CHAPITRE. V
LE SPLEENIQUE
Le spleen est la forme suicide de l'ennui morbide.
Mais, pour la commodité de la description, il n’y a pas d’inconvénien! à lui donner un sens moins rigoureusement défini que les vieux auteurs français. On peut appeler spleeniques, ces ennuyés chroniques qui n’ont jamais fait de tentatives de suicide.
Nous avons jusqu'ici considéré les symptômes du spleen un peu isolément. Nous sommes à même maintenant de les regarder dans leur ensemble et leur évolution. C’est seulement ainsi que nous pourrons éviter de les confondre avec un certain nombre d'états pathologiques.
= Lorsqu'on examine un malade qui prétend s’ennuyer, il faut s'assurer, avant toutes choses, qu'il s’agit d’un ennui véritable. Le mot, en effet, est pris, même au singulier, dans des sens assez différents : tantôt comme synonyme de tracas, contrariétés, préoccupations quelconques, chagrins même ; tantôt il interprété de la manière que nous avons défini tout à l'heure. Si l'incertitude sur ce point règne quelquefois chez les httérateurs, à plus forte raison sera-t-on en droit de soupçonner une impropriété de termes de la part du malade d'asile, ou
même de ville.
Dans les services hospitaliers, on sera vite frappé par la rareté, non seulement du spleen, mais encore de l'ennui simple. Les aliénés ne s’ennuient que lorsqu'ils sont convalescents ou que leur maladie mentale n'est plus en activité. Il en est de même en dehors de l’aliénation mentale proprement dite”: les psychopathes des maisons de santé ouvertes et ceux qui viennent consulter, ne se plaignent pas de s’ennuyer. |
Le caractère d’ennui réel bien établi, 1l sera encore plus exceptionnel de constater qu'il est le noyau même de l'affection, et qu'il a déterminé les réactions pour lesquelles le malade a eu recours au médecin. Mais, s'il en est ainsi, on peut être certain que son apparition date de loin.
Dans les quelques observations que nous avons pu recuerllir, tous les sujets interrogés par nous ont été très catégoriques : 1ls se sont foujours ennuyés.
ÆErasme Darwin, nous l'avons vu, signale que l'un de ses jeunes suicidés sennuyait depuis longtemps.
Parfois, 1l semble que le spleen ait apparu rapidement. . I en est ainsi dans l'observation XIII et XX. Mais, en fait, les amis de B... ont noté depuis, toujours ses « lassitudes brusques » au milieu de sa gaieté qui permettent de songer à un état d’ennui très antérieur. Quant à Hélène C..., elle est peu habituée à se bien analyser. IL faut rappeler aussi qu'elle est examinée à l'asile, qu'elle désire vivement en'sortir, et qu'elle évite par conséquent de rien révéler qui puisse faire croire à un état chronique de tristesse.
Aussi, on ne peut déterminer pour chaque sujet que l’époque approximative où l'ennui est devenu particulièrement pénible. Mais il est impossible de fixer le moment où ennui s'est établi comme ton affectif habituel sans être
hé D . ds à
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encore une gêne marquée. D'une manière générale, les spleeniques disent s'en être particulièrement aperçus vers l’âge de la puberté, qui est aussi l’âge où ils ont commencé à remarquer les modifications de leur bumeur, mais qu'ils se souviennent vaguement s'être ennuyés aussi dans leur enfance.
Le spleen se comporte donc, au point de vue clinique, comme une affection congénitale.
Nous n'avons jamais vu, en effet, de spleen confirmé auquel on puisse assigner une cause exlérieure au sujet, même adjuvante.
Les causes ordinaires de l'ennui normal ne créèrent jamais le spleen chez un individu qui ne s'ennuie pas déjà de par-sa constitution propre. Les exemples qu'on en a donné sont loin d’être éloquents. On cite partout le cas de cet Anglais examiné par Perfect (1), qui avait résolu de se retirer après avoir acquis une immense fortune. Vers Île quatrième mois, il commence à ressentir « de l'accablement el une contraction spasmodique de l'estomac, plus d'appétit ; les idées sont confuses, et les battements des carotides deviennent irréguliers et tumultueux. » Puis sa conduite devient extravagante, ses propos bizarres. Des troubles de la parole apparaissent. Il fait finalement un délire mélancolique. Le cas rapporté par Morel (2) fait songer aussi à une démence organique, dans l’étiologie de laquelle la ces- sation brusque de l'activité peut difficilement être invoquée comme cause efficiente. :
On n'entre pas dans le spleen par d'autre porte que celle de son hérédité. La disposition naturelle à s'ennuyer,
(A) Annals of insanily.
() Traité des maladies mentales, p. 259.
tient de là sa véritable origine. Les observations de spleen sont encore trop rares pour qu'on puisse tabler sur ce qui ne peut être qu'une ébauche de statistique. L'hérédité psychopathique est avérée chez Maurice V...- (Obs. XIV), Hélène C... (Obs. XVII), Jeanne M... (Obs. XVIII), B... (Obs. XX). Elle est plus que probable chez B... (Obs. XV), chez Alphonse M... (Obs. XVI) et chez Flaubert: leurs stigmates de dégénérescence ou leur névrose en font, en tous cas, des dégénérés. Nous ne tenons pas compte, bien entendu, des observations publiées et trop évidemment incomplètes que nous avons réuni au début du chapitre IT. Ainsi, sur dix spleeniques, sept sont des dégénérés à divers titres.
