‹ Contribution à l'étude des perversions de l'instinct de conservationChapitre 27 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Il est des individus qui s’ennuient d’une façon habituelle et ui pourtant n'ont jamais fait de tentatives de suicide. Ce ne sont donc pas des spleeniques dans le sens rigoureusement médical du mot. Et cependant, bien que ce ne soit pas l’idée de suicide qui domine dans le tableau de leur mentalité, ils sont certainement de la même famille. Cet ennui, que l’on peut appeler morbide, évolue, en effet, sur un terrain dégénératif et présente tous les caractères de celui qui constitue le spleen.

D'autre part, il offre la même apparence qu’un ennui normal qui se trouverait prolongé. Ceci dispenserait presque de le décrire. Mais, du moment où il s'établit à demeure, il va déterminer un état mental particulier. Sa description servira donc à montrer la série intermédiaire qui relie l'ennui des gens nor-

maux à celui des dégénérés atteints de spleen.

L'ennui chronique mérite-t-il véritablement d’être isolé des autres individualisations de l'humeur triste ? Voici quelques observations. On pourra discuter à leur propos les droits de l'ennui morbide à une autonomie clinique.

Le poids de l’ennui ne porte pas nécessairement sur l'intérêt qui s'attache à tous les genres d’activité. On peut, par conséquent, tenter de s’y soustraire. Mais les réactions contre l’ennui sont plus ou moins heureuses. Cela permet de distinguer des degrés dans l'intensité et la ténacité de ce sentiment.

Les réestions sont efficaces. L’ennuyé peut se distraire, et, pendant le temps du divértissement, oublier son mal. Nous en présenterons deux exemples.

Observation XVIII

Jeanne M..., une jeune femme de 28 ans, d’origine anglaise, mariée, mère de trois enfants, avoue s’ennuyer habituellement.

Douée pour la peinture et la poésie, mais élevée par un père et une rhèré qui ne sont pas artistes, elle juge que ce milieu ne lui convient pas et qu'il est cause dé son énnui. Ellé voyage en Europe et fréquente des milieux littéraires. Ellé récherche le plaisir d’être courtisée. Sa réputation de coquette est bientôt faite. En réalité, si elle flirt ouvertement, c’est qu’elle n’y attache pas grande importance. Elle n’y trouve pas, à son vif regret, le plaisir qu’elle escomptait. Elle a des succès artistiques, fait un mariage d’inclination, est bientôt mère, et se met activement à travailler, et espère qu’enfin « elle sera comme tout le monde. »

« Tout m’ennuié, nous dit-elle. J’aimé mon mari, j'adoré mes enfanis, jé me passionne pour mon art. J'ai plaisir à visiter les expositions, à aller au théâtre. J'aime le monde, lé bäl, lire et travailler. Je suis heureuse quand on me complimente sur mes poèmes et lorsqu'on apprécie assez mes tableaux pour les acheter.

J'ai béaucoup dé goût pour la toilette. Je suis sensible à l’admiration des hommes. Active, je tr availle facilement et je sens farément la fatigue. Mais tout cela est sañs doute insuffisant pour rémplir une vie, car je m'ennuie. Je fréquente les sociétés nombreuses, les lieux bruyants. Je recherche les personnes gaies. Je suis avide de bons mots, du récit et du spectacle des farces. J'ai l’air de courir avec joie vers les plaisirs. J’espère toujours qu'ils me procureront une joie durable. Ils me distraiént ; puis, je sens de nouveau le vide dé ma vie. On se tromperait en me croÿant insénsible, puisque je Suis capablé d'enthousiasme et que toutes mes impressions sont très vives. Mais l'émotion chez moi est passagère. Elle dure le temps de l'excitation. Et, maintenant, je me demande si dans le moment où je les éprouve, je ne perçois pas qu'elles ne laisseront rien après elles. »

Elle est cultivée et parle plusieurs langues. Son art est tour à tour

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L'ENNUI MORBIDE 131 À idéaliste et réaliste, toujours original et décoratif. Sa conversation est enjouée, spirituelle, imaginative. En public, Mme M... est pleine de vivacité. Maïs cet entrain semble bientôt factice. Peut-être, parfois, fait-elle montre de trop de vanité ; mais, sans doute, est-ce par franchise et dédain de l'hypocrisie mondaine.

Son mari, qui professe pour elle une grande admiration, reconnaît ses défauts : désordre, prodigalité, caractère parfois difficile. 11 confirme les dires de sa femme. Le luxe, beaucoup de succès et une certaine « excitation » lui sont nécessaires.

Elle n’a jamais fait de grandes maladies, est bien réglée, a eu des

couches faciles sans aucune suite. Sa santé générale est excellente. Elle a toujours bon appétit et n’est jamais constipée. Le sommeil est souvent insuffisant. Elle n'offre pas de signes physiques de dégénérescence mar-

quée, sauf une légère asymétrie faciale et du strabisme externe de l’œil gauche.

Elle vit en assez mauvais termes avec sa famille.

Son père est habituellement déprimé, annihilé par sa femme. Celle-ci est une grande névropathe, d’un caractère très difficile et qui a facilement de grandes crises de nerfs quand on la contrarie. Deux sœurs plus jeunes ; l’une a des tendances hypocondriaques, l’autre serait tout à fait normale.

