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donnerait le mieux l'idée de cet état d’instabihté affective. Car le rapport est inverse entre l'ennui et l'instabilité. Si l'ennuyé cherche le changement, ce n'est pas parce que son élat affectif a varié du tout au tout, et: que de nouveaux désirs sont apparus qui y correspondent ; le fond, chez lu, est immuable. S'il s'agite, c'est précisément dans l'espoir de se modifier : son instabilité‘ est apparente ; elle est la conséquence de son ennui ; elle ne lui est pas antérieure. Le malade Alphonse M... (Obs. XVI) est un calme, un lent, qui n'offre aucun des signes de l'instabilité véritable. Ses changements de patrons représentaient une réaction contre son ennui. Les instables du type de Sérenus, par contre, souffrent d’une instabilité affective primitive. S'ils s'ennuient, c'est à cause de la succession trop rapide de tendances différentes. Celles-ci n'ont pas le temps d’être satisfaites. Le présent sera loujours en retard sur leurs nouveaux désirs, et, par suite, un obstacle à leur réalisation ; partant, cause d'ennui. Celui-ci, dans ce cas, en est la conséquence normale ; 1l est secondaire à l’instabihté.
Enfin, il existe une autre sorte d'instabilité, celle-e1 uniquement motrice. L'individu ne peut rester au repos, il faut qu'il se remue. Il ne varie pas dans le but de ses changements : peu lui importe où qu'il aille, pourvu qu'il marche. La vocation de certains chemineaux, de certains engagés militaires, particulièrement à la légion étrangère, s'explique par le besoin de satisfaire leur impulsion motrice. | Sitôt qu'ils s'arrêtent pendant quelque temps, ils s’ennuient profondément et, parfois, se détruisent. L'histoire
deliciarum quousque eodem ? » De la tranquillité de l'âme. Lettre de Sénèque à Sérénus et réponse de Sénèque.
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des quatre « zéphyrs », racontée par P. Mille, dans Louise et Barnavaux, est éloquente (1). L’ennui de ces instables ressorlit évidemment aux lois de formation de l'ennui normal.
On rencontre encore la descriplion de quelques états mentaux qui, par certains côtés, semblent s'apparenter à l'ennui, bien que ce mot ne soit pas prononcé. i
M. Ribot a parlé d'un état où le plaisir n’est plus senti, et qu'il n'aurait trouvé décrit nulle part. Il y aurait des cas où l’insensibilité au plaisir existerait seule. Il renvoie à une observation, concluante selon lui, de Lewes, d'une jeune fille qui n'éprouvait plus aucune joie. « Une Jeune fille fut atteinte d’une maladie du foie qui, pendant quelque temps, alléra sa conslitution. Son caractère subit de profondes modifications. Elle ne sentit plus aucune affection pour son père et sa mère. Elle aurait voulu jouer avec sa poupée, mais 1l lui était impossible d'y trouver le moindre plaisir. Les choses qui précédemment la faisaient rire aux éclats, étaient pour elle sans intérêt. » Il propose de nommer cet état l'anhédonie (2). Jusqu'ici il n'y a, dans ces données, aucune raison contre la possibilité d'un état d'ennui, dans lequel, effectivement, le sentiment et la sensation de plaisir sont fortement diminués. Mais, si l’on se reporte à l'observation de l’auteur indiqué, il faut abandonner cet espoir. Une jeune fille devient progressivement indifférente pour les siens, apathique, sans volonté, ne peut plus fixer son attention et, finalement, manifeste de violentes impulsions. Bientôt, l'état devient chronique et son intelligence diminue (3). Ce qui permettrait de supposer
(4) Paris, 1912, p. 109 etsuiv.
(2) Psychologie des sentiments, 1906, p. 54.
(3) G.-H. Lewes. PAysical basis of mind. London, 1877, p. 327.
tie
un processus démentiel assez rapide de forme hébéphrénique. Cet exemple montre, mieux que tout autre, le danger qu'il y aurait à ne vouloir se baser pour décrire un élat mental, que sur des faits psychologiques isolés de l'ensemble dont ils ne sont que les composants. La jeune fille de Lewes, est évidemment une anhédonique, mais elle est sûrement plus que cela. Elle présente une indifférence, non pas au seul plaisir, mais à tous les sentiments. C’est l’indifférence affective des déments. Ils n’en souffrent aucunement : ce ne peut être de l'ennui.
Mais, il est un autre genre de trouble affectif, dont la nature pourrait, plus vraisemblablement, être rattachée à celle du spleen. On le trouve décrit dans Esquirol et dans Morel ; comme un éfa{ d'anesthésique des plus pénibles (1). M. Janet en fait une variété des sentiments d’incomplétude de la psychasténie : ce sont des sentiments d’incomplétude dans les émotions (2). Enfin, dans le Traité de Schüle et dans le Manuel de M. de Fursac (3), il est décrit sous le nom anesthésie psychique douloureuse. Ces états succèderaient principalement à des phénomènes franchement anxieux et douloureux.
C’est une indifférence consciente et douloureuse ; elle est donc bien distincte de l'indifférence inconscienté des déments. En réalité, elle n'est pas complète, puisque le sujet souffre de ne plus sentir ni plaisirs, ni douleurs. D'ailleurs, on ne dit pas que ces malades s’ennuient. Quoi qu'il en soit, dans l'ennui il existe également un sentiment pênible de se voir insuffisamment ému par les choses. Est-ce
(1) Traité des maladies mentales. 1860, p. 327. (2) Ouv. cité, p. 298.
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donc une perversion de l’affectivité de même nature, peutà un degré atténué ?
Nous ne le pensons pas, el voici pourquoi. Dans l’anesthésie psychique, le malade a l'impression qu'il ne va pas jusqu'au bout de ses sensations ou de ses sentiments. Ses phénomènes affectifs s’arrêlent en route. Ils sont un obstacle à leur plein développement. « Les émotions s'arrêtent, ne se développent pas, dit une malade de M. Janet, elles se perdent...» «Je ne peux arriver au bout d’une émotion ou d’un sentiment, » lui dit une autre. Un artiste peintre, atteint de mélancolie simple, soigné à la maison de santé de Ville-Evrard, exprimait ce sentiment pénible avec un choix assez heureux dans les images. « Théoriquement, nous disait-1l, j'amène les miens comme autrefois ; mais, en réalité, ce n’est plus tout à fait la même chose : le sentiment ne s'épanouit pas. Devant les arbres, la lumière, 1l faut que je fasse un effort pour regarder et voir que c'est beau ; mais il y a en moi quelque chose qui m'empêche de le sentir complètement. C'est analogue à ce que je ressens devant les miens. M. C..., est très aimable pour moi, très sympathique ; mais sa sympathie que je vois, n'entre pas comme cela devrait. Je préfèrerais être comme M. D... {un dément précoce), au moins lui est content, heureux, calme... »
L'indifférence du spleenique n’est pas pareille. Il n’a pas l'impression douloureuse que ses sentiments n'existent plus qu’à l’état d'ébauche, et qu'ils ne peuvent arriver à leur plein développement. Bien au contraire, 1l nous dira que ses sentiments sont complets, achevés, mais que même alors ils ne tiennent pas une place suffisante pour combler son ennui. [Il aime, on l'aime, mais qu'est cela, el à quoi bon ? Son indifférence porte plutôt sur l'intérêt général de
la vie, que, sur le détail de son affeclivité. Nous avons montré que, chez aucun de nos spleeniques, les sentiments affecüifs n'étaient diminués. | |
L'un souffre de ne pouvoir libérer ses sentiments ; il piétine de ne pouvoir pas éprouver suffisamment. L'autre, ne sent aucune entrave à son affeclivilé ; mais il a l’impression du déjà éprouvé et, loin de vouloir s’élancer, il le juge inutile, parce que déjà revenu de tout. Vouloir encore sentir, c’est avoir un désir,-et l'ennuyé n’en a plus.