Sur ce terrain dégénératif, le spleen peut naître indépeéndamment de toutes conditions d'âge, de sexe, de culture et de condition sociale.
-On aura remarqué dans le cours des chapitres, les opinions les plus contradictoires sur la nature du terrain intellectuel favorable à l'affection spleenique. Pour les uns, elle ne peut exister que chez les pauvres d'esprit, les illettrés (1); pour les autres, elle est au contraire le propre des raffinés, la maladie de l'extrême civilisa- (on, etè.12}
(4) « L'homme sujet à cette maladie, n’est point ordinairement artiste ou homme de lettres. Il appartient encore plus rarement à ces classes de la société où des besoins continuels qui ne peuvent être satisfaits que par une suite de travaux opiniâtres et d'efforts soutenus, deviennent à la foisle motif et l'aliment de passions diversement actives... » MOREAU DE La SARTHE, art. cit.
@) « Le suicide par ennui de la vie provient beaucoup de l'ennui réel, c’est-àdire du défaut d'occupation. I1 y a très peu de suicides de cette espèce parmi les classes laborieuses » J. Tissor, De la manie du suicide et de l'esprit de révolte. Paris, 1840.
« Perte du sentiment patriotique chez les anciens ; perte du sentiment religieux chez les modernes. Symptôme d’une civilisation vieillie et blasée aux époques de décadence et d’indifférence religieuse et politique, et d'analyse universelle ».
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C’est une erreur assez répandue, que les individus doués intellectuellement, doivent avoir plus d’un tour dans leur pensée pour éviter l’ennui. Nous avons vu avec Flaubert ct M"° du Deffand, que rien n’était plus faux.
C'est encore une erreur de croire que celui qui est uniquement homme d'action et étranger aux choses de l'esprit va sombrer forcément dans le spleen, dès qu'il ne pourra plus agir comme il en avait l'habitude. On a vu, au contraire, ces tempéraments actifs s'adapter parfaitement à leur nouvelle condition de vie. Les Commentaires de Blaise de Monluc ne contiennent guère autre chose que des récits d'action militaire. L'auteur s’y montre courageux, aventurier, pillard. Le repos était, disait-il, « son capital ennemy-»,; « entre le lict et le cercueil, 1l n'y céda ‘Jamais. » Forcé cependant à la retraite, il échappe à l'ennui en s’adonnant aux « écritures » qu'il avait jusqu'alors dédaignées (1). Le capitaine Coignet n’était pas plus lettré que Monluc. Dans ses fameux Cahiers, on le voit s’ennuyer chaque fois qu'il n'agit plus et, même alors, se mépriser un peu. À 72 ans, il reste veuf, ne pouvant plus rien
Br. p5 Boismonr, ouv. cit. (« Il est certain que l'ennui suppose une civilisation avancée, une société riche et paisible, une existence sans travail et sans désir. » SCHÉRER. Etudes sur la lill. contempor. Paris, 1885, t. LI. « Le-suicide n’est pas la maladie des simples de cœur et d'esprit : c’est la maladie des raflinés et des philosophes ; et si, de nos jours, les artisans sont, hélas ! atteints eux-mêmes de la maladie du suicide, cela tient à ce que leur intelligence est sans cesse agacée et aigrie par la science et la civilisation moderne. » Sainr-Manc GirariN, Cours de litt, dram. ou de l'usage des passions dans le drame. Ch. V. Du suicide et de la haine de la vie. Paris, 1843. ,
(4) « M'estant retiré chez moi en l’âge de soixante-quinze ans pour (rover quelque repos après tant et tant de peines par moy souffertes pendant le temps de cinquaote-cinq ans que j'ay porté les armes pour le service de mes maltres.….. me voyant stropiat de presque tous mes membres d’arquebusade, coups de picque et d'espée; j'ay voulu employer le temps qui me resta à descrire les combats auxquels je me suis trové ». Commentaires, éd. critique, par Paul COURTEAULT, 4 vol., 15211523, analysé dans le Temps, 26, IX, 1912.
LORS A EUR ERP PERS et entreprendre. Va t-il succomber à l'ennui ? H se met laborieusement à écrire ses mémoires, jusqu'à ce que sa mémoire faiblisse (1).
Ces exemples montrent bien que l'adaptation heureuse à de nouvelles conditions de vie, n’est pas en rapport direct avec la culture et que lennui permanent, même lorsqu'il succède à un changement de vie, a toujours un caractère pathologique.
Nous avons, parmi nos dix malades, des débiles mentaux,
des esprits moyens et des intelhgences supérieures. Les uns.
ont exercé des métiers qui ne nécessitent pas de grandes aptitudes intellectuelles : garçon. charcutier, cambrurier, batteur de blé, apprenti sellier, femme de ménage. D'autres appartiennent à une catégorie intellectuelle plus élevée : directeur d'une grande maison de commerce, candidat à l'agrégation. Trois sont artistes : de théâtre, dé peinture, de-lettres. Une seule est femme du monde. Les uns ont vécu de la vie des champs, les autres dans les villes de province ; quelques-uns à Paris. Il paraît difficile de”réunir dans un si mince ensemble de faits plus de représentants de tous les degrés de l'échelle sociale et du dév eloppement de l'intelligence.