Gustave Flaubert est un riche filon qui a déjà fourni plusieurs ouvrages à la critique. Pourtant il a lui-même tout écrit sur sa pérsonne et sur son œuvre. Il suffit de découper dans ses lettres pour connaître l'essentiel de son Caractère et de son esthétique. On n'a rien trouvé de mieux. Parcourons les cinq volumes de la plus récente édition de sa correspondance (r). Au point de vue qui nous occupe, ils sont riches en notations directes. L’éennui, d’après ce qu’il affirme, constitue lé fond de sa nature. C'est un côté de son tempérament dont l'importance n’a pas encore été reconnue.

Observation XIX

L’ennui de Flaubert représente sa réaction habituelle aux événements pénibles. La Bovary n'avance pas, il a été fortement secoué par « une

(4) Louis Conarp, éd., Paris, 4910. L

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crise de nerfs », il a perdu quelqu'un des siens : il tombe dans l’ennui. Si l’on ne regardait que cet ennui, suite de deuils, de maladies ou de simples contrariétés, on pourrait dire qu'il s’est formé. normalement. Mais il est plus que cela ; il est, en quelque sorte, constitutionnel. Dans sa correspondance, il apparaît très tôt et dure jusqu’à la fin. Au collège, il s’en plaint amèrement (1). À Paris, étudiant en droit, il s'ennuie à un tel point, qu'il en gardera le souvenir toute sa vie. Ici, on pourrait lui trouver des raisons acceptables. Mais, plus tard, il persiste, alors qu’il vit selon ses goûts, et l’on est obligé de reconnaître dans sa plainte sans répit un mode naturel de sensibilité. r

Dans une lettre datée de juin 1844, nous en trouvons la première expression un peu développée. « Connaissez-vous l’ennui ? Non pas cet ennui commun, banal, qui provient de la fainéantise ou de la maladie, mais cet ennui moderne qui ronge l’homme dans les entrailles, et d’un être intelligent fait une ombre qui marche, un fantôme qui pense. Ah | que je vous plains si cette lèpre-là vous est connue. On s’en croit guéti parfois, mais un beau jour on se réveille souffrant plus que jamais. Vous connaissez ces verres de couleur qui ornent les kiosques des bonnetiers retirés. On voit la campagne en rouge, en bleu, en jaune. L’ennui est de même. Les plus belles choses, vues à travers lui, prennent sa teinte et réflètent sa tristesse. Quant à moi, c'est une maladie de jeunesse qui revient à mes mauvais jours comme aujourd’hui N (2). Il avait alors vingt-trois ans. Il exagérait peut-être. Mais, tout au long de sa vie, c’est la même lamentation.

Elle est lancée avec une variété d’accents qui correspondent aux deux aspects de son tempérament. Voici qui est d’allure romantique : « Tu me parais heureux, c'est triste. La félicité est un manteau de couleur rouge qui a une doublure en lambeaux ; quand on veut s’en recouvrir, tout part au vent et l’on reste empêtré dans ces guenilles froides que l’on avait jugées si chaudes » (3). Ce passage a, par contre, une précision plus naturaliste : « O Plumet fils, qui avez inventé la désinfection de la m...., donnez-moi un acide quelconque pour désembêter l’âme humaine ! » (4).

L'ennui a tous ses degrés, depuis l'ennui morne qui n’est qu'un sen- Liment de monotonie vide, jusqu’au dégoût général et à la haine de la

(1) Correspondance, °° série, p. 35, 1838 et 2° série : « Non, je ne regrette rien de ma jeunesse. Je m'ennuyais atrocement 1 Je révais de suicide ! Je me dévorais de toutes espèces de mélancolies possibles, ... »

(21 4'° série, p. 139.

(3) Avril I846, 1'- série, p. 181.

(4) Déc. 1850, 2° série, p. 29.

vie, se trouve décrit avec un relief et une précision que nous ne retrouverons nulle part ailleurs. « Le temps est gris, le ciel blanchâtre et sale, terne et tiède comme l'ennui, Mon Dieu, que la vie est bête ! » (2): « Ea banalité de la vie est à faire vomir de tristesse quand on la considère de près » (2). « Je suis embêté de m ‘habiller, de me déshabiller, de manger, étc... » (3). Convenons que l’homme... est une triste machine. Je suis furieusement lassé de la mienne, il y à des saisons où il vous prend des redoublements de lassitude, comme on a après le dîner des envies de vomir. La vie, après tout, n'est-elle pas une indigestion continuelle ? » (4). « Ma jeunesse m'a trempé dans je ne sais quel opium d’embéêtement pour le reste de mes jours. J’ai la vie en haine ; le mot est parti, qu'il

reste ! Oui, la vie et tout ce qui me rappelle qu’il la faut subir. C’est un

supplice de manger, de m’habiller, d’être debout. J’ai traîné cela partout, -

en tout, à travers tout, au collège, à Paris, à Rouen, sur le Nil, dans notre voyage... » (5).

