‹ Contribution à l'étude des perversions de l'instinct de conservation: le spleenChapitre 18 sur 18 · RS RE RE · texte numérisé non relu

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la vie et de l'aspiration au néant, l'image symbolique Ja plus vivante (1).

Eléazar ressuscite, après avoir passé trois jours et trois nuits dans la tombe. Mais il avait rapporté de son sommeil de mort « une réminiscence si nette du néant, qui se isait si clairement dans ses yeux, que bientôt son regard, — indifférent et fatal, — terrifia tout le monde, et Eléazar fut abandonné par tous ». Sa renommée cependant allait en grandissant. « Des sceptiques venaient de loin le voir, le sourire de doute aux lèvres, et ils retournaient chez eux subitement changés, las et comme aplatis par la conscience de la vanité, de la nullité de tout... Un sculpteur célèbre était allé le visiter en Judée : il revint à Rome, profondément dégoûté de l’art... Eléazar avait causé avec un philosophe orgueilleux, et celui-ci lui avait dit : « Je sais déjà » tout ce que tu veux m'apprendre de terrible. Tu ne » pourrais m'effrayer...» Mais, quelques instants après, 1l sentit que la science du terrible n’est pas encore le terrible même, et que la vision de la mort n’est pas encore la: MOEt Ainsi périssait au regard de celui qui ressuscita miraculeusement, tout ce qui contribue à l'affirmation de la vie, de son sens et de ses joies .. Mais voici que l'empereur Auguste lui-même désira voir l'étrange vieil- : lard. Le Caesar savait qui était Eléazar, et il se prépara | à celte rencontre. Il était un homme courageux, qui avait conscience de son énorme force invincible, et, dans son fatal duel avec le ressuscité, il ne voulut l'appui de personne. Il veut d'abord l’examiner à loisir, sans que l’autre lève les yeux sur lui. Auguste ne dui trouve pas l’air terrible. Puis, il ordonne à Eléazar de le regarder en

(1) Eléazar, analysé par G. Savrren in La Revue, 15 mai 1908.

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face. « Et-lui semble, tout d'abord, que c'était un ami qui le regardait, tellement le regard d’Eléazar était doux, tellement il reflétait de charme et de tendresse ». Mais, bientôt, le divin Auguste sent à travers les tissus de son corps « une ossature de fer qui se refermait sur son corps comme un anneau ; et des griffes dures et froides touchèrent le cœur du Caesar pour, aussitôt, s’y enfoncer mollement. Et deux ombres immenses se glissent dans son cœur : le Vide et l’Obscurité.... « Tu m'as tué, Eléazar, fit-1l enfin d’une voix molle et terne »... Mais il $e ressaisit et, lentement, 1l retoarne à la vie. « Le lendemain, on brüla avec un fer rouge, les yeux du vieil Eléazar. »

L’essence mème du spleen est atteinte ici avec antrement de pénétration que dans nos auteurs d'Occident.

Car le spleen est « l’avant-goùt du néant, pire que le néantlui-même », comme disait M°" de Deffand de son ennui.

Le spleen contient toujours dans son fond, non seulement le dégoût de la vie, mais encore l'aspiration à la mort.

Et ici encore éclate l'originalité du spleen. Car l'idée et la tentative de suicide n'y ont pas les mêmes caractères que dans les autres formes de suicide.

Nous avons déjà montré que l'idée de suicide dans le Spleen était toujours précédée du sentiment profond, chronique, progressivemeut accentué, de l'ennui de la vie. Une simple contrariété paraît quelquefois suffire à déterminer une impulsion au suicide. C’est ce qui se produit si fréquemment chez les enfants. On est en droit de se demander si ces suicides, en apparence impulsifs, ou du moins molivés par des prétexles si futiles, n'avaient pas été précédés

se

par un sentiment habituel d'ennui de vivre. Nous avons montré dans l'observation de B... {Obs. XV) que si l'on n'avait pas suivi antérieurement le jeune malade on aurait pu croire à un suicide purement impulsif.