C'est donc une maladie « des simples de cœur et d'esprit », aussi bien que des «raffinés et des philosophes. » Elle se rencontre chez les artisans et les travailleurs de toutes sortes. Dans un seul de nos cas, elle se montre au cours d'une existence sans travail.
(4) & Mes petites occupations né pouvaient me tirer de mes eñnuis profonds... I n'est pas possible de se faire une idée de ma peine pour arriver à me reconnaître et me ressouvenir des faits. Que de veilles et de tourments je me suis donnés pour pouvoir me retracer tant de chemin parcouru pendant ma carrière militaire. » Les cahiers du capitaine Coignet. Paris, 1894, p. 465.
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L'étiologie du spleen, dans ce qu’elle a de plus général, ne se distingue donc en rien de celles des autres affections mentales. |
Prédisposé par la dégénérescence, celui qui n’est d’abord qu'un ennuyé chronique, devient progressivement un spleenique. Le passage se fait toujours insensiblement, sans à-coups. À quel âge le spleen devient-il intolérable ?
Chez Maurice V..., chez B... et chez Alphonse M..., le début de l’adoiescence semble avoir été marqué par une recrudescence. Hélène C... a 30 ans, quand elle tente de se tuer. Pour Me du Deffand, c'est à partir de 40 ans qu’elle a ressenti l'ennui de la façon la plus intolérable. Chez Flaubert, l'ennui n'a fait que s’approfondir depuis l’âge de 30 ans. Pour tous les autres, c'est à un âge compris entre 20 et 30. |
Une fois établi dans son caractère pénible, on ne voit pas qu'il diminue à aucun moment. La veille de leur mort, M'e-du Deffand et Flaubert formulaient les mêmes plaintes que trente ans auparavant. |
Le spleen ne sommeille jamais ; il demeure toujours en éveil. C’est là un trait de son évolution, qui permettrait de le distinguer de l'ennui des gens normaux.
L'ennui nostalgique, par exemple, aboutit bientôt à un état d'apathie et d'inertie. C'est habituellement au ht que le médecin voit le nostalgique : soldat ou domestique bretons. L'ennui de la puberté finit quelquefois par déterminer une langueur générale, qui rend difficile les moindres actes. Ce ne sont pas là de véritables états de fatigue ; ils rapprocheraient plutôt de la paresse.
Le spleenique, et c'est là son supplice, ne se sent Jamais abattu. I parle quelquefois d’une impression de lassitude, mais sa lucidité et son activité n'en sont jamais dimmuées.
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Nous avons interrogé avec soin nos malades ; nous les avons tous trouvés travaillant ou donnant des preuves de leur capacité motrice dans les pires moments de leur spleen et jusqu'au jour même où ils vont commettre une réaction dangereuse.
Le spleen n'est pas une perturbation intermittente de l'humeur. Les spleeniques sont nnanimes à reconnaitre, qu'arrivés à un certain point, les interruptions dans leur mal ne sont qu’apparentes. Ils comprennent vite que les soi-disant rémissions ne sont que des distractions. Le fond même de la nature de leur ennui apparaît inéluctablement à leurs yeux un jour ou l’autre. C'est l’humeur qui est malade, dit Flambert ; c’est une « tristesse organique », dit B...
La représentation graphique de la marche du spleen est donc une courbe progressivement ascendante. Il n’y aurait pas lieu d’y figurer les paroxysmes, puisque les sujets prétendent que dans ces instants c’est 12 fond de leur véritable nature qui réapparaît. Tout au plus pourrait-on indiquer les moments d'oubli par des espaces pointllés dans la continuité de la ligne principale. Le moment où le sujet commence à souffrir n'est pas le point de départ, ce n'est pas non plus un point culminant : c’est un point quelconque sur une ligne droite, qui s'élève suivant une inclinaison constante, de la naissance à la mort.
Ainsi conslitué, le spleen, malgré sa simplicité, reste ‘cependant confondu avec diverses affections psychopathiques.
Non qu'il soit besoin pour le découvrir d’avoir recours à aucune maïeutique : le spleenique se livre sans lutte.
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Mais encore faut-il savoir où le chercher. Les spleeniques, en effet, ne vont guère consulter le médecin. Ils ne se considèrent pas malades d'une affection qui puisse se guérir. C’est bien vite qu'ils se jugent victimes d’un vice radical de leur sensibilité. Aussi est-ce le plus souvent à l'occasion d’un autre trouble mental qu'on a l'opportunité de les observer : toxicomanie, alcoolisme, tentative de suicide. Et là encore, si l'on n’est pas averti qu'il existe un spleen, celui-ci risque d'être méconnu.
Ce seul fait qu'il ne:soit plus jamais signalé, impliquerait déjà son assimilation à d'autres troubles mentaux. Et la nécessité s'impose, après avoir montré ses caractères constitutifs, d'insister sur ses traits distincüifs. On éclairera mieux de celle façon ce en quoi 1l apparaît comme une affection vraiment originale au milieu des maladies mentales telles qu'elles sont aujourd’hu: délimitées.
Certains malades se plaignent d'ennui qui ne sont pas des spleeniques.