IL a cette lucidité parfaite, au moment même où il ressent son mal avec le plus d’acuité, si remarquable chez les ennuyés. « C’est étrange comme je suis né avec peu de foi au bonheur. J'ai eu, tout jeune, un pressentiment complet de la vie. C'était comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s'échappe par un soupirail. On n’a pas besoin d’en avoir mangé pour savoir qu'elle est à faire vomir » (6). « L’ennui n’a pas de cause ; vouloir en raisonner et le combattre par des raisons, c’est ne pas le comprendre. Il fut un temps où je regorgeais d'éléments de bonheur et où j'étais véritablement à plaindre ; les deuils les plus tristes ne sont pas ceux que l’on porte sur son chapeau. Je sais ce que c’est que le vide ; mais qui sait ? La grandeur y est peut-être ; l'avenir y germe... Il me semble maintenant que je suis dans un état inaltérable, c’est une illusion sans doute, mais je n'ai plus que celle-là, si c’en est une... » (CG Aussi se rend-il très clairement compte que la véritable cause, il est inutile de la chercher dans son genre de vie, dans les tracas de son travail ou dans une vocation manquée : c’est le fond même de sa nature. « Qu'on ôte l’exaltation nerveuse, la fantaisie de l'esprit, l'émotion de la minute, il ne restera plus rien. Voilà l’homme dans sa doublure. Je ne suis pas fait pour jouir. Il ne faut pas prendre cette phrase dans un

(1) Nov. 1847, 1°° série, p. 395.

(2) Févr. 1851, 2e série, p. 41.

(3) Nov. 1853, 2° série, p. 400.

(4) Sept. 1847, 1"° série, p. 290.

(5} Oct. 1851, 2° série, p. 72.

(6) Avr. 1846, 1°° série, p. 181.

(7) Avr. 1846, 1"° série, p. 184.

sens terre à terre, mais en sentir l'intensité métaphysique » (r). « Je crois à la race plus qu’à l'éducation... Je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par cœur avant de savoir lire Don Quichotte, et il y a de plus par dessus l’écume agitée des mers normandes, la maladie anglaise, le brouillard puant » (2). « Et puis, je ne suis pas naturellement gai. Bas, bouffon et obscène tant que tu voudras, mais lugubre nonobstant. Bref, la vie m'em.… cordialement. Voilà ma profession de foi » (3). « Une invincible mélancolie, le sentiment de « l’inutilité universelle » et de grands doutes sur le livre que je fais, voilà ce que j'ai... » (4). « Que ne suis-je organisé pour la jouissance comme je le suis pour la douleur !... Quels sont les procédés à employer pour ne pas songer à sa misérable personne ? Ce qu'il y a de plus malade en moi, c’est « l'humeur » ; le reste sans cela irait bien » (5). « Je te souhaite tout ce que je n’ai pas, la sérénité d'esprit, la joie en soi et tout ce qui fait qu’on est content de soi » (6).

Pourquoi accepte-t-il la vie dans de telles conditions à C’est qu'il peut échapper à son ennui par le travail. Son œuvre apparaît comme une réaction contre l'ennui. Gette faculté de se concevoir autre que l’on est, “ce « bovarysme » que M. J. Gauthier veut étendre jusqu’à la personne de Flaubert (7), nous croyons qu'il n’a pas d'autre explication que dans son dégoût universel. Il le dit trop souvent et en termes trop décisifs pour que l’on puisse en douter. C'était du moins la manière dont il concevait les origines profondes de son inspiration. « Quand on lira Salimmbé, on ne pensera pas j'espère à l’auteur | Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour entreprendre de ressusciter Carthage | C’est là une Thébaïde où le dégoût de la vie moderne m'a poussé » (8). Il dit ailleurs : « Se griser avec de l'encre, vaut mieux que de se griser avec de l’eau-de-vie » (0).

(4) Août 1846, 1r° série, p. 201.

(2) 1852, 2° série, p. 147.

(8) 1857, 3° série, p. 144.

(4) Mai 1875, 4° série, p. 286.

(5) 1845, 4° série, p. 237.

(6) Janv. 1852, 2° série, p. 78.

(7) «Il y a en effet chez Flaubert, accusée dans sa correspondance, les marqué de ce bovarysme certifié par tous les traits que nous connaissons de lui, de cette impuissance radicale à s’accommoder d'aucune façon de la réalité, de cette nécessité d'apprêter le réel à son usage par une dé formation toute spéciale. Le génie de Flaubert in Mercure de France, XII, 1912.

(8) 1859, 3° série, p. 229.

(9) 1869, 3° série, p. 543.

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Aussi, ne s’étonnera-t-on Pas que l’inaction lui soit particulièrement

lourde. « J'ignore absolument, comme vous le dites » le plaisir de ne rien faire. « Dès que je ne tiens plus un livre ou que je ne rêve pas d’en écrire un, il me prend un ennui à crier. La vie ne me semble tolérable que si on l'escamote. Ou bien il faudrait se livrer à des plaisirs désordonnés... et encore ! » (r). « Toute ma semaine passée a été mauvaise (ça va mieux), je me suis tordu dans un ennui et un dégoût corsé, cela m'arrive régulièrement quand j'ai fini quelque chose et qu'il faut continuer » (2). Il en est toujours ainsi quand je me remets au travail. C’est alors que je m'ennuie, que je m'ennuie, que je m'ennuie ! Mais cette fois dépasse toutes les autres ! Voilà pourquoi je redoute tant les interruptions dans la pioche » (3). « Ce que j'ai ? un em... constitutionnel que je refoule parfois à force de travail. Quand le travail ne marche pas (ce qui est le cas présent), il reparaît et me submerge » (4). « Tant que je suis dans l’action, je m'y livre avec furie et sans la moindre sensibilité. Mais j'ai des heures « dans le silence du cabinet » qui ne sont pas drôles » (3). « Depuis quinze jours que je suis ici, je m'ennuie à crever, car n'ayant apporté aucun livre, aucun travail, je songe à moi... » (6).