Aun degré plus avancé, l'indifférence est totale et le malade ne souffre même plus de son indifférence. Un autre phénomène de dissociation du sentiment se produit quelquefois alors. M. G. Revault d’Allones l'a étudié dans son livre sur les inclinations (1). Il porte sur la perceplion du temps.
M. Revault d’Allones, distingue le temps sensoriel, le temps affectif, le temps intellectuel. Les hystériques, les psychasthénisques, les mélancoliques, présentent assez souvent une anesthésie presque complète des sensations organiques affectives et des sentiments: pour eux, les heures ne durent pas. « Ils ne sentent plus passer le temps. il leur semble qu'ils sont dans l'éternité, et qu'ils assistent à la vie des normaux comme à-un spectacle tout à fait étranger ; ils ont l'impression d'être des habitants d’une planète, où les morts regardent vivre les vivants. Ils voient les journées s'en aller et les saisons se succéder, sans se sentir modifiés eux-mêmes... Cette instabilité ne peut pas être appelée un perpétuel présent, car ils sont en dehors du présent, leur propre vie, la circonstance actuelle les
(4) Les inclinalions. Leur rôle dans La psychologie des sentiments. Paris, 1908
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laisse froids. Pour le normal, la minute présente est vivante, chaude, palpitante... » {1).
Cet aspect de l’anesthésie psychique poussée à l'extrême, suffirait pour écarter toute idée d'identité de nature entre cette indifférence affective et l'ennui du spleenigne. Car, s'1l existe aussi un trouble de la perception du temps dans le spleen, il est précisément inverse. William James dit, à propos de la perception du temps : « L’ennui se produit chaque fois que, du fait de la vacuité relative d’un espace de temps, nous devenons attentifs au passage du temps lui-même. Nous attendons la venue d'une impression, quand elle ne vient pas, nous percevons un femps vide à sa place ; et des expériences semblables renouvelées, nous rendent terriblement avertis de la longueur du temps par lui-même... Le sentiment du {emps nu est l'expérience la moins stimulante que nous puissions avoir » (2).
Volkmann avait dit avant lui que le fædium était une protestalion contre lout le présent (3).
W. James, ainsi que Wundt (4) et Paul Janet (5), opposent à cette impression de lenteur dans l'écoulement du temps, la perceplion inverse du temps rapidement passé lorsqu'on a l'esprit très occupé par un travail ou un divertissement.
Ce n'est pas la seule occasion où la marche du temps ne fasse pas sentir sa lenteur. Le tempérament euphorique jouit de cette propriété de ne pas souffrir de la longueur du temps, même en dehors des occupations el des
(2) Principles of Psychology. London, 1901, vol. 1, p. 626.
(3) Lehrbuch f. Psych., $ 89.
(4) Eléments de psychologie physiologique, trad. E. Rouvier. Paris, 1886, €. IT, p. 323-324.
(5) Une illusion d'optique interne, in Rev. philos., 2° ann., t. LIT, 1877, p. 499.
plaisirs. Nous avons vu toat à l'heure la duchesse de Choiseul décrire sa vie oisive et cependant remplie à Chanteloup et affirmer que malgré qu'elle ne fit rien, le temps passait sans qu'on y songe. On peut rapprocher de ceci les légendes mysliques du moyen-âge, où ce fait psychologique- est mis en évidence. Les bienheureux ne sentent pas couler le temps. Ce fut le cas pour les Sept Dormants de la Légende Dorée qui pensaient avoir dormi une seule nuit, alors que leur somme avait duré 372 années. Et, de même, pour le moine Félix, cistercien allemand, qui avait osé penser que l'éternité c'était bien long et que l’on devai s'ennuyer au Paradis. Etant sorti du monastère, 1l se prend à écouter un oiseau blanc chanter pendant un court instant : entre l’aurore et la cloche des matines il avait en réalité écouté l'oiseau chanter pendant cent ans (1).
Toutefois, même s'il était avéré que des asthéniques, des psychasténiques, ou des malades anesthésiés moralement, s’ennuyent sans conteste, leur affection mentale ne serait pas encore du spleen.
Car tous ces malades ont ceci de commun : ils sont déprimés. Or, cette dépression est globale. Elle porte et sur le physique et sur l'intellect. Elle affermit surtout la volonté. La dépression de l'énergie totale en fait avant tout des abouliques.
Rappelons, pour mémoire, que Flaubert pendant un mois n'a Jamais tant travaillé, ne s’est jamais si bien porté et jamais lellement ennuÿé.
(1) Gepnarr. Les aberrations de la notion du lemps dans les légendes du Moyen- Age. Lecture faite à l’Académie des sciences morales et politiques, le 26 oct. 1899.
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L'infatigabilité de Mme du Deffand qui fatiguait Walpole, lui-même. Tolstoï, enfin, qui pendant trois ans s’est ennuyé comme un spleenique. Dans le temps où ses idées de suicide se sont montrées les plus actives, le tableau qu'il nous fait de son existénce ne peut pas être confondu avec celui d'une vie de déprimé en aucune manière : « Cela se passait, dit-1l, à un moment où sous tous les rapports, j'avais ce qui est considéré comme le bonheur complet. Je n'avais pas encore Cinquante ans. J'avais une épouse aimante et aimée, de bons enfants, de grands domaines, qui, sans aucune peine de ma part, s’élargissaient et prospéraient ;... les étrangers me comblaient d’éloges et je pouvais croire sans fausse vanité que mon nom était célèbre. En outre, non seulement Je n'étais ni fou, ni malade mentalement, au contraire, je Jouissais d’une force morale et physique, que j'ai rarement rencontrée parmi mes camarades. Physiquement, je pouvais {ravailler au fauchage tout comme les paysans ; intellectuellement, je pouvais fravailler huit, dix heures de suite sans éprouver aucune suite fâcheuse de cette assiduité... (1) ».
Nous avons trop souvent insisté sur la parfaite intégrité des réactions volontaires et, en général, de l’activité “entière, chez nos dix spleeniques pour qu'il soit utile de revenir en détail sur ce point qui nous paraît acquis.
Le’neurasthénique est un fatigué. Comme tel; et si ce que nous avons dit de la psychologie normale de l'ennui est exact, il ne doit pas s’ennuyer. Mais si son impression n’est faite que d'une aulo-suggestion de fatigue, suivant la conception de M. Déjerine (2) et de M. Dubois (3), il peut
(4) Les confessions.
(2) Dérérine et GauckLer. Les troubles fonctionnels des psychonévroses. Paris,
! (8) Dusors (de Berne). Les psychonévroses et leur traitement moral.
se comparer à un état de paresse. Dans ce dernier cas, il ne nous surprendrait pas que le neurasthénique puisse éprouver un sentiment d’ennui authentique. Et, peut-être, pourrait-on se servir de la présence de l'ennui comme signe différentiel entre la neurasthénie qui est symptomatique d’un épuisement véritable et la neurasthénie qui est fatigue imaginaire ?