Tels seraient quelques asfhéniques. « Une malade, dit M. Couchoud (1), appelait cet état le monotone, une autre, ma paresse. La plupart l'appellent l'ennui. » C’est là, croyons-nous, un exemple d’un emploi mal approprié du mot, que nous avons déjà signalé. En effet, l'asthénie primitive est avant tout une fatigue intellectuelle et physique. Les asthéniques n'ont plus de désirs, mais ils sont ralentis, engourdis, diminués dans toutes leurs réactions. Leur état affectif doit se rapprocher beaucoup plus de l'indifférence presque complète que de l'ennui. D'ailleurs, M. Couchoud ajoute que « ce n’est pas par l'ennui ordinaire », et qu'il n’en a pas € l’aiguillon douloureux ».
(À) L'Asthénie primitive, p. 54.
M. Pierre Janet affirme que l'ennui est un sentiment habituel aux psychasthéniques (1). La plupart de ses malades, en effet, se plaignent de s'ennuyer. « On retrouve également ce sentiment d'émotion insuffisante dans le sentiment perpétuel d’ennui, si banal chez tous les psychasthéniques qu'il est inutile de rappeler leurs intarissables gémissements à ce sujet. » Mais, à vrai dire, l'ennui ne tient point une place prépondérante dans leur état mental. C'est un symplôme accessoire, noyé dans les obsessions, les scfupules, les inquiétudes de toutes sortes qui constituent la plus grande partie de l'affection. Dans tous les cas, il est inconsistant. variable et intermittent comme ces derniers symptômes. Enfin, est-ce bien de l'ennui vérilable qu'ils éprouvent? Chez aucun des neurasthéniques approchés par nous, il ne nous à été donné de le constater. Il nous a toujours paru que les symptômes douloureux tenaient une grande place parnn les troubles psychiques des neurasthéniques pour permettre l'apparition d'un sentiment stable, monotone et décoloré comme l'ennui. BE Certains instables déclarent s'ennuyer de tout. Mais il faut bien distinguer ici lequel est l'élément primitif, de l'instabilité où de l'ennui. Il y a une instabilité qui est faite d’un changement perpétuel du ton affectif. M. Janet l'a décrit dans son livre sur les hystériques. Leur caractère, dit-il, « est mobile et contradictoire. La malade nereste pas longiemps dans une même disposition morale ; elle passe constamment de l'affection à l'indifférence, de la gaieté à la tristesse, de l'espérance au désespoir ; elle semble être dans un équilibre instable... » (2). .
(4) Les obsessions et la psychasthénie. Paris, 1903, t. i, p. 300. (2) L'état mental des hystériques. Paris, 2e éd., 1941, p. 491.
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Il signale ailleurs leur ennui, « conséquence de l’aboulie » (1). C’est au même genre d'individus que Sénèque pensait dans cette lettre à Sérénus toujours citée, à tort d’ailleurs, comme une illustration d’ennui chronique. Il y décrit : « cette fluctation d’une âme hésitante qui ne se porte résolument n1 à la vertu, ni au vice... ces hommes qui,-tristes jouets de leur légèreté, de leurs dégoûts, de leurs éternels changements de projets, n'aiment jamais rien tant que ce qu'ils ont quitté... Ceux qui, comme travaillés d'insomnie, s’agitent dans tous les sens, essayent de toutes les postures et ne doivent enfin le repos qu’à l'épuisement... C'est là le propre d’un malade : ne pouvoir supporter longtemps le même état et demander son remède au changement... Voilà pourquoi l'on entreprénd des voyages sans but, on côtoye tous les rivages, on promène sur la lerre el sur l'onde, une inconstance {oujours ennemie des objets présents... Mais que sert de fuir, s'il ne se quitte pas ? Sachons-le donc bien : le mal qui nous travaille n’est pas dans les lieux où nous sommes, il est en nous; nous sommes sans force pour supporter quoique ce soit, incapables de souffrir la douleur, impuissants à jouir du plaisir, impalients de tout. Quelquesuns furent poussés au suicide, parce qu'à force de varier leurs projets d'existence, ils retombaient dans le mème cercle et ne s’élaient plus laissé le moyen de changer encore. La vie, le monde, leur sont devenus à charge, et au sein même des délices, ils s’écrient : Quoi ! toujours la même chose ! » (2) |
L'excitation hypomaniaque est l’état pathologique qui
(4) P.1%. | ë . (2) « Fastidio illis esse cœpit ista, et ipsé murndus ; et subit illud rabidoruni
donnerait le mieux l’idée de cet état d’instabilité affective. Car le rapport est inverse entre l'ennui et l'instabilité. Si l'ennuyé cherche le changement, ce n'est pas parce que son élat affectif a varié du tout au tout, et que de nouveaux désirs sont apparus qui y correspondent ; le fond, chez lui, est immuable. S'il s'agite, c'est précisément dans l'espoir de se modifier ; son Her est apparente ; elle est la conséquence de son ennui ; elle ne lui est pas antérieure. Le malade Alphonse M... (Obs. XVI) est un calme, un lent, qui n'offre aucun des signes de l'instabilité véritable. Ses changements de patrons représentaient une réaction contre son ennui. Les instables du type de Sérenus, par contre, souffrent d'une instabilité affective primitive. S'ils s'ennuient, c'est à cause de la succession trop rapide de tendances différentes. Celles-ci n'ont pas le temps d’être satisfaites. Le présent sera toujours en retard sur leurs nouveaux désirs, et, par suite, un obstacle à leur réalisation ; partant, cause d’ennui. Celui-ci, dans ce cas, en est la conséquence normale ; 1l est secondaire à l'instabilité. -
Enfin, il existe une autre sorte d'’instabilité, celle-ci uniquement motrice. L'individu ne peut rester au repos, il faut qu'il se remue. Il ne varie pas dans le but de ses changements : peu lui importe où qu'il aille, pourvu qu'il marche. La vocation de certains chemineaux, de certains engagés militaires, particulièrement à la légion étrangère, s'explique par le besoin de satisfaire leur impulsion motrice. Sitôt qu'ils s'arrêtent pendant quelque temps, ils s'ennuient profondément et, parfois, se détruisent. L'histoire
deliciarum quousque eodem ? » De la lranyuiltité de l'dme. Lettre de Sénèque à Sérénus et réponse de Sénèque.
