GES
de Paris avec l’idée de se désennuÿer, il n’est pas plus tôt installé ailleurs que l'ennui recommence plus intense.
Il reconnaît qu'il ne peut plus lire choses qui le distraient un instant sont des amusements pucrils et mouvementés, comme de jouer au ballon ou à cache-cache. C’est d’ailleurs avec une gaieté absolument factice qu'il s’y livre : elle tombe au bout de quelques minutes.
Il à manifesté à plusieurs reprises des intentions de suicide et a affirmé que sans la considération des liens de famille, rien ne le retiendrait.
À... analyse lui-même son état d'âme avec beaucoup de clairvoyance : il constate qu'il s’agit de ce qu'il nomme « une tristesse organique », contre laquelle il n’espère pas trouver de remède.
Cependant, il est travailleur et actif, tant dans le domaine physique que dans la sphère intellectuelle. Il a écrit plusieurs travaux et prépare très consciencieusement des examens et des concours sérieux.
Son temps, il le passe dans les bibliothèques ou dans son bureau de travail.
En outre, A... s'occupe encore de ses affaires pécuniaires.
Il ne présente aucun laisser-aller, ni aucune négligence.
Bref, il ne donne nullement l'impression d’un individu déprimé.
Observation XXII
Si l’ennui de Flaubert a été méconnu, celui de la marquise Du Deffand, par contre, à étonné les critiques à chaque nouvelle publication de faud, par contre, a étonné les critiques à chaque nouvelle publication de
Marie de Vichy, marquise Du Deffand, naquit le 25 décembre 1697 au château de Chaumont, de Gaspard II, comte de Vichy et d'Anne Brulard, sa femme.
Le père semble avoir assez bien réalisé le type du gentilhomme campagnard de ce temps, « orgueilleux de son nom, passionné pour sa terre, exact à payer ses dettes et âpre à exiger son dû. » Dur et despote avec ses
(1) Henry Juzra. Les amis de Voltaire in Semaine, 15 nov. 1850 ; — Sainre- BEuve. Causeries du Lundi. Paris, 1859, t. XIV, et les Nouveaux Lundis, t. [: — BarBey D'AURÉVILLY. Lilléralure épistolaire. Paris, 1892, article du Pays, 2 août 1859 ; — Sonérer. Etudes sur la lilféralure contemporaine. Paris, 4865, t. IL : — De SéGua. Mne du Deffand et Horace Walpole, in Revue hebdomadaire du 18 janvier 1913.
un volume avec intérêt. Les seules
enfants. Peu raffiné de goûts, peu cultivé d'esprit « Actif, énergique et robuste, il tirait gloire de sa verte vieillesse, et ne supportait pas qu'on le püt croire malade. » Il meurt en décembre 1876, rapidement, sans aÿbarencé dé maladie préalable.
Le frère aîné de Me du Deffand, Gaspard IIT, ressemblait à son père par son humeur et sés goûts. Il trompe outrageusemént sa femme, et de sa liaison avec Mn° d’Albon, naquit Mie de Lespinassé. Homme d'esprit quand il le voulait, et séduisant.
Le frère cadet, Nicolas, l’abbé de Champrond, « doux, bon, cœur tendre, esprit moyen, caractère timide », rabroué par tout le monde. « L'abbé est toujours l’abbé, écrit Me Du Deffand, c’est-à-dire fort bon dans le fénd avec dés façons singulières » (1). Sans intrigue, Sans ambition, aimant la solitude. :
Énfin, là sœur cadette, Anne de Vichy, marquise de Suarez d’Aulan, alerté, malicieuse, jolie, esprit mordant, caractère emporté (2).
La vie de Me Du Deffand a souvent été racontée. Nous en rappellérons seulement les principaux épisodes.
On se souvient de son enfance dans un couvent de Paris et de son quasi-abandon par les siens : sa mère meurt quand elle à 13 ans, son père ne venait jamais la voir et son aïeule maternelle, la duchesse de Choiseul, s’y intéréssait assez peu. On a souvent raconté aussi les anecdotes à son irreligion précoce.
En 1718, à 21 ans, elle épouse le premier qui se présente. C'est un cousin issu de germain : J.-P. Jacqués, marquis Du Deffand de la Lande, colonel de dragons. Il était simple, bon, fait pour la vie de famille, « pour toutes les choses enfin qui lui furent refusées », car il ennuya sa femme.
Sitôt sortie du couvent et mariée, M“ Du Deffand se lie avec les femmes les plus en vue à la cour du Régent. Elle est des bals, des fêtes intimes, des petits soupers. à
Nous ne savons guère sur cette période de sa vie que ce qu'elle en a raconté dans ses lettres beaucoup plus tard. Elle semble avoir voulu se jeter passionnément dans tous les plaisirs mondains. Pendant trois mois, elle a un goût effréné pour le jeu (3). Puis elle s’en dégoûte subitement. Après, ce fut la comédie de la société. Elle s’en lasse également très vite.
__() 7 mars 1748. ie (2) pe Séaun, d'après des documents inédits extraits dés Archives d'éparténren talés de la Drôme in Ésqüisses et portraits. Mn» du Deffaud et sà farilte. Paris, 1908. } (3) Lettre à Craufurt du 13 février 4767 : « Jai eu là passion du jeu, c'était le biribi, pendant trois mois, puis je m'en suis dégoûtée et je lai pris en horreur. »
L'ENNUI MORBIDE. 147 |; Elle éut à un moment une certaine réputation littéraire. Mais elle abandonna vile toute prétention à écrire.
Petite, svelté, très bien proportionnée, un visage fin, « le plus beau teint du monde », des Jeux rémarquablernent vifs, expressifs et spirituels, élle eut beaucoup d’admirateurs. Le Régent fut son amant quinze jours. Ts sé séparèrent à l'amiable.
I paraît bien qu’elle ait changé assez souvent d’amants. Lorsqu'elle eut, en 1722, quatre ans après son mariage, un amant attitré, le mari se ficha. Ce fut la première rupture du mariage.
Is se réconcilient deux âns plus tard. Ils avaient résolu de vivré en province. Mais ils s’y ennuient mortellement ensemble,
Dans une lettre du 15 mars 1727, elle se plaint déjà de chagrins vagues, dé tristesse, de vapeurs.
Elle accompagna, dans son exil, M®% de Prie, son amie. Elle lui reste fidèle, malgré sa disgrâce, jusqu'à sa mort mystérieuse (oct. 1729).
En 1728 6n retrouve lés époux dinant et Soupant ensemble, sans plus. « L'accord se dissout par l'ennui. » L'’indifférénce de M Du Deffand pour son mari se transforme en « aversion outrée. » Elle ne garde plus avec lui « que des rapports honnêtes. »
C'est à cette époque que commence la phase brillante de sa vie : son amitié avec la duchesse du Maïne, sa liaison avec le président Hénault, et ses fameux soupers, réndéz-vous des illustrations du momént.
-En 1735, elle se plaint d’insoimniés et désire quitter Paris définitivement pour la province. ;
Elle essaye de vivre quelques années avec son frère l'abbé : maïs ils se fatiguent l’un de l’autre.
En :751, elle se décide à aller à Chamrond, Il est probable que l’ennui y étâit pour quelque chose (x).
Elle se sent triste, isolée, malheureuse au milieu des amis qui l’entourént. Et elle quitte brusquement cette société où elle était si recherchée, se plaignant d’abandon.
A partir de cette époque, elle exprimera de plus en plus souvent ses pensées pessimistes sur la vie.
Sa vué commence à baisser.