Le remède ne réussit pas toujours. « Je passe ma vie à me mettre des cailloux sur le creux de l'estomac pour m'empêcher de sentir la faim. Ga m'embête quelquefois » (7). Il songe parfois à d’autres dérivatifs. « Si je n'avais peur du haschisch, je m'en bourrerais au lieu de pain, et si j'ai encore trente ans à vivre, je les passerais couché sur le dos, inerte et à l’état de bûche » (8).

L'idée du suicide, semble-t-il d’après ses lettres, n’a fait que traverser son esprit. « Quant à l'humeur, elle n’a pas été gaie, mon cher ami, j'ai passé par des élats à me casser la gueule. Voilà le vrai » (9). Mais il a eu d’autres pensées, qui en dérivent peut-être. « J’ai eu, au milieu de mes ennuis de Paris, à r9 ans, cette envie (se châtrer).… Il arrive un moment où l’on a besoin de se faire souffrir, de haïr sa chair, de lui jeter de la boue au visage, tant elle vous semble hideuse » (ro).

) 1873, 4° série, p. 171.

) Juillet 1852, 2° série, p. 317.

)} 1869, 3° série, p. 365.

} 1863, 3° série, p. 365.

(5) 1872, 4° série, p. 95.

(6) Juillet 1894, 4° série, p. 218.

(7) 4860, 3° série, p. 253.

(8) Nov. 1853, 2° série, p. 400.

(9) Mars 1879, p. 301.

(10) 1852, 2° série, p. 186. >

Il était loin d'être inaffectif. Edmond de Goncourt L’appelait « un gros sensible » et il trouvait l'expression juste. Des indignations, des enthousiasmes, des colères, des douleurs le sortaient de son ennui. « Quand je n’æi pas beaucoup de chagrin, j’ai beaucoup d’ennuis. Cela me change. ‘Après les larmes, les bâillements » (x). Il était, on le sait, très dévoué à ses amis, savait, lorsqu'il était nécessaire, sortir de son cabinet et se montrer, à Paris, pratique et homme d'action.

Même ennuyé, son énergie était intacte. Il a pris soin d'insister particulièrement sur ce point, capital pour nous. « Je crois que je pourrais faire de bonnes choses, maïs je me demande toujours à quoi bon ? C'est d'autant plus drôle que je ne me sens pas découragé » (2). « Depuis trois jours, quoique je travaille beaucoup, environ dix heures par jour, je suis d’une tristesse que rien n’égale, j'ai dans l’âme des coliques d'amertume à en mourir » (3). « Je travaille comme quinze bœufs... Au milieu de tout cela je ne suis pas gai... Mon âme, quand je me penche dessus, m'envoie des bouffées nauséabondes. Je me sens quelquefois triste à crever. Voilà. Ce qui ne m'empêche pas de hurier du matin au soir à me casser la poitrine » (4). « Je suis plus que jamais harassé de l’existence et dégoûté de tout, ce qui n'empêche pas que jamais je ne me suis senti plus robuste. Expliquez-moi ça » (5). « Jamais je n'ai été plus convaincu qu'elle était robuste (ma santé). La vie que j'ai menée cet hiver était faite pour tuer trois rhinocéros, ce qui n'empêche pas aue ie me porte bien. Il faut aue le fourreau soit solide, car la lame est bien aiguisée ; mais tout se convertit en tristesse. L'action, quelle qu’elle soit, me dégoûte de l’existence » (6).

Le repos, le travail, la solitude, le monde, la ville, la nature, tout est cause adjuvante pour son ennui. Il en est convaincu. Mais il se résigne. « J'espère m'habituer à mon vide et rien de plus », écrivait-il en 1870 à Georges Sand: « Je me sens vieux, usé, écœuré de tout. Et les autres m'ennuient comme moi-même. Cependant je travaille, maïs sans enthousiasme et comme on fait un pensum... Je n'attends plus rien de la vie qu’une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. Il me semble que je traverse une solitude sans fin, pour aller je ne sais où. Et c’est moi qui suis tout à la fois le désert, le voyageur et le chameau... Je suis

Q Mai 1872, 4° série, p. 113.

(2) 1846, 1r° série, p. 181.

3) Oct. 1846, 1'e série, p. 264.

4) 1858, 3° série, p. 184.

5) 1872, 4° série, p. 98.

( ( ( (6) 1872, 4° série, p. 105.

L’ENNUI MORBIDE. 137 nd | è : ..; ne

raisonnable. Je sors tous les jours et je rentre chez moi las, et encore plus embêté, voilà ce que je gagne » (1). I écrivait ce dernier passage en 1879, à cinquante-quatre ans.

Ce grand nombre de citations était nécessaire : ce n’est pas par exceplion qu'il s'ennuie : c’est de l’adolescence à la mort, de dix-sept à cinquante-neuf ans.

Il est nécessaire de revenir, avec un certain détail, sur les divers côtés de sa riche nature ; ils ont été, pour la plupart, entièrement dénaturés.