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des quatre « zéphyrs », racontée par P. Mille, dans Louise et Barnavaux, est éloquente (4). L’ennui de ces instables ressortit évidemment aux lois de formation de l'ennui normal. |
On rencontre encore la description de quelques états mentaux qui, par certains côtés, semblent s'apparenter à l'ennui, bien que ce mot ne soit pas prononcé.
M. Ribot a parlé d’un état où le plaisir n'est plus senti, et qu'il n'aurait trouvé décrit nulle part. Il y aurait des cas où l'insensibilité au plaisir existerait seule. Il renvoie à une observation, concluante selon lui, de Lewes, d’une jeune fille qui n'éprouvait plus aucune joie. « Une jeune fille fut atteinte d’une maladie du foie qui, pendant quelque temps, alléra sa conslitution. 5on caractère subit de profondes modifications. Elle ne senüit plus aucune affection pour son père et sa mère. Elle aurait voulu jouer avec sa poupée, mais 1l lui était impossible d'y trouver le moindre plaisir. Les choses qui précédemment la faisaient rire aux éclats, étaient pour elle sans intérêt. » Il propose de nommer cet état l’anhédonie (2). Jusqu'ici il n'y a, dans ces données, aucune raison contre la possibilité d’un état d'ennui, dans lequel, effectivement, le sentiment et la sensation de plaisir sont fortement diminués. Mais, si l’on se reporte à l'observation de l’auteur indiqué, il faut abandonner cet espoir. Une jeune fille devient progressivement indifférente pour les siens, apathique, sans volonté, ne peut plus fixer son attention et, finalement, manifeste de violentes impulsions. Bientôt, l’état devient chronique et son intelligence diminue (3). Ce qui permettrait de supposer
(4) Paris, 4912, p. 109 et suiv.
(2) Psychologie des sentiments, 1906, p. 54.
(3) G.-H. Lewes. Physical basis of mind. London, 1877, p. 327.
un processus démentiel assez rapide de forme hébéphrénique. Cet exemple montre, mieux que tout autre, le danger qu'il y aurait à ne vouloir se baser pour déerire un état mental, que sur des faits psychologiques isolés de l'ensemble dont ils ne sont que les composants. La jeune fille de Lewes, est évidemment une anhédonique, mais elle est sûrement plus que cela. Elle présente une indifférence, non pas au seul plaisir, mais à tous les sentiments. C’est l’indifférence affective des déments. Ils n’en souffrent aucunement : ce ne peut être de l'ennui.
Mais, il est un autre genre de trouble affectif, dont la nature pourrait, plus vraisemblablement, être rattachée à celle du spleen. On le trouve décrit dans Esquirol et dans Morel ; comme un éfat d'anesthésique des plus pénibles (1). M. Janet en fait une variété des sentiments d'incomplétude de la psychasténie : ce sont des sentiments d’incomplétude dans les émotions (2). Enfin, dans le Traité de Schüle et dans le Manuel de M. de Fursac (3), il est décrit sous le nom anesthésie psychique douloureuse. Ces états succèderaient principalement à des phénomènes franche- . ment anxieux et douloureux.
. C’est une indifférence consciente et douloureuse ; elle est donc bien distincte de l'indifférence inconsciente des déments. En réalité, elle n'est pas complète, puisque le sujet souffre de ne plus sentir ni plaisirs, ni douleurs. D'ailleurs, on ne dit pas que ces malades s’ennuient. Quoi qu'il en soit, dans l'ennui il existe également un sentiment pénible de se voir insuffisamment ému par les choses. Est-ce
(1) Trailé des maladies mentales. 1860, p. 327. (2} Ouv. cité, p. 298.
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donc une perversion de l’affectivité de même nature, peutà un degré atténué ?