Elle écrivait, en parlant de sa nièce, qui allait entrer en religion :
(4) Son ami Saladin lui écrivait en effet à ce propos : « Je ne sais ce que je ne donnerais point pour que de bonnes et solides raisons puissent RUE donner au séjour de Chamrond la préférence sur celui de Paris, mais RIMAQINEZ PAS étre dans le vrai quand vous pensez que s'ennuyer däns le lieu des drnusemènts soit cent fois pis que s'ennuyer dans la retraite. »
« Elle ne sera pas malheureuse et, ce que je compte pour un très grand bonheur, elle ne mettra pas au monde des êtres qui, sans doute, seraient malheureux. C’est un des plus grands inconvénients de la vie ; tous les jours je remercie le ciel de n’avoir point d'enfants ! » (x).
La vie de province ne la désennuie pas. Elle y passe une année en-
Si
tière. De Chamrond elle va à Mâcon, où elle y est réduite à la société de l’évêque. Puis à Lyon, auprès du cardinal de Tenein. Elle ne se trouve bien nulle part et revient enfin à Paris (juillet 1759), persuadée maintenant qu’elle ne peut se passer de société : « J'admire votre douceur et votre raison, écrit-elle à sa sœur d’Autan, ef j'envie le bonheur que vous avez de savoir vivre seule sans vous ennuyer. Je suis loin d’en être là, je saurais me passer de société. Mon état présent est une raison pour me le rendre nécessaire, mais je pensais de même avant d’être aveugle. Je suis née mélancolique, encline aux réflexions tristes. Je voudrais bien être dévote, ainsi que vous, mais notre volonté ne décide pas de nos dispositions. Ce n’est point l'attachement que j’ai pour les choses du monde qui me détourne de la dévotion, c’est mon malheur. Priez Dieu pour moi, ma chère sœur ! » (2).
Elle a fait venir sa sœur d'Autan. Mais celle-ci meurt en 1769. Elle songe à un neveu de province pour lui tenir compagnie. Celui-ci vient avec sa femme. M° Du Deffand déclare d’ailleurs assez cyniquement : « Elle et son mari seront pour moi ce que sont les haies qu'on place sur les grands chemins bordés de précipices ; elles ne garantissent pas du danger, mais elles en diminuent la frayeur. » Elle prend aussi des précautions pour qu'ils ne la gênent pas. Ils se séparent au bout d’un an sans que M. de Ségur ait pu trouver traces de l'orage qui sûrement avait dû se produire.
Il est plus que probable que ses neveux l’avaient ennuyée au bout de peu de temps, comme Lous ceux qui l’approchaient. Elle méprise ses familiers et cependant ne les veut que pour elle. Elle souffre « de toute apparence de froideur ou d'infidélité. » Elle s'inquiète beaucoup de la santé des siens à distance et, semble-t-il, très sincèrement. Sitôt qu'ils étaient à Paris, elle ne pouvait plus les voir. La rupture avec Mie de Lespinasse n'eut pas la brusquerie que l'on croit. Depuis longtemps elles vivaient en mésintelligence. Il n’y a pas lieu d'en chercher des raisons dans les événements et les caractères des autres. Elle ne pouvait vivre avec personne et pas davantage avec M'e de Lespinasse qu'avec son
(4) Lettre du 48 mars 1752 (de Ségüi): (2) 3 mars 1755 (de Ségur),
mari, son frère, sa sœur, ses neveux, où avec son amant, ou avec quiconque (1). Tous l’ennuyaient bientôt. Le présent lui était, comme pour tous les ennuyés, toujours insupportable.
Elle le reconnaît avec cette lucidité que nous avons déjà signalée chez les ennuyés : « Je suis d’une humeur enragée ; tout me choque, tout me blesse, tout m'ennuie. Il faut que ie me fasse des efforts incroyables pour ne pas brusquer tout le monde. » Alors elle pense se retirer dans un couvent. « Ce qui m'empêche de mettre cette idée à exécution, c’est la nécessité où je serais de changer de domestiques. Et puis, quand j'etamine mon caractère, je conclus que je ne puis trouver la paix ni le bonheur nulle part. »
Pour cette seconde moitié de sa vie, il n’est besoin ici encore que de choisir dans une copieuse correspondance les expressions d’un ennui constant. Ses lettres égalent sur ce point l’éloquence de Flaubert (2).
On y suit la même progression que chez tous les ennuyés chroniques : ils cherchent d’abord des causes à leur ennui, s’en prennent aux autres, à la vie puis à eux-mêmes. Ils éprouvent des regrets, des remords. Finalement, ils comprennent que c’est leur sensibilité même qui est malade, essaient tous les divertissements, et, en dernier lieu, se résignent. Ils décrivent alors leur ennui avec une implacable précision.
Ce que nous possédons de la correspondance de M” du Deffand contient surtout des exemples de cette dernière phase. « Vous avez bien de l'expérience, écrit-elle à M de Choiseul, mais il vous en manque une que j'espère que vous n'aurez jamais : c’est la privation du sentiment avec la douleur de ne
(4) Lettres de M1: Aïssé, XVI°.
(2) Correspondance de Mn: pu Derraun. Paris, 1809 ; — Leftres de la Mis du Deffand à Horace Walpole (éditées anonymement par Miss Mary Berry). Londres, 1810 ; — Lettres de La Mis du Deffand à Horare Walpole, depuis comte d'Oxford, écrites dans les annees 1766-1788. Paris, 1811, 4 vol. in-8°, préparées par ARTAUD DE Montor (d'après l'édition anglaise) : — Id. Paris, 1912, édition corrigée ; — Id., 1824 et 1827; — Correspondance inédit» de Mme du Deffand à Horace Walpole, par le marquis bE SaiNre-AuLaIRE, Paris, 1859, 1866 et 1877; — Correspondance complèle de la marquise du Deffand, édit. par M. pe Lescure. Paris,
1865, 2 vol.; — Correspondance de Mn® du Deffand (avec notice d'Anozpae Tarers), Paris, 1864; - Lettres inédites de Mme du Deffand à Maupertuis, édit, par F. Causse, in Le Correspondant, 1908 ; — Lettres de la Mi*° du Deffand à Horac,
Walpole, publiées par MM. Pacer Toyn8er, Londres, Methuen and C°, 1912 3 vol., 4r° édition complète, augmentée d'environ 800 lettres.
s'en pouvoir passer. L'explication de ceci serait longue et difficile ; vous en pourriez être fatiguée et ennuyée ; il vaut mieux que vous n'ayez jamais l’idée d’un tel état » (1). C'est presque une définition.
« L'usage que l’on fait de la vie, dit-elle à la même, ne devrait pas la rendre précieuse, et cependant on y est attaché, on croit toujours que l'instant qui suivra vaudra mieux que l'instant présent. » « On a beau dire, on a beau chercher, il n'y a que le contentement du cœur qui rend la vie supportable. Ceux qui n’ont nul sentiment ne connaissent ni les violentes peines, ni les vrais plaisirs. »
Elle ne fait pas vanité de cet ennui ; mais elle ne peut se retenir à
chacun de ses correspondants d’en faire l’aveu, laissant toujours en-
tendre qu'elle en dirait encore plus si elle ne craignait de les importuner. Ce n'est d'ailleurs pas un sujet sur lequel il lui soit plaisant de s'étendre.