On connaît les autres aspects de sa sensibilité : son dévouement à ses amis, son désintéressement pécuniaire et ses générosités pour les sien (2), ses blessures d’affection éprouvées devant la défection de ceux qu'il avait aimés, sa pudeur extrême de tout ce qui était sentiment intime, ses colères généreuses et sa haine du bourgeois, qui n’était peutêtre qu’une manifestation de son horreur du présent.

Car il supportait mal tout ce qui était actuel, S'il vécut seul, ou à peu près, c’est peut-être parce qu'il se savait difficile à vivre. La sensation du moment lui paraissait terne, vide, sans aucune saveur. Comment s’étourdissait-il ? Il semble que pendant longtemps il ait abusé du tabac et du café. Maïs c'est surtout dans son imagination qu'il puisait pour combler le vide de son ennui. Il avait le sentiment nostalgique du passé. Ses moindres brouillons, il les conservait pieusement (3). Il repensait constamment à sa vie écoulée. Là où il n'était plus et où il ne pouvait plus aller lui paraissait un paradis. On sait, par Maxime Du Camp (4), qu’en Egypte et en Tunisie, devant les paysages splendides, auprès des monuments qu'il admirait, il ne se sentait pas encore rempli de l’épanouissement qu'il espérait (5). Mais, de retour à Croisset, il évoquait à nouveau les grands horizons, la lumière éclatante, la vie large et les mœurs amples. Enfin, il fuyait le présent d’une façon plus active encore par la création d’œuvres d’imagination. Mais, à dire vrai, tandis qu'il peinait sur Salammbô, il songeait incessamment au plaisir d’écrire un roman moderne traitant de mœurs bourgeoises. Et ainsi, de même toujours, il tendait vers ce qui n’était pas l’occupation forcée du moment. Pendant le labeur de Madame Bovary, il rêve de Salammbô ; pendant celui de Salammb6, ïl songe .à l'Education sentimentale, ce dernier

(4) 1875, 4° série, p. 235.

(2) V. les Lcltres à sa nièce Caroline.

(3) L. Bearranp. Gustave Flaubert (avec des fragments inédits), 1942. (4) Souvenirs lilléraires, 1882-1883, 2 vol., Hachette.

(5) « Et puis le soleil! Le soleil! C’est un immense ennui qui dévore tout. » Correspondance, 1° série, p. 212, janv. 1853.

roman n'est pas plus tôt en train qu'il voüdrait écrire Saint-Julienl’Hospitalier et Hérodias ; et, tout en copiant les traités anciens de vènerie, à la Bibliothèque nationale, il désire déjà entamer Bouvard et Pécuchet. Entre deux ouvrages, lorsqu'il est, livré à lui-même et au spectacle des bourgeois de Rouen, il s’enfuit dans la Thébaïde où se déroule la Tentation de son Saint Antoine (x).

M. Louis Bertrand a fait justice de cette légende, qui s'était établie sur quelques bribes de ses théories esthétiques, de la soi-disant impassibilité de Flaubert (2). Il critiquait au contraire chez Leconte de Lisle, « l'affectation de noblesse, le dédain de la vie moderne sacrifiée à un faux idéal antique », et déclarait que « l’idéal n’est fécond que lorsqu'on y fait tout rentrer. C’est un travail d’amour et non d'exclusion.» (3). « Je ne suis pas aussi bête, dit-il ailleurs, pour préférer des phrases à des êtres. » Il avait part aux émotions de son pays et s’intéressait vivement à la politique, malgré son dédain pour elle. Enfin, son idéal passionné pour son art, auquel il a tout sacrifié, n’est pas le fait d’un indifférent.

Ses jugements formulés d’une façon parfois entière, sans nuances, lancés comme des boutades, avec le désir évident par instants d’épater le bourgeois, ce qu’il rapportait de sa difficulté à travailler, ses fameuses «affres du style », tout cela lui a fait la réputation d’un esprit incomplet. On l’a surnommé le « patron des ratés » (4). Son ami Maxime Du Camp a eu le souci de le présenter ainsi à la postérité ; et il n’a rien négligé pour que son portrait parut définitif. Selon lui, la névrose de Flaubert avait arrêté son développement intellectuel, et il en était résulté un talent imparfait : « Sans elle il aurait eu du génie » (5).

Sa difficulté à écrire peut relever de deux causes : où de sa névrose, — on sait que les épileptiques éprouvent souvent après leurs crises ou

(1) Correspondance, passim.

(2) Ouv. cité.

(3) Correspondance, 2° série, 366.

(4) TarprEeu. Le mot serait d’Augustin Filon.

(5) On se rend mieux compte aujourd'hui de la nature du sentiment qui incitait Du Camp à diminuer tontes les supériorités qu’il avait approchées, lui qui avait espéré aussi devenir un grand écrivain. Il raconte qu'il a, rencontré deux fois Alfred de Musset dans les salons : la première fois il était ivre, la seconde il faisait une récitation accompagnée d’une musique jouée par Gounod : ce fut un four gênant. Il n'a vu qu'une fois Lamartiue : il dormait profondément tandis que l’on exécutait de la très belle musique et son pied projeté en avant, ce fameux pied aristocratique et cambré dont il était si vain, se montrait déformé par un énorme oignon. Intime de Flaubert et l’un. des rares auxquels celui-ci

eut confié l'existence de ses crises, il a été le premier à les révéler au public, Et ainsi de suite...