Nous ne le pensons pas, et voici pourquoi. Dans l'anesthésie psychique, le malade a l'impression qu'il ne va pas jusqu’au bout de ses sensations ou de ses sentiments. Ses phénomènes affectifs s'arrêtent en route. Ils sont un obstacle à leur plein développement. « Les émotions s'arrêtent, ne se développent pas, dit une malade de M. Janet, elles se perdent...» « Je ne peux arriver au bout d'une émotion ou d’un sentiment, » lui dit une autre. Un artiste peintre, atteint de mélancolie simple, soigné à la maison de santé de Ville-Evrard, exprimait ce sentiment pémble avec un choix assez heureux dans les images. « Théoriquement, nous disait-1l, j'amène les miens comme autrefois ; mais, en réalité, ce n'est plns tout à fait la même chose : le sentiment ne s’épanouit pas. Devant les arbres, la lumière, 1l faut que je fasse un effort pour regarder et voir que c'est beau ; mais 1l y a en moi quelque chose qui m'empêéche de le sentir complétement. C'est analogue à ce que je ressens devant les miens. M. C..., est très aimable pour moi, très sympathique ; mais sa sympathie que je vois, n'entre pas comme cela devrait. Je préfèrerais être comme M. D... (un dément précoce), au moins lui est content, heureux, calme... »
L'indifférence du spleenique n'est pas pareille. Il n’a pas l'impression douloureuse que ses sentiments n'existent plus qu'à l’état d'ébauche, et qu'ils ne peuvent arriver à leur plein développement. Bien au contraire, 1l nous dira que ses sentiments sont complets, achevés, mais que même alors ils ne tiennent pas une place suffisante pour combler son ennui. Il aime, on l'aime, mais qu'est cela, et à quoi bon ? Son indifférence porte plutôt sur l'intérêt général de
la vie, que, sur le détail de son affeclivité. Nous avons montré que, chez aucun de nos spleeniques, les sentiments affectifs n'étaient diminués. HE
L'un souffre de ne pouvoir libérer ses sentiments ; il piétine de ne pouvoir pas éprouver suffisamment. L'autre, ne sent aucune entrave à son affeclivilé ; mais 1l a l'impression du déjà éprouvé et, loin de vouloir s'élancer, il le juge inutile, parce que déjà revenu de tout. Vouloir encore sentir, c’est avoir un désir, et l'ennuyé n'en a plus. | |
A un degré plus avancé, l'indifférence est totale et le malade ne souffre même plus de son indifférence. Un autre phénomène de dissociation du sentiment se produit quelquefois alors. M. G. Revault d’Allones Fa étudié dans son livre sur les inclinations (1). Il porte sur la perception du lemps.
M. Revault d’Allones, distingue le temps sensoriel, le temps affectif, le temps intellectuel. Les hystériques, les psychasthénisques, les mélancoliques, présentent assez souvent une anesthésie presque complète des sensations organiques affectives et des sentiments; pour eux, les heures ne durent pas. « Ils ne sentent plus passer le temps. il leur semble qu'ils sont dans l'éternité, et qu'ils assistent à la vie des normaux comme à un spectacle tout à fait étranger ; ils ont l'impression d’être des habitants d’une planète, où les morts regardent vivre les vivants. Ils voient les journées s'en aller et les saisons se succéder, sans se sentir modifiés eux-mêmes... Cette instabilité ne peut pas être appelée un perpétuel présent, car ils sont en dehors du présent, leur propre vie, la circonstance actuelle les
(1) Les inclinalions. Leur rôle dans la psychologie des sentiments. Paris, 1908
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laisse froids. Pour le normal, la minute présente est vivante, chaude, palpitante... » (1).
Cet aspect de l’anesthésie psychique poussée à l'extrême, suffirait pour écarter toute idée d'identité de nature entre cette indifférence affective et l'ennui du spleeniqne. Car, s'il existe aussi un trouble de la perception du lemps dans le spleen, il est précisément inverse. William James dit, à propos de la perception du temps : « L’ennui se produit chaque fois que, du fait de la vacuité relative d'un espace de temps, nous devenons attentifs au passage du temps lui-même. Nous attendons la venue d'une impression, quand elle ne vient pas, nous percevons un femps vide à sa place ; et des expériences semblables renouvelées, nous rendent terriblement avertis de la longueur du temps par lui-même... Le sentiment du {emps nu est l'expérience la moins stimulante que nous puissions avoir » (2).
Volkmann avait dit avant lui que le {ædium était une protestation contre tout le présent (3).
W. James, ainsi que Wundt (#) et Paul Janet (5), opposent à cette impression de lenteur dans l'écoulement du temps, la perception inverse du temps rapidement passé lorsqu'on a l'esprit très occupé par un travail ou un divertissement.
Ce n’est pas la seule occasion où la marche du temps ne fasse pas sentir sa lenteur. Le tempérament euphorique jouit de cette propriété de ne pas souffrir de la longueur du temps, même en dehors des occupations et des
(2) Principles of Psychology. London, 1901, vol. 1, p. 626.
(3) Lehrbuch f. Psych., $ 89.
(4) Eléments de psychologie physiologique, trad. E. Rouvier. Paris, 1886, t. IT, p. 323-324.