À Craufurt, elle faisait un tableau de sa vie morale parce qu'elle le suppose ennuyé également : « Je suis aussi triste que vous, beaucoup plus malade ;.. un ennui qui est le plus grand et peut-être le seul malheur de la vie ; oui, le seul, je ne m'en dédis point, excepté les douleurs. Si on pouvait séparer l’ennui de tout ce qu’on peut éprouver de fâcheux, «on supporterait tout facilement. Je ferais des livres sur ce sujet ; et M. Hume, avec son grand esprit et toute sa philosophie, ne parviendra jamais à rendre heureux par tous les raisonnements. Notre bonheur ne peut être que l'ouvrage de la nature, il faut qu'elle donne des goûts, des talents, ou qu'elle prive de tous genres d’esprit ; il faut s'occuper ou végéter, la dissipation n'est que passagère ; les passions sont une maladie de l'âme, qui la soutiennent, maïs qui l’usent et qui, en finissant, la réduisent au néant. Que faut-il conclure de tout ceci ? Rien, mon cher petit Craufurt ; je bâillerai dans mon tonneau, je me donnerai des soins pour rassembler des ennuyeux. De votre côté, vous jouerez, vous perdrez, vous vous ruinerez, et pour vous délivrer de l’ennui présent, vous rendrez l’avenir épouvantable. »
« Si l’on me disait de choisir, écrivait-elle à la même, de former un seul souhaït et qu'il me serait accordé, je dirais sans hésiter, de ne
Æ (4) 26Fmai 1763.
ave
L’ENNUI MORBIDE. 4151 me 5 5 0! Lu a ane
jamais m'ennuyer ; mais s’il fallait en choisir les moyens, jamais je ne me déciderais.. Le vrai bonheur c'est d’être exempt d’ennui ; tout ce qui en préserve est également bon. Gouverner un Etat ou jouer de la toupie, me paraît égal ; mais c'est la pierre philosophale que de s’assurer de ne s’ennuyer jamais. Oh ! mon Dieu, bien loin de cela, on doit être bien sûr qu'on s'ennuiera toujours » (x).
Elle écrivait à Voltaire : « Ce n'est ni la fortune, ni les honneurs, ni même une parfaite santé que je désire, c’est le don de ne jamais m'’ennuyer. »
IT lui advient de croire à un châtiment naturel de la vie qu'elle a menée :
« J'étais abimée dans les réflexions les plus noires. Je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions, que j'avais creusé moi-même tous les abîmes dans lesquels j'étais tombée, que tous mes jugements avaient été faux et téméraires, et toujours trop précipités, qu'enfin je n’avais parfaitement bien connu personne, que je n’en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même... Je détourne ma vue de la mort autant qu'il est possible ; je ferais de même de la vie, si cela se pouvait. Je ne sais pas laquelle des deux mérite la préférence ; je crains l’une, je hais l’autre. »
« Je me haïs et je me méprise », dit-elle quelquefois.
« Je m'ennuie, et vous, vous ennuyez ; vous trouvez des ressources en vous ; je ne trouve en moi que le néant, et il est aussi mauvais de trouver le néant en soi, qu'il serait heureux d’être resté dans le néant. Je suis donc forcée à chercher à m'en tirer ; je m’accroche où je peux, et de là viennent toutes les méprises, tous les mécontentements journaliers, et un dégoût de la vie qui est peut-être bon à quelque chose ; il me fait supporter patiemment les délabrements de la vieillesse, et diminue la vivacité et la sensibilité pour toutes choses » (2).
« Je consume tout mon temps en regrets ou en désirs, écrit-elle à son amie Me de Choiseul, je ne vis que dans le passé et dans l’avenir. Je ne fais rien du présent. Je n’en ai la sensation que par le désir d’en être quitte. Je suis honteuse de l’emploi que je fais de la vie ; les bêtes à quatre pattes en tirent mieux parti que moi, loin d’avoir aucun avantage sur elles ! La nature qui leur à ôté le souvenir, la prévoyance et la
réflexion, les a bien mieux traités que nous. À quoi nous servent nos
facultés ? À nous empêcher de jouir de tout. »
(1) 23 mai 1867.
(2) 26 juin 1768.
La correspondance est d’abord une distraction : « Je m'’ennuierai à la mort, écrit-elle au président Hénault, si je n'avais pas l'occupation d'écrire à mon ami, précisément comme Caylus, qui grave pour ne pas se pendre. » Aïlleurs, elle dit : « Je lirais la malle des courriers. »
Elle essaye de l’amitié des philosophes, Montesquieu, d’Alembert, Voltaire, et cherche auprès d’eux les conseils qui donnent la façon de guérir. « Nous nous confirmerons l’un et l’autre dans la résolution de ne pas faire dépendre notre bonheur de nous-mêmes, dit-elle à d’Alembert ; je vous apprendrai à m'en passer. Cherchez-moi quelque secret contre l’ennui, et je vous aurai plus d'obligation que si vous me donniez celui de la pierre philosophale » (x).
A Voltaire aussi elle demande secours : « Il n’y a, à le bien prendre, qu'un seul malheur dans la vie, qui est celui d’être né. Il n’y a aucun état, quel qu'il puisse être, qui me paraisse préférable au néant... Consolez-moi, écartez les vapeurs noires qui m'’environnent. » Dans une lettre qu’elle lui adresse en 1764, elle fait une distinction particulièremént heureuses entre l’état de fatigue et celui d’ennui : « Toutes mes observations me font juger que moins on pense, moins on réfléchit, plus on est heureux ; je le sais même par expérience. Quand on a une grande maladie, qu’on a souffert de grandes douleurs, l’état où l’on se trouve dans sa convalescence est un état très heureux ; on ne désire rien, on n'a nulle activité, le repos seul est nécessaire. Je me suis trouvée dans cette situation, j'en sentais tout le prix, et j'aurais voulu y rester toute ma vie. » Et plus tard, dans le même ordre d'idées, à Craufurt : « Toujours des insomnies,, toujours des étourdissements, et depuis trois jours la tête embarrassée d’un rhume qui me rend tout à fait imbécile... Si je n'étais pas un peu malade, je crois que je m'’ennuierais beaucoup ; mais la mauvaise santé tient lieu de compagnie » (2) Voltaire lui répondait : « Vous me faites une peine extrême, Madame ; car vos tristes idées ne sont pas que du raisonner : c’est de la sensation » (3).
Car ses amis paraissent s'être très bien rendu compte des racines que prenait cet ennui dans son tempérament. D'’Alembert lui avait déjà écrit en 1752 : « Je dirais presque de votre existence ce que Maupertuis disait de la gaîté de Me de la Ferté Imbault, qu'elle n’était fondée sur Tien. » |
Puis, elle désira en vain de pouvoir être dévote, ce qui lui paraissait l’état le plus heureux de cette vie. Elle essaya « de chercher dans les
(4) Lettre du 22 mars 1753.
(2) 24 mai 1764.
(3) 43 nov. 1774.
pratiques de la religion ou des consolations une ressource contre l’ennui. » Elle n'y parvient pas plus que dans sa jeunesse : « J'avais dix ans, rappelle-t-elle, que je commençais à n’y rien comprendre. »
En dehors des heures où elle reçoit, et pendant ses nuits d’insomnie, elle tue le temps par la lecture. « Je fatigue, dit-elle, quatre gosiers par Jour, trois laquais et un invalide ! » Mais presque tous les livres l’ennuient : « l'histoire parce que je n'ai pas de curiosité, la morale parce qu'on n'y trouve que des idées communes et peu naturelles, les romans parce que tout ce qui tient à la galanterie me paraît fade et que la peinture des passions m'attriste. »
Voici son emploi du temps : « Je ne me couche qu’à une heure ou deux, je ne dors point, j'attends les sept heures avec impatience ; mon invalide arrive, et il me lit quelquefois quatre heures avant le sommeil ; quand je m'endors, c’est à onze heures ou midi, ou souvent encore plus tard ; je ne me lève qu’à cinq ou six heures. Tout cela n'est fini qu'à sept, les visites arrivent, puis le souper, puis le loto. Voilà Ja journée passée, dont il ne reste rien, que le regret d'employer si mal son temps, surtout quand on réfléchit sur le peu qui reste. »
Elle néglige d'ajouter qu'elle entretenait une correspondance ‘très active avec ses amis.