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leurs simples vertiges, un grand ralentissement dans le cours de leurs

associations d'idées (1) ; — ou à des scrupules d'auteur difficile. Il avait en effet, le goût de la perfection poussé à l'extrême ; c'était aussi un grand scrupuleux, et le soin particulier qu’il prenait toujours de se documenter sur son sujet -avant d’en rien écrire en témoigperait. Peut-être même, poussait-il ce souci jusqu’à l’obsession scrupuleuse.

Les récentes publications ont révélé une œuvre beaucoup plus considérable que l’on ne pensait : dix-huit volumes au lieu des cinq qui avaient paru de son vivant. « Désormais, dit M. Bertrand, il ne sera plus permis de croire, même au lecteur le plus malveillant, qu'il écrivait péniblement, qu'il n’a jamais connu la joie du travail abondant et facile. Nous savons, au contraire, que sa facilité était extrême : il n’est que de lire, pour s’en convaincre, la première Tentation de saint Antoine et la première Education sentimentale. Le jet lyrique, chez lui, était, à l’origine, d’une puissance et d’une largeur merveilleuses. S'il faut le blâmer, c'est d’avoir volontairement contrarié ses dons naturels » (2).

Sa force de travail, si l’on y songe, était remarquable. I] lisait dans la matinée, écrivait tout l’après-midi et très tard dans la nuit. Avant de se coucher, il trouvait le temps d'écrire de longues lettres, où il a certes mis ce qui lui tenait le plus à cœur, et de noter encore sur ses carnets

les moindres faits de sa journée, et les projets dont son imagination était:

remplie, comme s’il craignait de rien perdre de lui-même. Au lit, il lisait encore des classiques, en communion journalière, non pas uniquement avec ceux du xvrr siècle, mais encore avec ceux de la Renaïssance et du Moyen-Age (3). Son érudition, comme celle de Victor Hugo, de Taine et de Renan, était considérable, et nous ne savons pas qu’elle ait été mise en défaut (4). Il savait l’anglais, s'était remis au latin et au grec ; possédait à fond Spinoza, avait lu pour Bouvard et Pécuchet presque tous les philosophes, les médecins et les livres des autres sciences, tant anciens que modernes ; pour Saint Antoine, un nombre remarquable de livres sur les religions, les arts et les civilisations anciennes ; il avait sûrement

(4) J. RoGues De Fursac. Les écrits el les dessins dans les maladies nerevuses el mentales. Paris, Masson, 1905, et ense:gnement oral.

(2) Ouv. cit. Avant-propos.

(3) V. entre autres ses réponses aux critiques sur Salambé in Correspondance .

(4) « Ce fut un bourreau de lecture : ses Carnets nous le prouvent .. Lui-même dressait de temps en temps, la liste des livres qu’il avait dévorés pendant une saison. Ce sont de véritables catalogues qui rappellent le pantagruélique appétit livresque des héros de Rabelais. En juin 1874, il calcule que, depuis le mois d'août 1872, il a lu exactement 309 volumes, soit enyiron un volume tous les deux jours ». BERTRAND, OUv. Cit., ên finem.

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pratiqué tout ce qui intéressait la civilisation punique, avant d'écrire Salammbô ; il passe trois mois à la Bibliothèque nationale pour se documenter sur Saint Julien. Sa correspondance témoigne encore de son effort pour ne rien avancer dans l'Education sentimentale qui ne fut confirmé par les journaux, les écrits et les déclarations des témoins mêmes de la Révolution de 48, etc.…., etc... Mais outre les livres utiles à ses travaux, il en lisait d’autrés, curieux, peu connus, substantiels, pour le plaisir.

Il restait ainsi enfermé des mois à Croisset. Et cette vie, il l’a menée presque sans interruption pendant trente ans.

Que l’on songe à tous ces dons d’observateur, de critique, d'historien, de créateur et d'artiste, et l’on sera forcé de reconnaître qu'il fut, quoiqu'on en ait pu dire, très intelligent. Car il est peu d'hommes qui aient réuni des aptitudes, aussi singulières et généralement opposées, de précision scientifique et de vaste imagination.

S'il ne fut pas un homme d'action extérieure, il dépensa incontestablement des qualités d'homme d'action tout de même, puisqu'il fut un grand créateur et un grand volontaire. Son activité et son labeur étaient, en définitive, incessants, et toute sa vie apparaît comme un long effort, toujours soutenu par un idéal qui ne manquait pas de fierté et de grandeur. Et nous ne voyons pas dans tout cela les preuves de cette aboulie et de cette aprosexie, ni les stigmates psychasthéniques qui constitueraient le fond de sa nature d’après M. De Lastic (x).