Dans les rares cas où on a des renseignements sur les antécédents affectifs du sujet, on voit la lentative de suicide amenée par un véritable goût de la mort.

Tolstoï a décrit ce nouvel instinct. « Il arrive que mot, dit-il, dans ses Confessions, homme bien portant et heureux, je sehtis que je ne pouvais plus vivre. Une force invincible m'entraînait à me débarrasser d’une façon quelconque de la vie. Cependant, on ne peut dire que je voulais me tuer. La force qui m'entraînait hors de la vie, était plus puissante, plus complète, plus générale que mon désir. C’éfail une force semblable à mon ancienne aspira- {ion à la vie, seulement en sens inverse. De toutes mes forces, j'aspirais à me débarrasser de la vie. L'idée de suicide me venail aussi naturelle qu ‘autrefois l'idée du perfectionnement de la vie...» —

Hélène CG... déclarait aussi que quelque chose la « poussait et qu’elle devait mourir. » Et M. de Fursac, en présentant la malade, faisait remarquer que ce desir de se détruire semblait chez elle dépasser l'individu et vouloir se porter sur l'espèce. Elle avait, on s’en souvient, tué ses deux enfants avant de tenter de se suicider.

Nous voici loin du suicide impulsif, du suicide idée-fixe ou obsession, ou encore du suicide accompli dans le réplus anxieux des mélancoliques. Quant aux psychasténiques, il va sans dire qu'ils en restent à Fobsession (1).

(1) Cf. Frédéric de l'Education sentimentale : l'impulsion au suicide qui s'évanouit au moment d'être mise à exécution. « Frédérie se pencha Le parapet était

un peu large, et ce fut par lassitude qu'il n'essaya pas de le franchir » (ne Las- Tic, in thèse citée).

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Chez les déprimés, le dégoût de la vie est secondaire à un sentiment d'impuissance motrice. Il est primitif chez le spleenique, ou, si l’on veut, secondaire à un sentiment d'incapacité de s'intéresser.

Le spleenique veut se tuer, non seulement pour fuir une douleur, mais parcequ' « un nouvel instinct » a pris naissance en lui. Il n'y a pas lutte entre une idée de suicide et le reste de la personnalité. L'idée est acceptée ; elle fait partie d’un tout logique.

C'est ce caractère qui fait que le spleenique réussit le plus souvent à se tuer. En effet, le pronostic des idées de suicide dans les diverses affections mentales est dans un rapport direct avec l’état de la volonté (1! Brierre de Boismont s'étonnait de voir ies tentatives de suicide si fréquentes chez les aliénés, étant donné leur état de souffrance habituel. Sur 862 malades soignés dans son établissement pendant dix ans, 265 présentaient des idées de suicide, 150 avaient fait des tentatives antérieures à leur entrée, 20 seulement pendant leur séjour dans la maison, 7 parvinrent à se suicider.

La rareté des cas de spleen doit tenir à cette réussite dans la tentative de la part d'individus qui ont toute leur volonté.

- Enfin, en présence d’un spleenique qui a fait une tentative de suicide, est-il permis au médecin de linterner ? Il nous paraît impossible de résoudre la question suivant un point de vue général. Cela doit dépendre de chaque cas particulier. Notons que sur les 4 spleeniques, suivis dans les asiles, 1l n’y en avait que deux qui étaient entrés pour tenta” tives de suicides, et encore étaient-ils mineurs.

(4) A. Vicouroux. Du suicide chez les aliénés, in Rev, de psychidtrie, Décembre

Quelle place donner au spleen dans la nosologie ? Et qu'est-ce, au fin fond, que cet ennui persistant malgré que toutes tendances de l'individu soient satisfaites ?

Il serait bien difficile d'avoir sur ce point autre chose

qu'une opinion conjecturale.

Le spleen ne se rattache à aucune des formes de la.

mélancolie, c’est un point qui paraît assez certain. Mais si l’on ne considère plus, suivant une vue trop étroite, les

groupements cliniques, il est permis d'envisager le spleen

suivant un autre aspect.