Ce qu'elle était dans ses réceptions, et tous ceux qui ont fréquenté chez elle, Français et étrangers de marque, on l’a dit et redit. Mais quel que soit le nombre et la variété des visites, ils lui semblaient toujours insuffisants pour la distraire. « Que la chère soit bonne, disait-elle à son cuisinier ; j'ai beson de monde plus que jamais. » Et de moins en moins
elle regarde à la qualité des convives. On y voit moins de littérateurs.
Ce qui importe avant tout, c’est le nombre et le changement.
« Je me contente de rendre les moments présents supportables, écritelle à Voltaire... ; j'écarte la tristesse autant qu'il m'est possible, je me livre à toutes les dissipations qui se présentent. »
Elle « veut des particuliers de cinquante personnes », elle ne se soucie que de ce dont elle ne se soucie pas » (x).
La société l’ennuié et elle ne peut s’en passer, la préférant à la solitude. « Il n’y a personne à Paris, dit-elle en 1756, et je m'ennuie beaucoup. » Et encore : « Je n’estime personne et je ne puis me passer de ceux que je méprise... vous ne savez point l'abattement où je tombe quand je crains de passer mes soirées seules. C’est un point fixe que j'ai dans la tête, une espèce de folie ! »
(1) Mot de son amie la duchesse du Maine,
Puis c’est un grand nombre de passades d’amitiés ; des engouements pour tout ce qui est nouvelle réputation. Elle reçoit avec empressement les étrangers, principalement des Anglais. Elle organise des parties de campagne, et sort tous les soirs quand on ne soupe pas chez elle.
Elle s’en fatigue vite : « J'eus hier douze personnes et j’admirais la différence des genres et des nuances de la sottise ; nous étions tous parfaitement sots, mais chacun à sa manière, tous semblable, à la vérité, par le peu d'intelligence ; tous fort ennuyeux ; tous me quittèrent à une heure, et tous me laissèrent sans regrets » (x).
Elle constate sa parfaite indifférence à ce qui réussissait autrefois à la distraire : « Ce n’est point la solitude qui cause mon ennui, déclare-telle à Me de Choiseul, je vois assez de monde, je suis rarement seule ; mais tout ce que je vois m'est indifférent » (2). « Les spectacles de Me de Villeroy sont finis, ou du moins suspendus : je n’y ai pas grand regret, parce que je ne me soucie de rien. » Au sortir d’une soirée : « Je me croyais dans un désert ; je ne voyais pas d’horizon, pas un arbre, pas ‘une plante, pas une herbe, rien que du sable et de la poussière. Eh bien ! cela n'est-il pas honteux ? J’aimais encore mieux cela que d’être seule ! »
Il en est bientôt de même pour ses propres réceptions. « Je soupais hier chez le président, en nombreuse compagnie..…., je m’y ennuyais à la mort. Ce soir je donne à souper ; demain ce sera mon assemblée des dimanches... ; tout me paraît égal.…, tout me paraît ridicule, insipide et ennuyeux » (3).
Me Du Deffand finit par prêter aux autres sa façon de ne rien sentir ; « J’admirais hier soir la nombreuse compagnie qui était chez moi ; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient sans penser, sans réfléchir, sans sentir... » (4). À Me de Choiseul qui lui marquait tant d’affection : « Vous savez que vous m’aimez, vous ne le sentez pas. »
L'espoir même lui échappe de parvenir jamais à s’étourdir : « Je tue
le temps en attendant qu'il me tue ; ce n’est pas le plus mauvais service
qu'il puisse me rendre. Je me dissipe autant que je peux, mais c’est un vilain monstre que l'ennui, c’est l'hydre de la fable ; lui coupe-t-on la tête, il en revient deux. »
Elle explique à Walpole : « Malheureusement je ne ressemble en rien à Mme de Sévigné,, je ne suis point affectée des choses qui ne me font rien ; tout l’intéressait, tout réchauffait son imagination : la mienne
(4) 30 novembre 1767.
(2) 20 février 1767.
(3) 31 juillet 4772.
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est à la glace. Je suis quelquefois animée, mais c'est pour un moment : ce moment passé, tout ce qui m'avait animée esb effacé au point d’en b> perdre le souvenir. »
La lecture et la conversation, où elle s’échappait encore, perdent aussi leurs vertus ; elle l’apprend à l’abbé Barthélemy : « La vie m'ennuie, 2 mon cher abbé, rien ne réveille mon âme, ni conversation, ni lecture... »
Enfin, le mot le plus désabusé et clairvoyant qu'il soit sur l’ennui :
« c’est le ver solitaire qui absorbe tout et qui fait que rien ne profite. »
C'est, pour finir, la constatation du véritable ennui, sans plus de recherches dans le passé pour regretter ce qui aurait pu en être la cause # éloignée : « Oh !'je ne voudrais pas redevenir jeune, à la condition d'être ; élevée comme je l'ai été, de ne vivre qu'avec les gens avec qui j’ai vécu, ë et d’avoir le genre d'esprit et de caractère que j'ai... » « Je n'ai plus Das d’illusion, le voile est déchiré ; je me connais, je me juge. Je ne regrette pas de n'être pas plus jeune, et je vois sans chagrin ies pas de géants que je fais vers le but. Tous les événements sont contre moi ; maïs je finis |! »
« L'ennui me fait trouver du plaisir à voir mes jours s’écouler. » 2
Me Du Deffand est arrivée au point où elle n’a plus de passions, plus = de désirs ; aucune curiosité. C’est, si l’on y songe bien, l’état des gens NE de son âge. Mais comme elle est loin de la sérénité habituelle aux vieil- L'ÉRSES lards ! » « L’ennui, s’écrie-t-elle, l’avant-goût du néant, mais auquel le D néant est cent fois préférable ! »
- Nous possédons un portrait d'elle tracé par M®% de Genlis après une visite faite en 1776 (x). Il parfait ce que ses lettres nous laissaient con-
naître de sa personne.
« C'était une petite femme maigre, pâle, blanche, qui n’a jamais dû LE être belle, parce qu’elle avait la tête trop grosse et les traits trop grands pour sa taille.
Cependant elle ne paraissait pas aussi âgée qu'elie l'était en effet. $ Lorsqu'elle ne s’animait pas en causant, on voyait sur son visage l’ex- 73 pression d’une morne tristesse. En même temps, on remarquait sur sa À physionomie et dans toute sa personne une sorte d’immobilité qui avait É A. quelque chose de très frappant. Quand on lui plaisait, elle était accueillante, elle avait même des manières très affectueuses…
Me Du Deffand causait avec agrément ; bien différente de l’idée que je m'étais faite d'elle, jamais elle ne montrait de prétention à l'esprit ;
il était impossible d’avoir un ton moins tranchant... Elle ne disputait
(1) Mémoires de Mme pe Genis, t. III, p. 108 à 116, cité dans la préface de DE LESCURE. ;
point ; elle était si peu attachée au sentiment qu’elle énonçait, qu’elle ne le soutenait jamais qu'avec une sorte de distraction. Il était presque impossible de la contredire, elle m’écoutait pas, ou elle paraissait céder, elle se hâtait de parler d’autre chose.