Presque tous ses rêves furent réalisés, et tels qu'ils les avaient formulé

‘ dès son adolescence : ne vivre que pour l’art, sans se mêler à la vie des bourgeois, sans avoir à se soucier de gagner sa vie, être réaliste et romantique, voyager en Orient, ne publier qu’au temps voulu et choisi par lui, vivre caché, ne livrer que son œuvre. IL sut prendre de Paris et de la province ce qui était nécessaire à son développement. Il posséda la gloire du premier coup ; aucun de ses romans ne sombra. Il eut des disciples. De l’amour, il eut tout ce qu'il en avait espéré. L'amour platonique et désintéressé pour M° Schlésinger ; l’amour passion fait de tendresse et d’enthousiasme physique avec Louise Colet, dont la beauté sculpturale était alors renommée ; l’amour sensuel et pittoresque des voyageuses espagnoles de Marseille et de la courtisane égyptienne Ruchouk Hanem. Il eut l’estime et l’amitié de personnes célèbres et qu'il appréciait. Il fut toujours entouré d’affections : celle de sa mère, de sa nièce ; celle de Louis Bouilhet ; celle de Georges Sand, etc. Il connut

(1) De Porcerr pe Lasric. La pathologie mentale dans les œuvres de Gustave Flaubert. Thèse de Paris, 1906.

aussi l’amitié intellectuelle et tendre de cette demoiselle des Gencettes

avec qui il correspondit si longtemps et qu’il ne rencontra jamais. Avait-il plus de motif d’ennui que n'en auraient pu avoir un Michel-

Ange. un Kant, un Newton, un Renan, etc.

-, cloîtrés de même dans la réalisation de leur idéal ?

Il ne paraît pas avoir présenté de signes physiques apparents de dégénérescence. Il était beau, grand, robuste, rappelant l’image qi l’on se fait des Normands de la Conquête. Bon nageur, mais détestant la marche. Grand appétit et connaisseur en bons vins. Il parlait fort, scandant ses mots quand il déclamait et même dans ia conversation. Souvent il a parlé de son « gueuloir » ; les auditeurs aussi.

Son hérédité et son observation médicale ont été rédigées par Binet- Sauglé (1) d’une part, et par Dumesnil (2) de l’autre. Il n’y a pas lieu d'y revenir (3). Retenons seulement les violents accès de colère du père, très courts et pour des motifs futiles, sa scrupuleuse exactitude, sa tuberculose ; la nervosité et les hémoptysies de la mère, morte d’une attaque à 76 ans, et les trois frères morts dans l’enfance.

Relevons dans la récapitulation que M. Binet-Sanglé a faite en grande partie d'après la correspondance : dans l'enfance, les chutes suivies de morsure de la langue, pendant qu'il lisait (4) ; ses idées de suicide à 13 ans ; ses violentes colères entre 13 et 16 ans ; Son désir de se châtrer vers 20 ans ; à 22 ans ses premières attaques convulsives ; à 25 ans son rhumatisme musculaire cervical ; à 28 ans, en Egypte, son anesthésie aux piqûres des moustiques ; à 30 ans, début de calvitie et d’obésité £ à 33 ans, une glossite aiguë qui a prêté à discussion : conséquence d’une morsure de la langue pendant une attaque, ou de l’usage abusif de pipes à tuyaux très courts ? À 38 ans une blépharite, assez souvent des migraines et des douleurs rhumatismales. À 53 ans, 3 accès d’asthme au cours d’une grippe. Enfin, entre 52 et 53 ans, il déclare assez souvent

(1) Chronique médicale, T° année, n° 21, 1* nov. 1900.

(2) René Dumesnir. Flaubert el la médecine. Thèse de Paris, 1905.

(3) Père : ancien interne de Dupuytren ; exempté du service militaire pout hémoptysies. Intelligent et très actif. Violents accès de colère. Très nerveux e sensible. Mort d'un phlegmon à la cuisse.

Mere : très impressionnable. Quelques hémoptysies, Pleurésie à 64 ans. Név ral gies. Zona à 71 ans. Migraines. Hallucinations funèbres à la mort de sa fille (?) Petite attaque à 73 ans ; morte à 76 ans.

6 enfants : Achille, chirurgien : douleurs rhumatismales : deux garçons morts dans l'enfance ; Gustave; un garçon, mort dans l'enfance ; Caroline, rhumatismesr migraines, engelures, morte des suites de couche.

(4) ne Goncourr. In Journal.

avoir frisé la folie et le suicide. Ï1 a dés attaques fréquérites suivies de migraine.

Vers 1850, à 29 ans, il paraît probable que dans la Haute-Egypte, à Esneh, la courtisane Rüuchouck Hanem lui communiqua la syphilis (1).

Sa mort brusque et non subite, survint à 59 äns.

On sait, enfin, que l’accord n’est pas fait Sur la nature de ses « crises de nerfs » (2) et que ceux qui mettent en doute l’épilepsié s’appuient principalement sur le fait qu’elles semblent avoir toujours été conscientes.

L'existence d’ictus épileptiques mnésiqués, constatés aujourd’hui chez des épileptiques avérés, trancherait peut-êtré la quéstion.

En résumé : un home très probablement épiléptique, doué de grandes supériorités intellectuelles, d’une exceptionnelle puissance de travail,

d’une forte volonté, d’une activité ininterrompue, et qui eut le rare

bonheur de réaliser presque tout son idéal, ñormal quant à son affectivité — souffre pendant son existence entière d’un ennui incurablé. — C’est bien de l’ennui véritable qu'il s’agit : car il le distingué lui-même du découragement, de la fatigue, de l’indifférénce et des sentiments mélancoliques qu’il connaissait bien. Contre cet ennui il ne connaît qu'un adoucissement : l’art et le travail.

L’ennui persiste à travers les distractions quelles qu’elles soient : travail ou plaisirs. |

Nous en choisissons trois exemples : deux parti les contemporains, le troisième est pris dans l’histoire.

(4) Trois müis après son premier contact avéc elle, il repasse à Ésneh et constale « qu’elle était malade ».