M. Dupré, dans un rapport présenté au Congrès de Tunis (1), a donné une vue générale des perversions des instincts, qui peut être considérée comme un plan pour étudier les affections mentales en ne les considérant plus uniquement comme des entités cliniques, mais en cherchant en elles le trouble d'un instinct primibf.

Ainsi envisagé, le spleen apparaît comme une perversion de l'instinct de conservation.

La psychologie de cet instinct est encore rudimentaire. M. Ribot, en étudiant la dissolution des sentiments, n’a presque pas abordé le sujet. L'ennui du spleenique nous semble éclaircir un des côtés des éléments dont il est formé. *

L'instinct de conservation est la somme de toutes les

tendances. La tendance, suivant M: Ribot, est un mouve-

ment qui s'accompagne ou ne s'accompagne pas d'éléments

affectifs. Ces derniers seraient indifférents à la réalisation

de la tendance. Il fait remarquer que dans les maladies de la volonté par défaut d’impulsion, dans les ‘aboulies du type de Billod, l'intensité du désir est une illusion du

(4) Les perversions inslinclives, 1919.

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malade. En réalité, tout est diminué, et l'élément affectif et l'élément moteur.

Nous pensons que ces deux éléments peuvent se montrer dissociés.

Si la tendance complète est composée des deux éléments, elle sera évidemment affaiblie si l’un d’entre eux vient à faire défaut. Le malade de Biliod désire ; s'il ne désire pas fortement, c'est qu'il a perdu le pouvoir coordinateur de ses énergies. Celles-ci demeurent éparses.

L'ennui nous présente un phénomène inverse. La conservalion du pouvoir moteur, énergique, coordinateur, et la perte de l'élément affectif où du moins de cet élément affectif qui est contenu dans l’intérét, c’est-à-dire dans le plaisir anticipé d’un but, dans le plaisir suffisant de l’accomplissement de l'acte qui y tend, dans celui qui suit la satisfaction de cet acte. La tendance reste uniquement constituée de son armalure énergique et dépouillée de son revêtement affectif.

L'instinct de conservalion, somme de toutes nos tendances, serait par conséquent composé comme elles de deux éléments, l’un moteur et l’autre affectif. Chacun serait indispensable à l'existence de l'instinct de conservation ; c’est dire à la survivance du goût de la vie.

! Et ceci ne serait pas tout à fait une vue de l’esprit, puisque à chacun de ces deux éléments correspondrait une série morbide particulière.

À l'élément moteur se rattacheraient ces troubles dépressifs que l'on a groupés sous le nom de maladies de Pénergie, dans lesquelles se trouve altemt le pouvoir coordinateur de l'activité. Elles vont du découragement simple à la mélancolie confirmée, en passant par les états, dits neurasthéniques.

210 LÉ SPLERN.

A l'élément affectif, correspondent ces états où le manque d'intérêt et de dégoût à la vie coexistent avec une volonté intacte. Ils vont de l'ennui simple au spleen des

ahénistes.

Chacune de ces séries morbides comporte des idées de

suicide.

Nous n'avons pas découvert de document iconographique qui puisse être donné comme parfaite illustration d'un ennui spleenique. Le spleen n’est pas mieux représenté en art, qu’en littérature ou en médecine.

Tout au plus, pourrait-on fournir des figures allégoriques,

aussi éloquentes toutefois que le symbole du regard d'Eléazar. Comme, par exemple, cette figure d'Albert

Dürer, homme, femme ou génie, au visage sombre, mais non douloureux ou désespéré ; indifférente à la richesse, :

à la puissance, aux arts, à la connaissance du passé et de l'avenir ; détournée même de la beauté du jour sur la terre.

Au milieu de tous les biens qui gisentà portée de sa main,

elle demeure assise, non pas abatiue, mais triste et sans désirs, destinée à ne jamais pouvoir, ainsi que les bêtes dans leur sommeil, échapper à l'horreur du temps vide qui tombe lourdement au fond du sablier.

