquis de Sévigné, que l'ennui vient de ce que l'on se voit ; de ce que l’on pense à soi, et que le bien du divertissement consiste en ce qu'il nous Ôte celle pensée. Cela est peut-être plus subtil que solide. Mille personnes s'ennuyent, sans penser à eux. Îles s'ennuyent non de ce qu'ils pensent, mais de ce qu'ils ne pensent pas assez. Le plaisir de l'âme consiste à penser vivement et agréablement. Elle s'ennuye sitôt qu’elle n'a plus que des pensées languissantes ; ce qu'il lui arrive dans la solitude, parce qu'elle n’y est pas si fortement remuée. C'est pourquoi ceux qui sont bien occupés d'eux-mêmes peuvent s'attrister, mais ne s’ennuyent pas. La tristesse et l'ennui sont des mouvements différents. L'ennui cherche le divertissement, la tristesse le fuit. L’ennui vient de la privation du plaisir et de la langueur de l’âme, qui ne pense pas assez ; la tristesse vient des pensées vives, mais affligeantes. M. Pascal confond tout cela » (1). Nous avons insisté déjà sur l'insuffisance d’une explication de l'ennui uniquement intellectualiste. Retenons seulement que, livrés à nous-mêmes, nous ne nous ennuyons pas si nous pensons, même tristement. « Un simple coup d'œil, dit Schopenhauer, nous fait découvrir deux ennemis du genre humain : ce sont la douleur et l'ennui. En outre, nous pouvons observer que, dans la mesure où nous réussissons à nous éloigner de l’un, nous nous rapprochons de l’autre, et réciproquement ; de façon que notre vie représente en réalité une oscillation plus ou moins forte entre les deux... Le besoin et la privation engendrent la douleur ; en revanche, l’aise et l'abondance font naître l’ennui.. Un esprit obtus est toujours accompagné d’impressions obtuses et d’un manque d’irritabilité, ce qui rend l'individu peu accessible aux douleurs et aux chagrins de toute espèce et de tout degré ; mais cette même qualité obtuse de l'intelligence

(1) Essais de morale ow leltres écrites par, feu M. Nrcorr, chez Guillaume Desprez, 1733, t. VIIL. Lettre 88, p. 242.

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produit, d'une part, ce vide intérieur qui se peint sur tant de visages et qui se trahit par une attention toujours en éveil sur tous les événements, même les plus insignifiants du monde extérieur : c'est ce vide qui est la véritable source de l'ennui et celui qui en souffre aspire avec avidité à des excitations extérieures, afin de parvenir à mettre en mouvement son esprit et son cœur par n'importe quel moyen » (1). James Sully (2) a critiqué cette conception de l'ennui comme « fait fondamental. » Il montre que l'ennui est lié à l’activité et qu'il n'est qu’ « un cas accidentel de son développement. » L'ennui ne fait pas suite à l’activité satisfaite. Il est dû « à un désir naissant d'activités qui procurent le plaisir. » L'activité est « la condition primaire et l'ennui secondaire et dépendant. »

Les critiques de Nicole et de James Sully nous paraissent également insuffisantes. Elles ne répondent pas complètement à ce qui fait le fond de la question. Pascal a mêlé ce qui revient à la tristesse, au découragement et ce qui est le propre de l'ennui, et Schopenhauer a négligé d'indiquer que la satisfaction d’un désir c'était une sensation de repos qui, nous l'avons vu, ne comporte nullement une impression de « vide intérieur. » Il n'en.est pas moins vrai que beaucoup d'individus éprouvent de l'ennui dès qu'ils sont livrés à eux-mêmes, sans divertissements, et l’on ne peut contester que ce soit une des conditions de formation de l'ennui de ne plus avoir « aucune perspective qui se présente à la volition. » Ce qu’il y a de faux, c’est la généralité de la proposition telle que veut l’imposer le système pessimiste.

La question se ramène, en somme, au problème de l'existence des plaisirs passifs et des états d’indifférence. Implicitement, les pessimistes nient leur possibilité. Est-il vrai quelorsque l’homme a cessé le désirer et de souffrir, il tombe forcément dans l’ennui, ou bien lui reste-t-il cette alternative d’être indifférent ou de

(4) Aphorismes sur lu sagesse dans la vie, traduct. J.-A. CANTAGUZÈNE. Alcan, 1907, p. 25.

(2) Le pessimisme, trad. A. Berrranp et P. Géranp. Alcan, 1893, p. 221223.

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