Mais, dans tous les cas, si l'ennui se montre chez des déprimés, 1l s’étabhira suivant un des modes de formation de l'ennui normal. L’inhibition de la volonté sera l’obstacle au libre jeu des tendances, et, comme la diminution de l'énergie s'étend sur toutes ses manifestalions, l'intensité de toutes les impulsions s’en trouvera diminuées. Une tendance fable et entravée rendrait alors compte de leur ennui passager. M. Janet l'a bien vu : « Chez beaucoup, dit-il, l'ennui est évidemment en rapport avec l’aboulie et l'aprosexie ; ils s’ennuient parce qu'ils ne font rien. » Le même auteur s'étonne un peu plus loin « de voir un profond sentiment d’ennui chez des malades qui continuent cependant à s'occuper suffisamment. » Ces derniers malades étaient probablement des spleeniques.
Ainsi cet ennui, bien que se montrant chez des malades, se serait constitué de même façon que celui des normaux. Car, l'ennui des abouliques, quels qu'ils soient, n’est pas l'ennui essentiel, l'ennui primitif, l'ennui morbide proprement dit. C’est seulement un ennui secondaire : un ennui chez des morbides.
Il sera mainlenant relativement aisé de distinguer le spleen de la mélancolie. La symptomatologie de celle dernière affection, en effet, est faite, en définitive, de l’agoravation des troubles qui constituent les états asthéniques. C’est une des maladies mentales qui a élé récemment
LE SPLEENIQUE; 189 SR à le mieux étudiée. En ce qui concerne sa description clinique et psychologique, l'accord est à peu près complet entre les aliénistes de tous les pays (1).
Les anciens auteurs parlaient quelquefois de l'ennui des mélancoliques. Mais ils l'entendaient évidemment dans le sens de préoccupations pénibles ; le contexte ne permet aucun doute. L'esprit des mélancoliques est continuellement trop agité par des soucis obsédants de toutes sortes pour que l'ennui réel trouve sa place. Que l’on écoute les plaintes des mélancoliques : l'ennui n'y figure pas. Les mélancoliques ne s'ennuient pas. C'est un point sur lequel Griesinger avait attiré l’attention.
Rappelons quelques-uns des caractères de l’état mental des mélancoliques. Ils mettront en lumière, par contraste, le psychisme du spleenique.
La dépression ne ralentit pas seulement l'association des idées du mélancolique, elle trouble aussi sa lucidité. « Ils perçoivent mal les impressions, disait Esquirol ; un abîme les sépare, disent-ils, du monde extérieur. J'entends, je vois, Je touche disent plusieurs hypémaniaques, mais je ne suis pas comme autrefois ; les objets ne viennent pas à moi, ils ne s'identifient pas avec mon être ; un nuage épais,
(4) GRiesiNGer. Trailé des maladies mentales ; — H. Scnüce. Traité clinique des maladies mentales, 1888. trad. par J. Daconer et DunamEL, p. 20; — Maoxaw. Leçons cliniques; — Krarrr-Esnic. Traité; — Mexves. Contributions cliniques sur la mélancolie in Allegmeine Zeilschrift für Psychiatrie, 1889, t. XL VIT, 4e £., p. 458; — B. Bac. Leçons sur les maladies mentales. Paris, 1890, p. 233 ; — CLousron. Mental diseases. London, 6th éd. 1903, p. 31; — J. MacPHERsON. Menial affeclion. London. 1899; — SÊGLAs. Legons cliniques sur les maladies mentales ; — G. Barrer. In Traité de médecine Charcot-Bouchard. P. 982 et Bulletin médical, t. XXV, n° 6, 21 janv. 19114, p. 55.59 ;: — Dumas. La tristesse et la joie. Paris, 1900 ; — Massecon. La mélancolie. Paris, 1906; — KREAPELIN. Psychiatrie ; — Capcras, Essai de réduclion de la mélancolie à une psychose d’involution présénile. Thèse de Paris, 4900 ; — Denis et Camus. La psychose ma- . nique dépressive. Paris, 1907.
un voile change la teinte et l'aspect des corps... » C’est d'après des phénomènes analogues observés chez ses psychasténiques que M. Janet a décrit ce qu'il nomme la diminution ou la perte de la fonction du réel. La parfaite clarté d'esprit du spleenique paraît être une condition indispensable à la persistance de son ennui. Ce qui pourrait expliquer, en partie, que les perceptions troubles du mélancolique ne lui permettent pas de sentir péniblement la sensation de vide et de manque de l'ennui.
Nous n'insisterons pas sur la parfaite conservation de l'évocation des souvenirs, de la puissance de l'attention, enfin de tout le fond mental du spleenique, dont l'intégrité s'oppose trait pour trait aux altérations des fonctions intellectuelles du mélancolique.
Nous n'avons même jamais rencontré de signes de ralen-
tissement des échanges nutritifs. Sauf dans le cas d’Alphonse M... (obs. XVI) et de Flaubert [anesthésie aux piqûres de moustiques), la sensibilité ne nous a pas paru affaiblie dans aucun de ces modes.
Car là n'est pas encore la différence essentielle entre les deux affections. On pourraît penser, en effet, que le spleen est une variété atténuée de mélancolie et que l'ennui est une forme de douleur morale. Bien qu'il fut assez surprenant, dans cette hypothèse, que l'une des complications les plus graves de la mélancolie, le suicide, soit le symptôme capital du spleen. Mais n’y a-t-1l pas un état d'attente dans l'ennui, analogue à la tension expectative de l'anxiété ?
L'ennui est une douleur morale, si l'on veut. Mais elle n'est certainement pas de même nature que la douleur morale du mélancolique. Celle-ci est un sentiment complexe, plus ou moins nettement perçu par le malade. Dans sa composition se trouvent réunis plusieurs autres sentiments.
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Sentiment angoissant d’un trouble physique indéterminé, attente anxieuse de l'avenir, sentiment d’impuissance; découragement, etc. (1). Son origine est discutée. Les uns l’attribuent à un trouble coenesthésique primitif ; les autres à un trouble secondaire à l’arrêt mental. C’est de cette dernière manière que M. Couchoud, entre autres, explique la douleur morale secondaire à l’asthénie primitive.
Quoi qu'il en soit, cette douleur s'accompagne toujours de dépression, que celle-ei soit apparue avant, en même temps, ou après la douleur morale. En tous les cas, :l paraît bien établi que l'inquiétude et l'angoisse prennent naissance lorsque les « tendances sont relevées, » (2) et qu'elles diminuent d'intensité quand les tendances, les désirs, restent torpides.
Ainsi, le mécanisme de cette douleur pathologique se trouverait expliqué comme celui de certaines douleurs normales (3). Sa pathogénie s'opposerait donc à celle de l'ennui morbide. Celui-ci ne comporte pas de désirs et pas davantage de tendances en mouvement que l'ennui normal. Il ne comporte aucune des conséquences d’une lutte des désirs contre un obstacle : ni inquiétudes, n1 anxiétés, n1 angoisses.
« La mélancolie, a dit quelque part André Gide, n'est que de la ferveur retombée ». Mais dans le spleen on ne trouve la trace du passage d’aucune flamme.
Aussi, la nature de l'ennui du spleenique ne peut pas être comprise dans le même ordre de faits pathologiques que la douleur morale du mélancolique.
Cette présence de phénomènes douloureux explique
(1) R. Massecow. Ouv. cit., p. 184 ; — G. Dumas. Ouv. cit.; — SécLas. Ouv. cit. (2) MASSELON.