(5) Une illusion d'optique interne, in Rev. philos., 2° ann., t. LI, 1877, p. 499.
plaisirs. Nous avons vy tout à l'heure la duchesse de Choiseul décrire sa vie oisive et cependant remplie à Chanteloup et affirmer que malgré qu'elle ne fit rien, le temps passait sans qu'on y songe. On peut rapprocher de ceci les légendes mystiques du moyen-âge, où ce fait psychologique est mis en évidence. Les bienheureux ne sentent pas couler le temps. Ce fut le cas pour les Sep{ Dormants de la Légende Dorée qui pensaient avoir. dormi une seule nuit, alors que leur somme avait duré 372 années. Et, de même, pour le moine Félix, cistercien allemand, qui avait osé penser que l'éternité c'était bien long et que l’on devai s’ennuyer au Paradis. Etant sorti du monastère, 1l se prend à écouter un oiseau blanc chanter pendant un court instant : entre l’aurore et la cloche des matines il avait en réalité écouté l'oiseau chanter pendant cent ans (1).
Toutefois, même s'il était avéré que des asthéniques, des psychasténiques, ou des malades anesthésiés moralement, s’ennuyent sans conteste, leur affection mentale ne serait pas encore du spleen.
Car tous ces malades ont ceci de commun : ils sont déprimés. Or, cette dépression est globale. Elle porte et sur le physique et sur l'intellect. Elle affermit surtout la volonté. La dépression de l'énergie totale en fait avant tout des abouliques.
Rappelons, pour mémoire, que Flaubert pendant un mois n'a Jamais tant travaillé, ne s’est jamais si bien porté et jamais lellement ennuyé.
(1) Gesuarr. Les aberrations de la notion du temps dans les légendes du Moyen- Age. Lecture faite à l'Académie des sciences morales et politiques, le 26 oct. 1899.
LE SPLEENIQUE. 187
L'infatigabilité de Mme du Deffand qui fatiguait Walpole, lui-même. Tolstoï, enfin, qui pendant trois ans s’est ennuyé comme un spleenique. Dans le temps où ses idées de suicide se sont montrées les plus actives, le tableau qu'il nous fait de son existence ne peut pas être confondu avec celui d’une vie de déprimé en aucune manière : « Cela se passait, dit-1l, à un moment où sous tous les rapports, J'avais ce qui est considéré comme le bonheur complet. Je navals pas encore cinquante ans. J'avais une épouse aimante et aimée, de bons enfants, de grands domaines, qui, sans aucune peine de ma part, s’élargissaient et prospéraient ;... les étrangers me comblaient d'éloges et je pouvais croire sans fausse vanité que mon nom étail célèbre. En outre, non seulement je n'étais ni fou, ni malade mentalement, au contraire, je jouissais d'une force morale el physique, que j'ai rarement rencontrée parmi mes camarades. Physiquement, je pouvais travailler au fauchage tout comme les paysans ; intellectuellement, je pouvais (ravailler huit, dix heures de suite sans éprouver aucune suite fâcheuse de cette assiduité... (1) ».
Nous avons trop souvent insisté sur la parfaite intégrité des réactions volontaires et, en général, de l'activité entière, chez nos dix spleeniques pour qu'il soit utile de revenir en détail sur ce point qui nous paraît acquis.
Le neurasthénique est un fatigué. Comme tel, et si ce que nous avons dit de la psychologie normale de l'ennui est exact, il ne doit pas s’ennuyer. Mais si son impression n’est faite que d'une auto-suggestion de fatigue, suivant la
conception de M. Déjerine (2) et de M. Dubois (3), 1l peut
(4) Les confessions.
(2) Dérérine et GaucxLer. Les troubles fonctionnels des psychonévroses. Paris,
1911. , né) Dugors (de Berne). Les psychonévroses et leur traitement moral.
se comparer à un état de paresse. Dans ce dernier cas, il ne nous surprendrait pas que le neurasthénique puisse éprouver un sentiment d’ennui authentique. Et, peut-être, pourrait-on se servir de la présence de l'ennui comme signe différentiel entre la neurasthénie qui est symptomatique d'un épuisement véritable et la neurasthénie qui est fatigue imaginaire?
Mais, dans tous les cas, si l'ennui se montre chez des déprimés, il s’élablira suivant un des modes de formation de l'ennui normal. L'inhibition de la volonté sera l’obstacle au libre jeu des tendances, et, comme la diminution de l'énergie s'étend sur toutes ses manifestations, l'intensité de toutes les impulsions s’en trouvera diminuées. Une tendance faible et entravée rendrait alors compte de leur ennui passager. M. Janet l'a bien vu : « Chez beaucoup, dit-il, l'ennui est évidemment en rapport avec l’aboulie et l'aprosexie ; 1ls s'ennuient parce qu'ils ne font rien. » Le même auteur s'étonne un peu plus loin « de voir un profond sentiment d’ennui chez des malades qui continuent cependant à s'occuper suffisamment. » Ces derniers malades étaient probablement des spleeniques.
Ainsi cet ennui, bien que se montrant chez des malades; se serait constitué de même façon que celui des normaux. Car, l'ennui des abouliques, quels qu'ils soient, n’est pas l'ennui essentiel, l'ennui primitif, l'ennui morbide proprement dit. C’est seulement un ennui secondaire : un ennui chez des morbides.
Il sera maintenant relativement aisé de distinguer le spleen de la mélancolie. La symptomatologie de cette dernière affection, én effet, est faite, en définitive, de l'aggravation des troubles qui constituent les états asthéniques. C’est une des maladies mentales qui a été récemment
LE SPLEENIQUE. 189
le mieux étudiée. En ce qui concerne sa description clinique et psychologique, l'accord est à peu près complet entre les ahénistes de tous les pays (1).