On m'avait dit que M Du Deffand était méchante ; c’est ce que je n'ai pas remarqué ; elle n’était pas même médisante.. Un sentiment vif ne pouvait l’agiter longtemps ; elle n’était pas plus capable de haïr que d’aimer. Brouillée avec d’Aiembert, elle me parla de ses démêlés avec lui, mais sans aigreur et sans ressentiment ; c'était un simple récit et non des plaintes... Tout ce qui ressemblait à la raison lui faisait peur ; c'était une chose extraordinaire de voir une personne de cet âge, infirme, souffrante, mélancolique, exiger des autres une éternelle gaieté, qu’elle ne paraissait jamais partager, car elle ne jouait rien.
La perte de la vue ne l’affectait pas du tout ; elle me dit qu’elle aïmait mieux être aveugle que d’avoir un rhumatisme douloureux. »
Mme Du Deffaud était vraie. « Le trait distinctif de son esprit, dit Sainte Beuve, était de saisir la vérité, la réalité des choses et des personnes, sans illusion d’aucun genre » (r). Son style a les mêmes qualités : vif, clair, direct.
Ordonnée en tout, elle fut évidemment aussi très intéressée (2). Elle n’aimait l’exagération en rien (3).
Son ennui a trompé sur son cœur. Elle a passé couramment pour une égoïste, sèche et insensible. « Il est difficile, disait de La Harpe, d’avoir moins de sensibilité et plus d’égoïsme. »
Elle eut, en effet, des mots cruels à la mort du président Hénault (4), de Mie de Lespinasse (5), et de son vieil ami Pont-de-Veyle. Elle avait écrit à de La Harpe : « Aimer, cela est bien heureux, je n’ai jamais pu rien aimer » (6). Mais il semble, à y regarder de plus près, qu'elle fut surtout persuadée qu’elle n’avait plus de sensibilité. Nous avons vu qu’elle dou-
(4) Nouveaux Lundis, t. I.
(2) Elle avait su se faire attribuer une rente par le Régent. Après sa rupture avec le président Hénault, elle en reçoit 15,000 livres. Il est probable que si elle put, dans sa vieillesse, jouir de 35.000 livres de rente, tous ses amants devaient avoir contribué à en constituer le capital.
(3) Duc pe Lévis. Souvenirs et portraits, p. 280.
(4) « Ma douleur est modérée, avait-elle écrit au moment de sa mort, j'avais tant de preuves de son peu d'amitié que je crois n'avoir perdu qu'une connaissance. »
6) Elle dit à la mort de son ancienne demoiselle de compagnie : « Elle aurait bien dû mourir quinze ans plus tôt, je n'aurais pas perdu d’Alembert. »
(6j Correspondance de LA Hares, t. IL. p. 148 et suiv.
L'ENNUIL MORBIDE. 157
mm
lait aussi que les autres aient pu l'aimer. « Je suis convaincue, répétait-elle à Walpole, que personne ne m'aime et que je ne puis être aimée de qui que ce soit. » Il y a là une dépréciation de soi qui donne le change.
En réalité, elle était passionnée en tout et s’enthousiasmait très vite. « La passion préside à toutes ses décisions, disait Mie de Lespinasse, on la voit s'engouer d’abord et se dégoûter ensuite à l'excès des mêmes personnes, déchirer ce qu’elle louait il y a quelques jours, uniquement pour satisfaire au sentiment qui la domine, et auquel elle se livre de la meilleure foi du monde. » Walpole a confirmé ceci : « Elle est tout amour et toute aversion, passionnée jusqu'à l'enthousiasme pour ses amis, toujours anxieuse d’être aimée (il ne s’agit pas d’amants, bien entendu), enfin ennemie violente, mais franche. » Elle avait montré un grand dévouement à M®° de Prie. Son attachement à Me de Choiseul est indéniable. Pour M'e de Lespinasse, elle eut une amitié orageuse où il n'entrait pas que du dépit cet de jalousie. Quand on a cette faculté d'aimer et de haïr, on n'est pas indifférent. Seulement, tous ces sentiments ne lui suffisaient pas. Elle percevait toujours un sentiment de manque, et, ayant tout, croyait ne rien posséder. Enfin, elle éprouva cette amitié passionnée pour Walpole qui les a tous deux rendus célèbres.
Cette affection d’une aveugle de soixante-dix ans, pour un homme de cinquante est restée un motif d’étonnement. On a voulu y voir un sentiment maternel dévoyé et « la revanche de la nature qui nous punit de n'avoir pas su faire les choses simples en leur temps » (r). Les trésors d'affection qu'elle avait amassés trouvaient enfin leur objet : c'était alors comme l'éveil d’une faculté restée sans emploi (2).
Cette passion dans l’attachement ne fut pas unique quoiqu'’on en ait pensé. Elle avait eu un grand regret autréfois du départ de son amant de Fargis, un roué de la Régence. Elle écrivait à Craufurt comme à Walpole : « Mon petit, etc... » Mais elle faisait éprouver à ses amis, comme disait Walpole, « sans cesse l’impossibilité de la contenter. »
Pour quelles raisons ne s’est-elle pas lassée de cette amitié comme du reste ? Il faut se rappeler que Walpole était anglais. San doute le goût de la nouveauté était-il pour quelque chose dans son anglomanie. Elle disait adorer les Anglais. Ils la changeaient de la monotonie de son monde et Walpole avait été précédé dans ses salons par bon nombre de ses compatriotes. Les lettres de Walpole ont du charme. Puis, ils avaient tous les deux la même tournure d'esprit; spirituelle, piquante ; nous
(4) Sanre-Becve. Nouveaux Lundis, t. 1.
(2) Scnérer. Études sur la littérature.
dirions aujourd’hui passablement « rosse. » Enfin, ils n’habitaient pas ensemble. Walpole restait deux à trois ans sans venir à Paris. Si l’on songe qu'il redoutait avant tout d’être ridicule et que fut connue cette liaison originale, on comprendra que M%° Du Deffaud ait trouvé encore là un sujet perpétuel d'inquiétude, de peur de ne pas être aimée, cette crainte de voir une amitié lui échapper, dont elle souffrit toute sa vie à l'égard de tous ceux qui l’approchaient.
Enfin, on soupçonne dans cette affection l’ardeur d’un désespoir qui veut s’accrocher au dernier espoir de salut : en l'espèce, un motif d’intérêt dans la vie.
Au reste, la correspondance avec Walpole est une longue clameur d’ennui, et il nous apprend que, même présent, elle s’ennuyait encore. Au sortir d’un souper ou.de l'Opéra, elle voulait qu'il la mena à la campagne et refusait de se coucher avant trois heures du matin. Et lui, qui n'avait aucune raison de s’étourdir, protestait.
Ainsi même cette fameuse amitié n’avait pu suffire à remplir le vide de son ennui. . L |
En ce qui concerne sa santé physique, on sait qu'elle souffrit de vapeurs et d’insomnie à partir de 1739. Elle mangeait trop. Tous ses amis se sont trouvés d'accord pour le lui reprocher, depuis le président Hénault jusqu’à Walpole (x). Les étourdissements, les vertiges, eic., et peut-être ses insomnies en étaient la conséquence. D'ailleurs, elle n’en était pas plus grasse (2). ÿ
Une fois elle avoue :.« Je n'ai ni tempérament, ni roman. »
Elle devint progressivement aveugle à partir de 1742.
D'’apparence très frêle, sa résistance à la fatigue étonnait. « Avec la santé la plus délicate, écrivait Walpole à un de ses amis, son activité .là pousse à une vie fatigante qui me tuerait si je restais ici. » « Elle est d’une faiblesse herculéenne », disait-il encore. Cette activité, elle la conservera jusqu'à la fin.