(3) V. le ch. LIT.
encore que le mélancolique n'offre pas de troubles de la perception du temps comme l'ennuyé. Le mélancolique ne trouve pas le temps long. Du moins le temps par lui-même, le temps vide de tout contenu, comme dit William James. Ce que nous sentons dans la douleur, dit Lazarus, est la longueur du temps de la souffrance, non la souffrance de la longueur du temps par elle-même (1).
Dans l’ensemble, le déprimé se sent limité de tous côtés, physiquement et intellectuellement.
Que l'on se souvienne d'Anuel, tel qu'il nous apparaît dans son Journal intime. Celui-ci est une longue analyse d’un cas de dépression psychasthénique constitutionnelle (2). Il peut servir de type de comparaison avec nos spleeniques. Amiel vécut retiré, ainsi que Flaubert, à la même époque et eut une existence aussi peu mouvementée que la sienne. Il est pessimiste également, mais comme son horizon paraît plus rétréci que celui du moine de Croisset !
Son journal est un pis aller. Etant incapable de créer aucane œuvre, il en est réduit à décrire son angoisse de ne pouvoir rien réaliser.
« Rien de fini, dit Amiel, n'est vrai, n’est intéressant, n'est digne de me fixer. La fantasmagorie de l'âme berce comme un yôghi de l'Inde, et tout devient pour moi fumée, illusion, vapeur, même ma propre vie. Je tiens si peu à tous les phénomènes qu'ils finissent par passer sur moi comme des lueurs et s'en vont sans laisser d’empreinte. La pensée remplace l'opium. Elle peut enivrer tout éveillé et diaphanéiser les montagnes et tout ce qui existe... Je suis fluide comme un fantôme que l'on voit, même qu'on ne
(4) Prof: Lazarus. Ideal Fragen. Zeit und Weiïle, p. 202. (2) Henri-Frédéric Amxr. Journal intime.
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peut saisir. Je ressemble à un homme, comme les mânes d'Achille comme l'ombre de Créuse, ressemblait à des vivants. Sans avoir été mort, je suis un revenant. Les autres me paraissent des songes, el je suis un songe aux autres » (1). On reconnaît ici cet état d'esprit, auquel nous avons déjà fait allusion, où la diminution de la perception
du réel est nettement décrite. Il se plaignait, lui aussi, de
ne pouvoir écrire avec facilité. IL tâtonnait et aboutissait laborieusement après des approximalions successives. Mais c'était moins un souci de perfection, comme chez Flaubert, qu'un manque de foi en lui-même. Les explications qu'il donne de son impuissance sont bien d'un aboulique. « Le talent d'écrire, prétendait-il, comporte une espèce d’effronterte confiante qui me manque... » « L'expression unique, disait-1l encore, est une intrépidité qui implique la confiance en soi et la clairvoyance. » S'il écrivait, nous dit M. P. Bourget, « c'était en se demandant ce qu’en penseraient ses amis ; il obéissait ainsi à leur goût et ne cherchait pas à réaliser le sien propre » (1).
Ce n’est certainement pas la belle lucidité de la vision d'un Flaubert ou d'une marquise du Deffand. Ceux-ci ne voyaient pas les autres, ni eux-mêmes, comme dans un songe, mais avec une netteté pénétrante qui les blessait. Que l’on compare l’œuvre de Flaubert à celle d'Amiel.
Le personnage de Frédéric dans l'Education sentimentale, représente encore avec plus de précision — par la raison même que Flaubert n'était pas un déprimé — cette impression de se sentir limité de tous côtés. « Lassé, plein
(1) AmteL. Journal intime, à vol,, 1884.
(1) Paul Bourcer. Essais de psychologie contemporaine, t. 11. Paris, Plon et Nourrit,; 4901. C’est à cette étude que nous empruntons nos citations et une grande partie de notre analyse du caractère d'A miel.
RAP dE ee de désirs contradictoires et ne sachant même plus ce qu'il voulait, il éprouvait une tristesse démesurée, une envie de mourir ». « Incapable d'action, maudissant Dieu et s'accusant d'être lâche, il tournait dans son désir comme un prisonnier dans son cachot. Une angoisse permanente l'étouffait ». ji
Les déprimés découvrent bientôt devant eux un triple barrage : barrage dans lé mouvement de leurs idées, barrage devant l'impulsion de leur volonté, barrage qui s'oppose à l'élan de leur aflectivité.
Le spleenique ne se débat point daris la cellule aux trois murailles du mélancolique. Il est calme. Toutes les voies lui sont ouvertes. S'il demeure immobile, c'est que fien ne l'attire dans la vaste plaine de la vie dont il découvre toute l'étendue, jusqu à l'horizon : car celle-ci lui paraît affreusement aride. « La vie, dit Flaubert, m'apparaîl comme un immense désert, où je sus tout à la fois le voyageur, le désert et le chameau ». Revenue d’une soiréé, madame du Deffand écrivait qu'elle s'élait crue dans une plaine remplie de cailloux. « Toute notre vie nous apparaît comme un grand steppe, dit l'infante Eulalie, sans bommencement ni fin, dont rieñ re viendra rompré la monotonie (A) ». Baudelaire, enfin, termine ainsi sa fameuse description du mal d'ennui
« Désormais tu n'es plus, 6 matière vivante | Qu'un granit entouré d’une vague épouvante.
Assoupi dans le fond d'un Sahara brümeux.
Existe-t-il un type littéraire du spleenique ?
(1) Infante EucaLte. Madame s'ennuie, Le Matin, 23 noy. 1912. (2) Baupezaire. Les fleurs du mal, LXXVHI. Spleen.
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si
L'époque du romantisme en France ne nous la donne pas, quoiqu'on en espère.
« Cette faligue préalable de la vie, avant même de l'entreprendre, écrivait M. Léon Blum, au lendemain d’une reprise de Fantasio, de Musset, cette impression qu'on vient au monde déjà vieux, qu'on n'a trouvé devant soi qu'une existence connue, usée d'avance, et non pas une vie fraîche et neuve, cela est le très fonds de l’âme romantique (1). » De cette disposition d'esprit, résulte évidemment des sentiments d’ennui, mais augsi de dégoût de l’action, des aspirations toujours vagues, et surtout « une impossibilité de fixer sur un objet toutes ces énergies confuses, l'incapacité de s’astreindre à un métier ou à une tâche... »
S'il en est ainsi, il ne peut être question d'ennui véritablement morbide. C’est cependant des exemples de cet ennui normal des rêveurs et des abouliques, que nous offre la littérature romantique.
Byron, qui passe pour un des pères de la tristesse de 1830, n'est pas un ennuyé, du moins dans ses œuvres. Celles-ci expriment le remords, comme Manfred, où la révolte comme Childe Harold et le Corsaire. C'était, en tous les cas, un passionné d'après son Journal, et s’il se décrit parfois comme ennuyé, ce ne peut être que des
passions non immédiatement satisfaites.