(2) Dumesnir, ainsi que HenweQuIN (Eéudes de critique scientifique ; quelques écrivains français : Gustave Flaubert, 1 vol., Paris, Perrin, ‘1900), disent Aystéroneurasthénie, parce que le début n’avait eu ro qu'à 22 ans, que la conscience était conservée et que «rien, sauf le caractère emporté, n’a-d analogie parmi les particularités intellectuelles EE épileptiques. »

L'ENNÜL MORBIDE. 143

TITRES NE Re EE SE

Observation XX.

Eugène B.., 25 ans, constitution Peu robüste, mais santé normale, pas de maladies graves.

Sa mère a des migraines continuelles et méme des crises dites dé néurasthénie. « Famille de nerveux » du côté maternel, Mais rien dé nettement caractérisé. à

C’est un commerçant. Il a aussi des tendances intellectuelles et artistiques ; il est musicien. Sa situation est très aisée. Son genre de vie est celui d’un bourgeois, mais sans rien d’étriqué : automobile, maison de ‘campagne, etc... Il habite une grande ville de province.

Il a quelques amis et passablement de connaissances. Il passait jusqu’à maintenant pour « un peu original » et renfermé, maïs sans excès. Il a eu des maîtresses. Il a aimé le jeu et adoré le théâtre. Il sortait généralement tous les soirs avec ses amis ou sa maîtresse.

Son caractère était assez gai, mais avec des « lassitudes brusques. » Il n’a éprouvé aucune déception sérieuse.

Depuis deux ans, il est à la tête de sa maison de commerce, et il a

réussi à augmenter le chiffre d’affaires et les bénéfices.

I y à environ un an, il s’est rendu compte qu'il s’ennuyait, sans cause. Ses plaisirs d’autrefois ne l’amusaient plus. Il lui arrive de sortir parce qu’il s’ennuie chez lui, et d’y rentrer après quelques instants, dégoûté à l’avance de tout ce qu’il pourrait entreprendre. Plusieurs fois même il a quitté brusquement le théâtre au cours de représentations auxquelles il s'était fait, par avance, un plaisir d’assister.

Au cours d’une nuit passée avec une femme qu'il désirait depuis longtemps, il la quitte brusquement, parce qu'il éprouvait près d’elle un ennui intolérable. à

Actuellement, il ne s'intéresse plus ni à la lecture, ni à la musique. Il ne se sent plus aucun désir ; il n’éprouve plus aucune affection qui l’attache fortement. Tout lui est indifférent, et il passe des heures dans un fauteuil, accablé sous le poids d’un lourd ennui. .

: Les siens se sont aperçus de ce changement progressif. Il a été incapable de leur en fournir l’explication, lui-même n’en voit pas la raison,

Malgré cet ennui, il a travaillé avec ardeur à augmenter le rapport de son commerce : l’inventaire a donné 30,000 francs de bénéfices en plus. I1 déclare que cette constatation lui a été totalement indifférente.

Il n’éprouve aucune envie de se marier, ni aucune aspiration à changer de vie. B... redoute au contraire que cet état ne se perpétue toute sa rie.

EAST TRS N/A

La seule chose qui l’intéresse un peu, c’est le travail commercial. Il passe toutes ses journées au magasin et oublie un peu de cette façon qu'il s'ennuie. L'activité qu’il déploie alors est remarquable. Maïs cette activité n’est pas en elle-même un plaisir. Elle l’empêche de penser qu'il s'ennuie. B.. retombe d’ailleurs dans cet ennui dès qu'il a quelques minutes de répit.

Aucun surmenage. D'ailleurs, il a essayé du repos, des voyages, et de toutes les distractions sans succès.

Observation XXI.

Auguste À..., 26 ans, robuste ; fait des sports à l’occasion. Pas de maladies sérieuses.

Hérédité normale : on remonte jusqu'aux grands-parents des deux côtés sans trouver tare nerveuse. Frères et sœurs également bien portants.

Son éducation a été très soignée. Il a ses diplômes universitaires. Sa culture est à la fois scientifique et artistique.

La fortune est honorable et les relations brillantes.

I1 vit à Paris depuis quelques années.

Il possède un physique agréable et n’a éprouvé aucune déception amoureuse.

La seule contrariété qu'il y ait à signaler, ce sont deux échecs, un aux examens de polytechnique, l’autre à une première tentative pour atteindre l’agrégation de sciences.

I1 déclare que depuis l’âge de 17 ans, il s’est continuellement ennuyé. Cet ennui est général et s'étend à toutes-les distractions et à toutes les formes de l’activité : le travail l’ennuie, bien qu'il ait choisi librement sa carrière et ne conçoive pas une activité plus intéressante que celle de l’esprit. L'exercice physique lui paraît un simple dérivatif, mais ne lui procure aucune joie : il s’est lassé très vite de tous les sports auxquels il s’est essayé.

Bien qu'il vive avec une femme qu'il a choisi par amour, bien qu’il persiste à avoir de l’affection pour elle, il considère l’amour comme une « passion sans joie. » Ses manifestations lui apparaissent comme une corvée fastidieuse.

Il avoue ne trouver aucun plaisir dans la conversation, même celle de ses amis. Quant aux distractions extérieures, théâtre, monde, promenades, il les fuit autant qu'il peut. Les voyages « l’assomment. » Parti

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