Elle mourut en 1583, sans maladie antérieure, après un mois d’affai-
(À) 30 mars 1952.
(Si j'étdis aussi sobre que vous, écrivait-elle À sa sœur, cela irait mieux, mais il n'y a point de jours que je ne fasse defautes contre le régime (24 janv. 1847). » « Je crains de trop manger. J'ai toujours un très grand appétit, et c’est surtout le bœuf que j'aime. Je ne saurais souffrir les poulardes et les poulets ; le bœuf, le mouton, voilà ce qui me paraît délicieux ». Et pourtant le président Hénault ne cessait de réclamer le renvoi de son cuisinier tant on mangeait mal chez elle.
(2) Lettre du 7 sept. 1769. s
L'ENNUI MORBIDE. 159 AR RE D nds rs Eh PS AR note Vaste Sr le eme >
blissement progressif, gardant, presque jusqu’au dernier jour, une lucidité remarquable et un parfait sang-froid (x).
En résumé, une femme douée supérierement, renommée pour son esprit, de compréhension vive, d'un bon sens et d’une logique impeccables, curieuse de tout, d’un grand talent d’épistolière, comblée de tous les biens qu’elle désirait : recherchée, aimée, indépendante, fréquéntant la Cour (3), les hommes et lés fernmes les plus remarquables de son temps par leur talent, leur célébrité ou par leur place dâns la société, d’une activité infatigable, s'ennuie constamment.
Bien que nous ne possédions pas de lettres antérieures à 1739, Ce que nous savons de sa vie nous permet de croire à un fond d’ennui durant toute son existence. N'a-t-elle pas avoué que l'ennui « a été et sera la cause de toutes mes fautes ? » Seulement, dans les premières années, elle espérait toujours que le lendemain apporterait ce que le jour même ne fournissait pas, et elle n'avait pas encore aperçu ce qu'il y avait de fatalement insatiable dans la nature de son ennui.
Hi
Nous venons de voir le besoin perpétuel de la société apparaître chez M°° Du Deffand comme la conséquence d’une incapacité à supportér la solitude sans ennui. Cette réaction est une des plus habituelles. Elle peut atteindre, conimne chez la vieille märquisé aveugle, un caractère et un degré qui permettent de la considérer comme une forme de sociabilité véritablement morbide (3). Mais elle ne peut se montrer efficace que dans ces cas où l'ennui s’est formé normälement.
L'ennui morbide recherche plutôt les réactions morbides.
(4) Dans son testament, elle « assurait avec des précautions tete l'avenir de ses plus anciens domestiques. » Ses neveux n'étaient pas oubliés. Elle demandait que son corps fut ouvert,
(2) Elle occupe à toutes les époques de sa vie une grande place dans la meil- Jeure société. Eile fut intime avec les personnes les plus considérables de la cour. La duchesse du Maine, les maréchales de Luxembourg et de Virepoix, Mu Necker, etc... mr
(3) Cf. L'homme des foules d’EvcarD Pos.
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Dans son chapitre d’étiologie de la morphinomanie, Chambard a insisté sur l'importance du rôle de l'ennui. C'est le premier auteur, croyons-nous, qui ait pensé lui donner une place parmi les causes de toxicomanie. On s’en tenait, jusqu’à lui, aux trois grands facteurs formulés par Ball : la douleur, le chagrin et la volupté (x).
L'idée de Chambard, d’ailleurs, ne paraît pas avoir eu grand succès. Nous ne voyons pas que personne ait continué à rechercher l'ennui dans les antécédents de cette catégorie de malades. M. Dupouy a cependant noté, en passant, l'ennui qu'invoquent pour s’excuser les coloniaux oisifs et fumeurs d'opium EE
M. Janet a admis que les impulsions de certains psychopathes déprimés pouvaient s'expliquer par le besoin de remonter le niveau de leur « tension psychologique. » Il va même
jusqu’à rendre compte ainsi des actes de quelques kleptomanes. ;
Sans vouloir discuter s’il ne conviendrait pas mieux de classer ces malades parmi des intermittents (3), nous ferons remarquer que ces réactions ne sont pas toujours motivées par un état de dépression, mais parfois par un état d’ennui. Il en serait peutêtre de même de cette recherche du plaisir dans la douleur qui a intrigué la psychologie.
Nous avons déjà vu Alphonse M... (Obs. XVI) boire par ennui. Voici un autre exemple de ce groupe d’ennuyés chroniques dont les réactions, dangereuses pour eux-mêmes, semblent être
(4) « On entre dans la morphinomanie par la porte de la donleur..., par la porte de la volupté..., par la porte des chagrins, des soucis et de la fatigue. » La morphinomanie, 2° édit. Paris, 188», p 12, cité par DupPouy in Les opiomanes, D-172:
(2) «Je fume parce que je m'ennuie » est le leit-motiv de presque tous nos fumeurs ». R. Durouy, in Les opiomanes. Paris, 912.
(3) M. Janet a montré la dépression très nette qui précède l'impulsion et le soulagement qui lui fait suite. Ce sont là, à vrai dire, les caractères bien connus des obsessions et des impulsions de toutes catégories. M. Magnan a parlé, il ya déjà longtemps, de cette « mélancolie impulsive ». Enfin, M. Ballet, à propos de dipsomanes et de sitiomanes, a vu dans cette suceession de phénomènes dépressifs et impulsifs des signes d’une psychose circulaire (Congrès des aliénistes et neurologistes de France, Nantes, août 1909).
Late
L'ENNUL, MORBIDE. 161
en rapport direct avec leur état de vide habituel. Ils espèrent ainsi que le stimulant brutal déclanchera une énergie latente.
Observation XXIII.
Jean C..., âgé de 23 ans, artiste dramatique, demande à entrer dans un asile pour être démorphinisé.
Il raconte qu'il s’est toujours ennuyé.
Au lycée, où il était un élève moÿen, il préférait ne pas se mêler aux jeux de ses camarades. Depuis, il est resté misanthrope, ou plutôt solitaire : pas d'amis, n'’aimant pas beaucoup la société.
Il à ressenti l’ennui au lycée, dans sa famille, puis à Paris où il est venu pour faire du théâtre.
Il comprend exactement le sens du mot ennui sans confondre cet état
avec d’autres. « Je n'ai jamais eu de goût pour ce qui amusait mes camarades. Je me distrais difficilement. Cependant je travaille beaucoup mon art. Le théâtre est la seule chose qui me passionne, je voudrais tant aTTiver. »
Il a commenté, il y a trois ans, par un mélange de cocaïne et de morphine. Pendant quelques mois, il a pris un peu d’éther. Jamais il n’a eu recours à l'alcool ou à un autre toxique.
Mais la piqûre de morphine seule a pu faire disparaître le sentiment pénible d’ennui.
C... a toutes les apparences d’un homme sincère, et comme c'est spontanément qu'il nous a parlé de son ennui chronique, nous n’avons pas de raison pour suspecter sa parole.
Il est engagé dans un théâtre où on joue la comédie moderne.
Très désireux de se déshabituer de la morphine, il a quitté brusquement Paris, il y a quelques mois afin de se sevrer lui-même. Mais il n’a pas pu supporter l’abstinence, et, au bout de deux jours, il revient rapidement reprendre sa seringue.
Dernièrement il s’est lié avec une jeune fille. Il espère que, grâce à elle, il va reprendre goût à la vie. Il vient dans ce but demander qu’on le guérisse.
De taille moyenne, maigre, d'apparence chétive, C... porte 16 ans.