Goethe, dont le Werther aurait été l’origine de tant de suicides romantiques, à pris soin de nous décrire dans ses Mémoires, son état d'esprit au moment où il écrivit son premier chef-d'œuvre. Son ennui était des plus normalement conformé, comme on va le voir : « Au milieu d’études stériles, dit-il, privé de mobile et d'excitation, je
(1) Comædia, 6 mars 1914.
traînais une vie languissante. Il me semblait que le but de ma vien'’était pas atleint; et mon orgueil se révoltait contre une destinée sans rapport avec . mes désirs, toute une existence sans but et sans honneur. La connaissance intime et le goût de la littérature anglaise que je n ‘avais point cessé d'approfondir augmentaient encore l intensité de mes tristes méditalions. Dans la plus heureuse situalion imaginable, il arrive que le défaut d'activité, joint à un vif désir d'action, nous précipite vers le besoin de la mort,
nous donne soif du néant. Nous demandons alors à l’existence beaucoup plus qu’elle ne peut nous donner; et ces impôts exorbitants que nous prélevons sur elle, ne pouvant être ni durables, ni suffisants à l'immense avidité de nos tentations, nous cherchons à nous débarrasser, insensés que nous sommes, d'une vie qui ne correspond plus avec la hauteur et l'exigence capricieuse de nos pensées. Je sais ce que m'ont coûté de souffrances toutes ces spéculations, je sais aussi quels efforts j'ai dû faire pour me délivrer de leur obsession constante ; la vogue qu’a obtenu Werther, m'a prouvé que ces mêmes idées, toutes maladives qu’elles fussent, ne m'étaient point particulières : Je ne lâcherai donc ni les douleurs que je partageais avec les hommes de mon siècle, ni les méditations sur le suicide, médilations qui ont absorbé une grande partie de ma jeunesse. — Tout, je l'avoue, me semblait monotone dans la vie. En proie au dégoût, insensible à l'amour, Je n'entendais plus cette douce voix de la nature qui, à des intervalles réglés, nous appelle à jouir de ses métamorphoses merveilleuses.
Je ne puis mieux comparer cette situation qu'à à la surdité du malheureux dont l’ouie blessée ne perçoit plus aucun son. Lessing se courrouçait contre l’éternelle verdure du printemps ; il eût voulu que les feuillages, au lieu de cette
LE SPLEENIQUE, 197 en LL, eo verdure loujours la même, se fussent, pour changer, teints de pourpre ou d'azur. J'ai connu un Anglais que se pendit pour échapper à l'ennui de s'habiller tous les Jours, et un honnête jardinier qui, appuyé sur sa béche, s'écriait du ton de la désolation la plus sincère : « Verrai-je toujours ces nuages maudits d’un bout du ciel à l’autre ?... » Je possédais une assez belle collection d'armes antiques, entre autres un poignard de forme élégante, richement monté, et dont la pointe aiguë eût accompli, en peu d’instants, sous une main assurée, ce que Shakespeare nomme (a grande action romaine. Plus d'une fois je l’appuyais sur mon sein, la force me manqua ; je ne fardai pas à reconnaître que cette soif de la mort n'élait chez moi que fantaisie d'un déseuvrement lugubre. Je me pris à rire de moi-même et je fus guéri. Cependant les mêmes sentiments d’ennui qui.m'avaient assiégé me tourmentaient encore. Il me fallait une œuvre poétique dans laquelle je puisse consigner pour. mon repos ces tristes pensées ; c'élait le seul moyen de leur donner l'essor et de m’en délivrer en les exprimant. Le plan de Werther fut aussitôt tracé : l'ouvrage conçu d’un seul jet, fut écrit de même et les fantômes, qui venaient d’obséder ma jeunesse, furent une réalité qui acheva ma guérison » (1).
L'ennui et le suicide de ia génération, soi-disant atteinte du « mal du siècle », se réduisent toujours, nous le croyons bien, à ce que Gæthe vient d'en décrire.
Mais les romantiques n’ont pas toujours eu cette pénétration d'eux-mêmes, ni, peut-être, cette franchise. Ce qui complique, en effet, la recherche du sentiment d’ennui sincèrement éprouvé, c'est que, chez les romantiques,
(4) Mémoires, trad. ParLAKÈTE CHARLES.
l'ennui ne se montre pas toujours dépouillé de tout arüfice. Il s'y dissimule sous les aspects de la mélancolie littéraire.
Le plus représentatif d'entre ces poètes a bien su la dépister, et n'a pas craint de l'expliquer : « Ainsi les jeunes gens {rouvalent un emploi de la force inactive, dit Musset, dans l'affectation du désespoir. Se railler de la gloire, de la religion, de l'amour, de tout au monde, est une grande consolation pour ceux qui ne savent que faire ; is se moquent par là d'eux-mêmes, el se donnent raison tout en se faisant la leçon. Et puis, il est doux de se croire malheureux lorsqu'on n'est que vide et ennuyé » (1).
C'est M. Jules Lemaître qui a su le mieux délimiter l'ennui et la mélancolie littéraires. Il a très exactement analysé que « l'ennui, c'est la mort du désir... La mélancolie..., à la fois, l'impossibilité de tuer le désir et l'impossibilité de croire qu'il puisse être contenté ; c’est l’éternelle et inutile renaissance du désir en dépit des déceptions passées et des déceptions prévues... » (2). La mélancolie httéraire aurait donc une même origine que la mélancolie pathologique, la lutte active des tendances contre un obstacle. Mais cette discrimination entre l'ennui et la mélancolie était moins aisée à mener à bien, en n'ayant devant soi que les manifestations atténuées de ces sentiments normaux, que lorsqu'on est en présence des phénomènes grossis, exagérés, de la pathologie mentale.
Il y a donc, chez les romantiques, un mélange de ces deux sentiments de tristesse, qui ne rend pas l'existence de leur spleen bien certaine. |
(4) La confession d'un enfant du siècle. À. Lemerre, éd. 1908, p. 20. (2) Chateaubriand, ch. IV : René. Conférence donnée à la Société des Confé-
rences, les 7 et 8 février 4912, et publiée dans la Revue hebdomadaire du 17 février 1912.
LE SPLEENIQUE. 199
Cependant, même chez Chateaubriand, qui a joué des deux, on peut démêler ce qui revient à l'ennui et à la mélancolie.
Il y a deux sortes d’ennuis à considérer chez cet auteur. Celui de René et celui des Mémoires d'Outre-Tombe.
Dans toute la première partie du fragment des Natchez, René se montre comme un rêveur solitaire et inoccupé dont l'esprit s'agite de désirs vagues et sans objet. « Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie... Il me manquait quelque chose pour remplir l'abime de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute Ja force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future ; je l'embrassais dans les vents ; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve : tout élait ce fantôme imaginaire et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers. .« Puis, « une langueur secrète s'empare de son corps. Ce dégoût de la vie que j'avais ressenti dès mon enfance, revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fournit plus d'aliment à ma pensée, el Je ne m'apercevais de mon existence que par un profond sentiment d'ennui. » Enfin, quand il est frappé par l’'aveu de la passion d'Amélie : « O mes amis ! Je sais donc ce que c'était que de verser des larmes pour un mal qui n'était point imaginaire ! Mes passions, si longtemps indéterminées, se précipitérent sur celle première proie avec fureur. Je trouvai même une sorte de salisfaclion inaltendue dans la plénitude de mon chagrin... » (4).
Nous avons souligné les passages si expressifs d'un
(1) René. À. Lemerre, éd. 1879, p. 141, 145 ot 160.
ennui de la puberté chez un adolescent passionné et qui prend fin subitement, en s’emplissant de la « plénitude » qui résulte de l'emploi de tendances enfin satisfaites.
Il serait facile de montrer dans les Memoires, que Chateaubriand était, avant tout, un actif et quil ne s’est vralment ennuyé que dans les moments où il restait sans emploi.
On ne doit pas oublier aussi le rôle de la vanité dans la complaisance avec laquelle il étalait son ennul.