De Sr,

[. — Le spleen est une affection mentale essentiellement constituée par la perle du goût de la vie et Le désir de la mort. Il est toujours accompagné de tendances au suicide. Celles-e1 n’ont pas le caractère des obsessions ou des impulsions ; elles ne sont pas délerminées par des troubles délirants ou sensoriels, n1 par des phénomènes d'anxiélé ou de douleur proprement dite. Elles découlent uniquement d'un sentiment d'ennui çghronique et, le plus souvent, constitutionnel.

The: 1be spleen ou mélancolie a été isolé de la mélancolie par les aliénistes français de la fin du xvim° siècle. Ils croyaient d’ailleurs imiter en cela les auteurs anglais.

II. — En réalité, le mot spleen n'a jamais été employé dans ce sens en Angleterre, pas plus dans la langue littéraire que dans le langage scientifique. Il semble qu'il al correspondu à ce que l'on désignait à la même époque par le mot vapeurs. Mais on ne trouve chez les auteurs anglais qui ont traité de ce spleen aucune observation rappelant, même de loin, la conception des aliénistes français.

IV. — Les observations de spleen rapportées par les auteurs français sont rares et, de plus, presque toujours discutables. Depuis le milieu du xix° siècle, 1l n’est plus

fait mention du spleen et il a totalement disparu de la httérature psychiatrique.

V. — Il existe cependant des observations de suicide ou de tentative de suicide par le seul dégoût de la vie, sans aucun autre dérangement des facultés. On ne’ peut les classer dans aucune des catégories actuellement admises en médecine mentale. Ces cas se rencontrent ordinairement chez des dégénérés sur qui pèse parfois une hérédité suicide. Il s’agit lout aussi bien de grands débiles mentaux que d'individus remarquables par leur intelligence et leur culture. Ils peuvent appartenir à toutes les classes de la société.

VI, — Le spleen est avant tout un sentiment d’ennw.

Ce n’est pas l'ennui normal, dû à l'immobihité de tendances prépondérantes progressivement enrayées. C’est un ennut morbide, en ce sens qu'il persiste alors que toutes les tendances sont libérées. — L'’ennui morbide n’est ni de la fatigue, ni de l'indifférence, ni de l’anesthésie psychique douloureuse. Il représente la forme aggravée du tempérament aphorique. — On trouve des exemples de personnes qui souffrent loute leur vie d’un ennui à peu près constant, sans jamais aboutir à une tentative de suicide. — Le spleen est la forme suicide de l'ennui morbide.

VII. — Le spleen ne se confond pas avec les états asthéniques, mélancoliques ou neurasthéniques, ni dans ses symptômes pris isolément, ni dans son aspect clinique, ni dans son évolution. Son originalité réside dans l'intégrité des facultés physiques et mentales, et, particulièrement, dans la parfaite conservation de l'énergie et de l’activité.

VIII. — Le spleen représente un mode d’altération de l'instinct de conservation. Ii nous permet d'en mieux pénétrer la psychologie. — L'instinct de conservation serait composé de deux éléments, l’un moteur et l’autre affectif, indispensables l’un et l’autre pour maintenir intact

le goût de la vie. Ces deux éléments, en effet, peuvent être

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lésés séparément et donner naissance à une série morbide dislincle qui comporte chacune des idées de suicide. A l'élément moteur se. rattachent ces troubles dépressifs que l'on a groupés sous le nom de maladies de l'énergie, dans lesquelles se lrouve alteint le pouvoir coordinateur de l’activité, et qui vont du découragement simple à la mélancolie confirmée, en passant par les états dits neurasthéniques. À l’élément affectif, correspondent ces états où le manque d'intérêt et de goût à la vie coexistent avec une volonté intacte, el qui vont de l'ennui simple au spleen des aliénistes.

IX. — A propos de spleen se pose la question de la légitimité d’un internement à la suite d'une tentative de suicide chez un individu non délirant, ne présentant aucun trouble sensoriel ou intellectuel, actif, et, par ailleurs. entièrement raisonnable.

Vu :

Le Président de la Thèse.

Vu : G. BALLET.

Le Doyen, = LANDOUZY..

Vu et permis d'imprimer :

L Vice-Recteur de l’Académie de Paris, L. LIARD.

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