Calme, très lucide, très maître de lui, C... n’a pas même l'attitude suffisante et le désir d’intéresser le public à sa personne que l’on serait en droit d'attendre d’un tout jeune acteur. Il n’a pas l’apparence d’un déprimé et dit ne pas se fatiguer facilement.
162 LE SPIÉEN.
Pas de troubles de la sensibilité ; réflexes tendineux et cutanés normaux. Les pupilles sont légèrement contractées. Il présente de nombreuses traces de piqûres et des cicatrices d’abcès sur les fesses.
Sa puissance génitale est intacte ; il a des érections, mais douloureuses et C... nous apprend qué : « La femme est satisfaite, mais pas Jui. »
Les jours précédents, il prenait un peu plus de deux grammes.
Pas d’hérédité avouée.
Ainsi, ennui datant de plusieurs années, conservation de l’activité el des sentiments affectifs, volonté assez grande ‘pour vouloir guérir, toxicomanie déterminée par un besoin de réaction contre la ténacité de
l’ennui.
Baudelaire à sûrement connu l'ennui durable, pénétrant,
susceptible dé recourir à n'importe quelles expériences qui puissent remplir son abime, «son gouffre. » Son goût pour lopium ,
et le haschisch en est-il la conséquence immédiate ? Baudelaire était trop compliqué naturellement pour qu'il soit possible de deviner à travers ses poèmes, ses Journaux intimes (1) ou sa correspondance, la place qu'occupait l'ennui dans son habituelle mentalité. Car on peut avoir exprimé un sentiment avec plus de bonheur que quiconque, et ne l'avoir ressenti que par exception.
Barbey d'Aurévilly, dont on a dit qu'il s'était intoxiqué avec du vin, de l’éther et de l'eau de Cologne par ennui (2), offre la même complexité. On reste également incertain. On n'ose se prononcer entre la sincérité possible de ses aveux et le souci bien évident en d’autres circonstances, de se donner une attitude excentrique.
Dans ces deux cas nous n'avons plus l'unité, la simplicité, la même vérité de l'accent, ni, il faut le reconnaître, la même abondance de documents que pour Flaubert ou M”° Du Deffand. Les témoignages écrits ne suffisent plus à établir une observation qui s'impose, bien que posthurñe, par l’incontestable
(A) Œurres posthumes, Paris, Sôe. du Mercure de France, 1908. (2) Durouy. Ouvr. cité, p. 280-282.
V1 régie SE in
| L'ENNUI MORBIDE. 163 sincérité du sujet, la richesse des textes, leur précision et leur concordance. Seul le témoignage oral d’observateur
tents pourrait être maintenant invoqué. Encore faudr eussent songé à démêler e
s compéait-il qu'ils n temps voulu la part qui revenait à un ennui réel dans les réactions paradoxales de leur illustre ami.
Ainsi cet ennui morbide se présente identique, quant au fond,
à tout ennui. Son intensité seule varie. La plus ou moins grande
facilité avec laquelle on s’en laisse distraire, nous a servi à distinguer des formes légères, moyennes et graves.
Il est des personnes qui s'ennuient habituellement, mais qui
sont tirées de leur état coutumier par certaines excitations.
Cette heureuse possibilité d'évasion rend l'ennui, somme toute, intermittent, du moins en apparence, Car il subsiste et réapparaît dès que l'excitation du moment est tombée. Cet état corres-
pond assez exactement à celui dont Pascal voulait faire un type
normal. D’autres individus parviennent moins aisément à l’ou-
blier.
L'ennui, en définitive, est constamment présent dans les trois variétés et mérite véritablement d’être dit fondamental.
Son mécanisme, il va sans dire, n’est pas le même que celui de l'ennui dont nous avons cherché la raison dans les lois psychologiques normales.
On à pourtant voulu lui trouver des causes ordinaires, c'està-dire tirées des idées du genre de vie et de l'orientation plus ou moins heureuse de l’activité. Ce sont les mêmes que celles sur lesquelles insistaient-les vieux auteurs optimistes pour rendre compte de ce spleen qu'ils avaient sorti d’aileurs, à peu près complètement, de leur imagination. L
Sida marquise Du Déffand s’est ennuyée pendant près de quatre-vingts ans, c'est parce qu’elle n'avait pas d’idéal moral
PASSE D'OR ENS PS Ter EU E à ne A PRES
ou religieux, qu’elle n’avait pas su s'attacher aux biens qui ne sont pas périssables, et, aussi, parce qu’elle avait épuisé toutes les jouissances et que de ses excès il était résulté un épuisement, source d’ennui (1).
Quant à Flaubert, sa solitude, son soi-disant égoïsme, son impassibilité, sa vie contre nature, corporellement et intellectuellement (2), éclairaient tout son pessimisnfe pour ses contemporains. Plus tard, on y a vu les stigmates de la psychasthénie (3). Enfin, on a découvert à sa morosité une origine plus profonde, mais surtout intellectuelle, dans le désaccord entre ses tendances romantiques et la réalité de son temps (4), dans le fait que son idéal d’arstiste était méconnu (5), ou encore parce qu’il n'était pas assez intelligent pour comprendre le présent (6).
En admettant même que chacune de ces causes aient agi dans l’un ou l’autre cas, nous ne voyons pas que l’on puisse les faire intervenir dans la pathogénie de l'ennui de Jeanne M ni de celui d'aucun des autres individus présentés dans ce chapitre. Que des causes normales aient occasionné leur ennui à une période donnée de leur vie, passe encore, mais que cel ennui ait persisté toute une existence, souvent plus riche que celle de beaucoup d’autres en moyens et en aptitudes à trouver des divertissements de tous genres, voilà qui est plus difficile à admettre quand on ne regarde plus les cas isolés, mais dans leur ensemble. Nous avons du reste suffisamment insisté dans le cours même de nos observations sur la persistance d’une acti-
A) V. Scnéner, Sainre-Beuve, Tarpieu. Ouvr. cit.
(2) H. Gizcor, Z., t. XXXI.
(3) pe Lasric. Ouvr. cit.
(4) P. Bourérr. Etudes et portraits, t. I, p. 473. Abus de la pensée... ravages que la disproportion des rêves imaginatifs et du sort produit dans une créature trop délicate pour son milieu. Impuissance d'égaler la vice à la pensée et au rôve » (1877). — V. également Essais de psychologie contemporaine, 1901, p. 124 et appendice, p. 185, éd. 1903.
(5) F. Brunerière. Histoire et tittérature, Flaubert et G. Sand. ,
(6) A. France. La vie littéraire, À. III, p. 298. « Cet homme, qui avait le secret tes paroles infinies, n'était pas intelligent. » Cf. Faauer, in Flaubert, 1899.
vité et d’une affectivité normales et même différenciées pour qu'il soit besoin de revenir sur ce point.
D'ailleurs, comme si les circonstances s'étaient prêtées à faciliter la tâche des observateurs, nous voyons, à côté des deux principaux types de nos ennuyés, des personnalités dont le tempérament s'oppose trait pour trait à celui que nous voulons décrire.
Que l’on parcoure la correspondance échangée entre Flaubert et George Sand et l'on sera bien vite édifié. S'il est un tempérament euphorique, c’est bien celui de George Sand. Elle ne comprend pas les indignations, la tristesse, l'ennui de son ami : « Après ça, conclut-elle, peut-être que cette indignation chronique est un besoin de ton organisation, moi elle me tuerait. »
Elle est restée, comme on le sait, d’une sérénité fondamentale,
même dans les périodes apparemment orageuses de sa vie (x); et qui a fait toute la beauté de sa vieillesse. Vers la fin, une passivité intellectuelle, une rêverie continue, un optimisme dont les événements extérieurs ne la distraient pas, lui constituent une vie végétative et qui n'était que l’exagération de
dispositions que ses contemporains ont signalé à tous les âges
de sa vie (2).