Ici, la logique inconsciente des sentiments peut raisonner de deux façons : 1° Je m'ennuie ; je ne prends de plaisir à aucun des divertissements des autres hommes ; donc je dois leur être supérieur et mon ennui est la preuve que ma destinée dépasse toutes les autres.
Ou bien : 2 Je suis supérieur à tous les autres hommes ; donc je ne puis m'intéresser à ce qui les divertit : donc je dois m'ennuyer là où ils s'amusent.
Dans la première version, la vanité est secondaire ; dans la seconde, elle est primitive. Il se peut que les sentiments de Châteaubriand se soient enchaînés suivant le second mode. Sous aucun de ses aspects, son ennui ne nous paraît primitif. |
Flaubert demandait par instants où trouver cette allégresse indispensable pour bien écrire. Elle n'a, certes, jamais fait défaat à Châteaubriand. « La poésie la plus mélancolique, écrivait Mme de Staël (1), doit-être 1nspirée par une sorte de verve qui suppose et de la force et des jouissances intellectuelles. » À
De Sénaucour, enfin, dans Obermann, décrit évidemment un type d’ennui prolongé: mais il prend soin de
(4) Corinne, XVIII, 4.
LE SPLEENIQUE. 201
nous avertir, dans les premiers chapitres, qu'il s'est refusé à toute action et qu'il a méprisé d'entrer dans les affaires. Aussi, Obermann est-il le récit de la promenade d’un ennuyé oisif dans les montagnes (1).
Le véritable spleen figure dans la littérature qui précède et dans celle qui suit l'époque romantique.
Nous avons déjà vu qu'il était bien connu au xvnr° siècle. Mais il existe une pièce de théâtre, moitié tragédie et moitié comédie, dont on a perdu aujourd’hui le souvenir, et qui met en scène un beau type de spleenique. C’est Sidnet par Gresset (2). Celui-ci avait tout d’abord pensé lui donner un sous-titre : Sidnet ou l'ennui de vivre.
C’est, effectivement, la description un peu fastidieuse du dégoût de la vie, sans cause, chez un jeune seigneur anglais,
« La scène est en Angleterre, dans une maison de campagne ». Ce qui va de soi, puisqu'il est entendu que l’Angleterre est la patrie du suicide.
Sidnei, le héros, s'est retiré brusquement à la campagne.
Lui, riche, jeune, exempt de tout soin incommode. Au milieu de son cours des femmes à la mode, A la veille, morbleu! d’avoir un Régiment.
Il reste silencieux et n’a découvert ses desseins à personne. L'intérêt de la pièce réside en grande partie dans le mystère qui entoure les motifs de cette retraite précipitée.
Sidnéi n’en a pas d’autres qu'un ennui profond qui le
détermine au suicide.
(4) Obermann. Charpentier. éd.
(2) Œuvres de M. Gresser. Londres, 4780, t. II. Sidnée, représentée en 1748. par les comédiens ordinaires du Roi.
. Je ne hais point les hommes, Ami : je ne suis point de ces esprits outrés, De leurs contemporains ennemis déclarés, Qui, ne trouvant ni vrai, ni raison, ni droiture, Meurent en médisant de toute la nature.
Les hommes ne sont point dignes de ce mépris, Il en est de pervers; mais dans tous les pays Où l'ardeur de m'instruire a conduit ma jeunesse, J’ai connu des vertus, j'ai trouvé la sagesse, J'ai trouvé des raisons d'aimer l'humanité, De respecter les nœuds de la société.
Et n'ai jamais connu ces plaisirs détestables D'offenser, d’affliger, de haïr ses semblables. PRE Pr ET rest ennuis Hess FRA de fardeau d’une tristesse extrême, Réduit au sort affreux d’être à charge à moi-même, J'épargne aux yeux d'autrui l'objet fastidieux D'homme ennuyé partout, et partout ennuyeux.
Insensible aux plaisirs dont j'étais idolâtre, Je ne les connais plus, je ne trouve aujourd’hui Dans ces mêmes plaisirs que le vide et l'ennui : Cette uniformité des scènes de la vie Ne peut plus réveiller mon âme appésantie;
Je reste sans désirs sur tout ce qui doit être...
Sidnéi est donc une illustration parfaite d'idées de suicide calmes, réfléchies, par simple ennui de la vie. Il a mis ordre à ses affaires et se prépare à se donner la mort, lorsque surgit, fort à propos, Rosalie, maïtresse autrefois abandonnée. La violente émotion éprouvée à la suite de cette rencontre, sauve Sidnéi, qui reprend, dès lors, le goût à la vie et à sa chère Rosalie.
Détail assez remarquable pour l’époque : l'hérédité suicide est signalée dans une conversation de valets. Le père
de Sidnéi,
LE SPLEENIQUE. 203
Semblable à son enfant comme deux gouttes d’eau,
s’est tué dans le même château, en pleine santé el, semblait-1l, en plein bonheur. :
Nous n'avons pas trouvé dans les biographies (1) de Gresset qu'il eût ressenti l'ennui de vivre lorsqu'il écrivit cette curieuse pièce.
Baudelaire, enfin, a exprimé avec plus de précision que quiconque ce qu'il a intitulé le spleen. Il en donne l'impression générale dans sa première pièce (LXXVII). Dans la seconde se rencontrent les vers fameux :
J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
Rien n’égale en longueur les boiteuses journées, Quand sous les lourds flocons des neigeuses années L'Ennui, fruit de la morne inecuriosité
Prend les proportions de l’immortalité. :
La mélancolie romantique voilait peut-être un ennui réel. Noûs l'avons vu, chez Gresset et chez Baudelaire, dépouillé des parures qui lui sont étrangères. Le spleen authentique, en effet, ne se plaît pas dans l'expression de sa peine. Il ne se soulage pas en cris de désespoir (2).
À l’étranger, c'est chez les romanciers russes que nous en trouverions l'expression la plus sincère. Dans Gorki, l'ennui chronique est fréquemment décrit (3).
Mais il ne serait pas très difficile de trouver, dans l’état social actuel de la Russie, des obstacles continus à l’expansion de sentiments longtemps contenus.
Andréif, dans un curieux conte, a donné du dégoût de
(1) R. Wocue. Gresset, sa vie el ses œuvres.
(2) Cf. Gix May. Aurora. Paris, 1911. Spleen, p. 113 : Désespérer du désespoir !.. (3) Thomas Gordéief. V. aussi les derniers romans.
à KE.
la vie et de l'aspiration au néant, l’image symbolique la plus vivante (1).
Eléazar ressuscite, après avoir passé trois Jours et lrois nuits dans la tombe. Mais il avait rapporté de son sommeil de mort « une réminiscence si nette du néant, qui se isait si clairement dans ses yeux, que bientôt son regard, — indifférent et fatal, — terrifia tout le monde, et Eléazar fut abandonné par tous ». Sa renommée cependant allait en grandissant. « Des sceptiques venaient de loin le voir, le sourire de doute aux lèvres, et ils retournaient chez eux subitement changés, las et comme aplatis par la conscience de la vanité, de la nullité de tout... Un sculpteur célèbre était allé le visiter en Judée : il revint à Rome, profondément dégoûté de l’art... Eléazar avait causé avec un philosophe orgueilleux, et celui-ci lui avait dit : « Je sais déjà » tout ce que tu veux m'apprendre de terrible. Tu ne » pourrais m'effrayer...» Mais, quelques instants après, 1l sentit que la science du terrible n’est pas encore le terrible même, et que la vision de la mort n'est pas encore la mort..... Ainsi périssait au regard de celui qui ressuscita miraculeusement, tout ce qui contribue à l'affirmation de. la vie, de son sens et de ses joies .. Mais voici que l'empereur Auguste lui-même désira voir l'étrange vieillard. Le Caesar savait qui était Eléazar, et il se prépara à celte rencontre. Il était un homme courageux, qui avait conscience de son énorme force invincible, et, dans son fatal duel avec le ressuscité, il ne voulut l'appui de personne. Îl veut d’abord l'examiner à loisir, sans que l'autre lève les yeux sur lui. Auguste ne lui trouve pas l'air terrible. Puis, 1l ordonne à Eléazar de le regarder en
(4) Eléazar, analysé par G:Savrren in La Revue, 45 mai 4908.
LE SPLEENIQUE. 20
face. « Et lui semble, tout d’abord, que c'était un ami qui le regardait, tellement le regard d’Eléazar était doux, tellement il reflétait de charme et de tendresse ». Mais, bientôt, le divin Auguste sent à travers les lissus de son corps « une ossature de fer qui se refermait sur son corps comme un anneau ; el des griffes dures et froides touchèrent le cœur du Caesar pour, aussitôt, s’y enfoncer mollement. Et deux ombres immenses se glissent dans son cœur :
.le Vide et l'Obscurité.... « Tu m'as tué, Eléazar, fit-il enfin d’une voix molle et terne ».., "Mais il se ressaisit et, lentement, 1l retourne à la vie. « Le lendemain, on
brüla avec un fer rouge, les yeux du vieil Eléazar. » L’essence même du spleen est atteinte ici avec autrement de pénétration que dans nos auteurs d'Occident.
Car le spleen est « l'avant-goût du néant, pire que le néantlui-même », comme disait M‘" de Deffand de son ennui.
Le spleen contient toujours dans son fond, non seulement le dégoût de la vie, mais encore l’aspiration à la mort.
Et ici encore éclate l'originalité du spleen. Car l'idée et la tentative de suicide n'y ont pas les mêmes caractères que dans les autres formes de suicide.
Nous avons déjà montré que l'idée de suicide dans le spleen était toujours précédée du sentiment profond, chronique, progressivemeut accentué, de l'ennui de la vie. Une simple contrariété paraît quelquefois suffire à déterminer une impulsion au suicide. C’est ce qui se produit si fréquemment chez les enfants. On est en droit de se demander si ces suicides, en apparence impulsifs, ou du moins motivés par des prétextes si futiles, n'avaient pas été précédés
? …. … par ui séritiment habituel d'ennui de vivre. Nous avons miontré dans l'observation de B..: (Obs. XV) que si l'on n'avait pas suivi antérieurement le jeune malade on aurait
pu croire à un suicide purement impulsif.
Dans lés farés cas où on a dés renseignements sur les
antécédents affécüifs du sujet, on voit la lentative de suicide amenée par ün véritable goût de la morl. Tolétoi à déctit ce nouvel instinct. « Il arrive que moi,
dit-il, dans ses Confessions, homme bien portant ét heü- .
reux, Je sentis que je ne pouvais plus vivre. Une force invinciblé m'entrainäit à me débarrasser d’une façon quelconque de là vie. Cepéndant, on né peut diré que je voùlais me tuer. La force qui m'entraînait hors de la vie, était plus puissante, plus complète, plus générale que mon désir. C’étail une force semblable à mon ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. De toutes mes forces, j'aspirais à me débarrasser de la vie. L'idée de suicide me venail aussi naturelle qu'autrefois l'idée du perfectionnement de la vie... »
Hélène C... déelarait aussi que quelque chose la « poussait et qu'elle devait mourir. » Et M. de Fursac, en présentant la malade, faisait remarquer que ce desir de se détruire semblait chez elle dépasser l'individu et vouloir se porter sur l'espèce. Elle avait, ün S'en souvient, tué ses deux enfants avant de tenter de se suicider.
Nous Voiëi loiti du suicide impulsif, du suicide idée-fixe où obsession, où encore du suicide accompli dans le reptus anxieux des imélancoliques. Quant aux psychasténiques, il va sans dire qu'ils en restent à l'obsession (1).
(à) Cf. Frédéric de l'Education sentimentale : l'impulsion au suicide qui s'évanouit au mornént d'être mise à exécution. « Frédéric se pencha Le parapet était
un peu large, êt ce fut par lassitude qu'il n'essaya pas de le franchir » (ne Lasrc, in thèse citée).
LE SPLEENIQUE. 207
Chez les déprimés, le dégoût de la vie est secondaire à un sentiment d'impuissance motrice. Îl est primitif chez le spleenique, ou, si l’on veut, secondaire à un sentiment d'incapacité de S’intéresser.
Le spleenique veut se tuer, non seulement pour fuir une douleur, mais parcequ’ « un nouvel instinct 5 a pris naissance en lui. Il n'y a pas lutte entre une idée de suicide et le reste de la personnalité. L'idée est acceptée ; elle fait partie d’un tout logique.
C'est ce caractère qui fait que le Spleenique réussit le plus souvent à se tuer. En effet, le pronostic des idées de suicide dans les diverses affections mentales est dans un rapport direct avec l'état de la volonté (1! Brierre de Boismont s’étonnait de voir les tentatives de suicide si fréquentes chez les aliénés, étant donné leur état de souffrance habituel. Sur 862 malades soignés dans son établissement pendant dix ans, 265 présentaient des idées de suicide, 150 avaient fait des tentatives antérieufres à leür entrée, 20 seulement pendant leur séjour dans la maison, 1 parvinrent à se suicider.
La rareté des cas de spleen doit tenir à cette réussite dans la tentative de la part d'individus qui ont toute leur volonté.
Enfin, en présence d’un spleenique qui a fait une tentative de suicide, est-il permis au médecin de l’interner ? Il nous parail impossible de résoudre la question suivant un point de vué général. Cela doit dépendre de chaque cas particulier. Notons que sur les 4 spleeniques, suivis dans les asiles, il n'y en avait que deux qui étaient entrés pour ténta” tives de suicides, et encore étaient-ils mineurs.
pe) A. Vicouroux. Du suicide chez les aliénés, in Rev, de psychidtrie, Décembre
ne D EN SRE A ON I 0 IE RE
Quelle place donner au spleen dans la nosologie ? Et qu'est-ce, au fin fond, que cet ennui persistant malgré que toutes tendances de l'individu soient satisfaites ?
Il serait bien difficile d’avoir sur ce point autre chose qu'une opinion conjecturale.
Le spleen ne se rattache à aucune des formes de la mélancolie, c’est un point qui paraît assez certain. Mais si l’on ne considère plus, suivant une vue trop étroite, les groupements chniques, il est permis d'envisager le spleen suivant un autre aspect.
M. Dupré, dans un rapport présenté au Congrès de Tunis (1), a donné une vue générale des perversions des instincts, qui peut être considérée comme un plan pour étudier les affections mentales en ne les considérant plus uniquement comme des entités cliniques, mais en cherchant en elles le trouble d’un instinct primitif.
Ainsi envisagé, le spleen apparaît comme une perversion de l'instinct de conservation.
La psychologie de cet instinct est encore rudimentaire. M. Ribot, en étudiant la dissolution des sentiments, n'a presque pas abordé le sujet. L'ennui du spleenique nous semble éclaircir un des côtés des éléments dont il est formé.