Leurs deux écritures seraient également à comparer : l’une, mouvementée, rapide, impatiente qui semble protester, à chaque tournant, éontre toute uniformité ; l’autre, grande, calme qui se déroule avec l’ampleur puissante des ondulations des plaines du Berry.
(1) Se rappeler, entre autres, son travail régulier, ininterrompu, pendant tout le voyage en Italie avec Musset.
(2) « Je suis arrivée, moi, à un état philosophique, écrit-elle à Flaubert, d'une sérénité très satisfaisante et je n'ai rien surfait en te disant que toutes les misères qu'on peut me faire ou toute l'indifférence qu’on peut me témoigner ne me touchent réellement plus et ne m’empéchent pas, non seulement d’être heureuse en dehors de la littérature, mais encore d’être littéraire avec plaisir et de travailler avec joie (1872). » « Voici l'heure du repos, savourons l'innocent plaisir de vivre pour vivre, de regarder avec étonnement l'agitation des autres et de ne leur donner de soi que l’excédent et le trop plein » (1874).
La correspondance de M* Du Deffand nous procure une facilité semblable de comparer des natures opposées à la sienne.
L'exemple que lui donnait Voltaire est heureusement choisi. « Je conviens avec vous, lui disait-il, que la vie est très courte et assez malheureeuse ; mais il faut que je vous dise que j'ai chez moi un parent de vingt-trois ans, beau, bien fait, vigoureux ; et voici ce qui lui est arrivé : il tombe un jour de cheval à la chasse et se meurtrit un peu la cuisse, on lui fait une petite incision, et le voilà paralytique à ne pouvoir se servir d'aucun de ses membres, à ne pouvoir soulever sa tête, avec la certitude entière de ne pouvoir jamais avoir le moindre soulagement : il s’est accoutumé à son état et il aime la vie comme un fou » (1).
Mais la personne qui peut le mieux servir à un parallèle, c'est sa grande amie la duchesse de Choiseul.
Elles sont du même monde, vivent à peu près de la même vie. Mais l’une ne s'ennuie jamais, où qu’elle soit. Elle prend soin de décrire cet état de satisfaction presque constante: « Avec un cœur chaud comme le mien, qui a besoin d'aliments, écrit M”° de Choiseul à M”° Du Deffaud, une imagination vive, qui a besoin de pâture, j'étais plus disposée aux malheurs et à l’en-
nui que personne : cependant je suis heureuse et je ne m'ennuie pas. Je vois que vous ne croyez pas trop au tableau que je vous ait fait de la vie que je mène ici (2). Vous vous trompez si vous croyez qu'elle est occupée ; elle n’est que remplie, et cela vaut bien mieux, mais si bien remplie que je n’ai pas le temps de lire, et qu'à peine ai-je le temps d'écrire à mes amis... D'ailleurs ma vie est la plus uniforme possible ; mais de cette uniformité même, naissent une infinité de petites variétés qui tiennent à sa nature, qui ne coûtent pas de peine à arranger, ni‘de fatigue pour en jouir, et qui n’en sont que plus douces. Enfin, si nos plaisirs ne sont pas grands, du moins nos peines sont légères » (3). « Je suis, en effet dans une grande solitude, mais je
(4) 9 mai 1864 (Des Délices). à - (2) Elle vivait à la campagne depuis plusieurs mois. (3) 23 mai 1765 (de Chantloup).
IUTE 4
L’ENNUL MORBIDE. 167 nn D 7 {TR
chéris le calme et le repos qu'elle me donne ; je ne m'ennuie Jamais et je m'amuse de tout. Toujours contents de l'instant présent, nous ne formons pas de projets pour celui qui lui succède. Les projets ne sont que le désir de mieux être, fondé sur l'inquiétude du présent, ef nous passons les mêmes jours à faire et à dire les mêmes choses sans croire nous répéter. La paix, la douce paix du cœur et de l'esprit n’a pas besoin de diversité, mais cette uniformité fait passer le temps avec une rapidité effrayante, quand on regarde en arrière. Nous avons cependant eu quelques visites et le temps en était plus long... » IL faudrait tout citer. M°° de Choiseul comprenait d’ailleurs à merveille ce en quoi elle et son amie différaient tellement. « C’est plus par le défaut de sentiments que l’on s'ennuie que par la disette d'idées... Vous voudriez être ici ? Ce tableau de notre vie ajoutera peut-être à votre envie. Je voudrais aussi que vous y fussiez, si tout ce qui est amusant pour nous pouvait
l'être aussi pour vous ; mais au lieu de cela vous vous ennuie-
riez mortellement, et je dois sacrifier le plaisir que j'aurais à vous posséder, à votre bonheur » (x). ; On ne peut bien apercevoir le tempérament aphorique que si l’on est à même de considérer toute la série de phénomènes qui relient l'ennui normal à l'ennui morbide et au spleen, et si l’on songe à le comparer avec ce qui lui est diamétralement opposé. On comprend alors que l'ennui morbide n'a jamais été décrit. Chambard, qui a bien montré les origines possibles de l’ennui, n'a vu que la non-satisfaction des divers besoins. Baldwin de même n’a compris que l’ennui dû à ce que des « tendances ne trouvent pas d'objets satisfaisants » (2). Morel et Perfect ont seulement donné des exemples, très contestables d’ailleurs, d’ennui après cessation brusque de l’activité habituelle. Brierre de Boismont, qui semblait avoir clairement distingué un ennui
(4). 23 mai 4867 (de Chantloup).
(2) Diclionary of Philosophy and Dray London, 1901. Art. Ennui,
secondaire à des chagins, etc..., et un ennui primitf qui existe depuis longtemps, reconnaît que ce dernier a pour cause l’abus des jouissances, le rêve, le manque d’idéal, etc... C’est dire que, au fond, il lui attribue la même origine qu'à l’ennui secondaire, puisqu'il le fait dépendre de tendances non exercées.
Il est certain que les causes de l’ennui normal agissent encore pour provoquer des recrudescences dans l'ennui de l’ennuyé chronique. Mais celui-ci s'ennuie avant et malgré elles. D'une manière générale, pour expliquer cette tristesse, on n’a regardé que les idées pessimistes. On n’a voulu voir que les conséquences du tempérament, et non pas le tempérament même, c'est-à-dire l'ennui.
L'ennui normal était, à y regarder de près, secondaire à un défaut dans la distribution de l'énergie. L’ennui morbide est primitif, en ce sens qu'il semble naître spontanément. Il se rencontre chez des individus dont l’activité est normale, bien répartie, et dans les antécédents desquels rien ne peut se découvrir qui le justifie.
Par son emprise plus profonde, sa chronicité et ses réactions autrement graves que célles de l'ennui normal, il mériterait déjà d'être nommé morbide. Mais, grâce à l'analyse du mécanisme de l'ennui normal, il est possible d'approcher davantage de ce qui constitue sa véritable nature pathologique.
Si l’on définit l'ennui normal, celui qui naît de l’action suspendue d’une ou de plusieurs tendances, — un ennui profond, durable, persistant alors que le jeu d'aucune force n’est différée, voilà ce que nous proposons de nommer ennui morbide.
Il apparaît comme la manifestation d’un besoin, de même que l’ennui des normaux. Mais, en l'espèce, le sentiment ne correspond à aucune réalité. Il ne peut donc jamais être satisfait.
L'ennui morbide représente la forme aggravée du tempérament aphorique.
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