L'instinct de conservation est la somme de toutes les tendances. La tendance, suivant M. Ribot, est un mouvement qui s accompagne ou ne s'accompagne pas d'éléments affectifs. Ces derniers seraient indifférents à la réalisation de la tendance. Il fait remarquer que dans les maladies de la volonté par défaut d’impulsion, dans les aboulies du type de Billod, l'intensité du désir est une illusion du
(A) Les perversions instinclives, 1912.
LE SPLERNIQUE. 209
malade. En réalité, tout est diminué, et l'élément affectif et l’élément moteur.
Nous pensons que ces deux éléments peuvent se montrer dissociés.
S1 la tendance complète est composée des deux éléments, elle sera évidemment affaiblie si l’un d'entre eux vient à faire défaut. Le malade de Billod désire ; s'il ne désire pas fortement, cest quil a perdu le pouvoir coordinateur de ses énergies. Celles-ci demeurent éparses.
L'ennui nous présente un phénomène inverse. La conservation du pouvoir moteur, énergique, coordinateur, et la perte de l'élément affectif où du moins de cet élément affectif qui est contenu dans l'ënférét, c'est-à-dire dans Le plaisir anticipé d’un but, dans le plaisir suffisant de l’accomplissement de l'acte qui y tend, dans celui qui suit la satisfaction de cet acte. La tendance reste uniquement constituée de son armature énergique et dépouillée de son revêtement affectif.
L'instinct de conservalion, somme de toutes nos tendances, serait par conséquent composé comme elles de deux éléments, l’un moteur et l’autre affectif. Chacun serait indispensable à l'existence de l'instinct de conservation ; c’est dire à la survivance du goût de la vie.
‘ Et ceci ne serait pas tout à fait une vue de l'esprit, puisque à chacun de ces deux éléments correspondrait une série morbide particulière.
A l'élément moteur se rattacheraient ces troubles dépressifs que l'on a groupés sous le nom de maladies de l'énergie, dans lesquelles se trouve atteint le pouvoir coordinateur de lPactivité. Elles vont du découragement simple à la mélancolie confirmée, en passant par les états, dits neurasthéniques.
A l'élément affectif, correspondent ces états où le manque d'intérêt et de dégoût à la vie coexislent avec une volonté intacte. Ils vont de l'ennui simple au spleen des aliénistes. |
Chacune de ces séries morbides comporte des idées de
suicide.”
Nous n'avons pas découvert de document iconographique qui puisse être donné comme parfaite illustration d'un ennui spleenique. Le spleen n'est pas mieux représenté en art, qu'en littérature ou en médecine.
Tout au plus, pourrait-on fournir des figures allégoriques, aussi éloquentes toutefois que le symbole du regard d'Eléazar. Comme, par exemple, cette figure d'Albert Dürer, homme, femme ou génie, au visage sombre, mais non douloureux ou désespéré ; indifférente à la richesse, à la puissance, aux arls, à la connaissance du passé et de l'avenir : détournée même de la beauté du jour sur la terre. Au milieu de tous les biens qui gisent à portée de sa main, elle demeure assise, non pas abatiue, mais triste et sans désirs, destinée à ne jamais pouvoir, ainsi que les bêtes dans leur sommeil, échapper à l'horreur du temps vide qui tombe lourdement au fond du sablier.
I. — Le spleen est une affection mentale essentiellement constituée par la perte du goût de la vie et le désir de la mort. Il est toujours accompagné de tendances au suicide. Celles-c1 n’ont pas le caractère des obsessions ou des impulsions ; elles ne sont pa déterminées par des troubles délirants ou sensoriels, n1 par des phénomènes d’anxiélé ou de douleur proprement dite. Elles découlent uniquement d’un sentiment d'ennu: chronique et, le plus souvent, constitutionnel.
II. — Le spleen ou mélancolie a été isolé de la mélancole par les alhiénistes français de la fin du xvrn° siècle. Ils croyaient d’ailleurs imiter en cela les auteurs anglais.
III. — En réalité, le mot spleen n'a jamais été employé dans ce sens en Angleterre, pas plus dans la langue littéraire que dans le langage scienüfique. Il semble qu'il ait correspondu à ce que l'on désignait à la même époque par le mot vapeurs. Mais on ne trouve chez les auteurs anglais qui ont traité de ce spleen aucune observation rappelant, même de loin, la conception des aliénistes français.
IV. — Les observations de spleen rapportées par les auteurs français sont rares et, de plus, presque toujours discutables. Depuis le mileu du xix° siècle, 1l n'est plus
DR EN ne RO NET RE an 2 le et) Se, fait mention du spleen et il a totalement disparu de la littérature psychiatrique.
V. — Il existe cependant des observations de suicide ou de tentative de suicide par le seul dégoût de la vie, sans aucun autre dérangement des facultés. On ne peut les classer dans aucune des catégories actuellement admises en médecine mentale: Ces cas se rencontrent ordinairement chez des dégénérés sur qui pèse parfois une hérédité suicide. Il s'agit tout aussi bien de grands débiles mentaux que d'individus remarquables par leur intelligence et leur culture. Ils peuvent appartenir à toutes les classes de la société.
VI. — Le spleen est avant tout un sentiment d’ennui. Ce n'est pas l'ennui normal, dû à l’immobilité de tendances prépondérantes progressivement enrayées. C'est un ennui morbide, en cé sens qu'il persiste alors que toutes les tendances sont libérées. — L'ennui morbide n’est ni de la fatigue, m1 de l'indifférence, ni de l’anesthésie psychique douloureuse. Il représente la forme ayqravée du tempérament aphorique. — On trouve des exemples dé personnes qui souffrent toute leur vie d'un ennui à peu près constant, sans jamais aboutir à une Lentative de suicide, — Le spleen est la forme suicide de l'ennui morbide.
VII. — Le spleen ne se confond pas avec les états asthéniques, mélancoliques ou neurasthéniques, n1 dans ses symptômes pris isolément, ni dans son aspect clinique, ni dans son évolution. Son originalité réside dans l'intégrité des facultés physiques et mentales, et, particulièrement, dans la parfaite conservation de l'énergie et de l’activité,
+ oh dabindiitl
VIII. — Le spleen représente un mode d’altération de l'instinct de conservation. Il nous permet d'en mieux pénétrer la psychologie. — L'instinet de conservation serait composé de deux éléments, l'un moteur et l’autre affectif, indispensables l’un et l’autre pour maintenir intact le goût de la vie. Ces deux éléments, en effet, peuvent être lésés séparément et donner naissance à une série morbide distincte qui comporte chacune des idées de suicide. À l'élément moteur se rattachent ces troubles dépressits que l'on a groupés sous le nom de maladies de l'énergie, dans lesquelles se lrouve atleint le pouvoir coordinateur de l'acuvité, el qui vont du découragement simple à la mélancolie confirmée, en passant par les élats dits neurasthéniques. À l’élément affectif, correspondent ces états où le manque d'intérêt et de goût à la vie coexistent avec une volonté intacte, et qui vont de l’ennui simple au spleen des
alhénistes.
IX: — A propos de spleen se pose la question de la légitimité d’un internement à la suite d'une tentative de suicide chez un individu non délirant, ne présentant aucun trouble sensoriel ou intellectuel, actif, et, par ailleurs. entièrement raisonnable.
Vu :
Le Président de la Thèse.
Vu : G. BALLET.
Le Doyen,