Les anciens auteurs parlaient quelquefois de l’ennui des mélancoliques. Mais ils l’entendaient évidemment dans le sens de préoccupations pénibles ; le contexte ne permet aucun doute. L'esprit des mélancoliques est continuellement trop agité par des soucis obsédants de toutes sortes pour que l'ennui réel trouve sa place. Que l’on écoute les plaintes des mélancoliques : l'ennui n'y figure pas. Les mélancoliques ne s’ennuient pas. C'est un point sur lequel Griesinger avait attiré l'attention.
Rappelons quelques-uns des caractères de l’état mental des mélancoliques. Ils mettront en lumière, par contraste, le psychisme du spleenique.
La dépression ne ralentit pas seulement l'association des idées du mélancolique, elle trouble aussi sa lucidité. « Ils perçoivent mal les impressions, disait Esquirol ; un abîme les sépare, disent-1ls, du monde extérieur. J'entends, je vois, je touche disent plusieurs hypémaniaques, mais je ne suis pas comme autrefois ; les objets ne viennent pas à moi, ils ne s’identifient pas avec mon étre ; un nuage épais,
(4) GrissinGer. Trailé des maladies mentales; — H. Scnüce. Traité clinique des maladies mentales, 1888. trad. par J. Daconer et DunameL, p. 20; — MAGNan. Leçons cliniques; — Krarrr-EBniG. Trailé; — Mexorr. Contributions cliniques sur la Mélancolie in Alegmeine Zeilschrift für Psychiatrie, 1889, t. XLVI, &e £., p. 458 ; — B. Baur. Leçons sur les maladies menlales. Paris, 1890, p. 233 ; — CLousron. Mental diseases. London, 6th éd. 1903, p. 31; — J. MacPnEersOx. Menial affeclion. London. 1899; — SÊcLas. Leçons cliniques sur les maladies mentales ; — G. Bazcer. In Traité de médecine Charcot-Bouchard. p. 982 et Bulletin médical, t. XXV, n° 6, 21 janv. 1911, p. 55.59; — Dumas. La tristesse el la joie. Paris, 1900 ; — Masseron. La mélancolie. Paris, 1906 ; — KRREAPELIN. Psychiatrie ; — Capcras, Essai de réduclion de la mélancolie à une psychose d’involution présénile. Thèse de Paris, 1900 ; — Denis et Camus. La psychose maniique dépressive. Paris, 1907.
un voile change la teinte et l'aspect des corps... » C'est d’après des phénomènes analogues observés chez ses psychasténiques que M. Janet a déerit ce qu'il nomme la diminution où la perte de la fonction du réel. La parfaite clarté d'esprit du spleenique paraît être une condition indispensable à la persistance de son ennui. Ce qui pourrait expliquer, en partie, que les perceptions troubles du mélancolique ne lui permettent pas de sentir péniblement la sensation de vide et de manque de l'ennui.
Nous n'insisterons pas sur la parfaite conservation de l'évocation des souvenirs, de la puissance de l'attention, enfin de‘tout le fond mental du spleenique, dont l'intégrité s'oppose trait pour trait aux altéralions des fonctions intellectuelles du mélancolique.
Nous n'avons même jamais rencontré de signes de ralenüssement des échanges nutritifs. Sauf dans le cas d’Alphonse M... {obs. XVI) et de Flaubert (anesthésie aux piqûres de moustiques), la sensibilité ne nous a pas paru affaiblie dans aucun de ces modes.
Car là n'est pas encore la différence essentielle entre les deux affections. On pourrait penser, en effet, qué le spleen est une variété atténuée de mélancolie et que l'ennui est une forme de douleur morale. Bien qu'il fut assez surprenant, dans cette hypothèse, que l’une des Complications les plus graves de la mélancolie, le suicide, soit le symptôme capital du spleen. Mais n’y a-t-1l pas un état d'attente dans l'ennui, analogue à la tension éxpectative de l'anxiété ?
L'ennui est une douleur morale, si l’on veut. Mais elle n'est certainement pas de même nature que la douleur morale du mélancolique. Celle-ci est un sentiment complexe, plüs où moins nettement perçu par le malade. Dans sa composition se trouvent réunis plusieurs autres sentiments.
LÉ SPLEËNIQUE. 191
Sentiment angoissant d'un trouble physique indéterminé, attente anxieuse de l'avenir, sentiment d’impuissance, découragement, etc. (1), Son origine est discutée. Les uns l'attribuent à un trouble coenesthésique primitif ; les autres à un trouble sécondaire à l'arrêt mental. C’est de cette dernière manière que M. Couchoud, entre autres, explique la douleur morale secondaire à l’asthénie primitive.
Quoi qu'il en soit, cette douleur s'accompagne toujours de dépression, que celle-ci soit apparue avant, en mêmé temps, ou après la douleur morale. En tous les cas, il paraît bien établi que l'inquiétude et l’angoisse prennent naissance lorsque les « tendances sont relevées, » (2) et qu'elles diminuent d'intensité quand les tendances, les désirs, restent torpides.
Aïnsi, le mécanisme de cette douleur pathologique se trouverait expliqué commèé celui de certaines douleurs normales (3). Sa pathogénie s’opposerait donc à celle de l'ennui morbide. Celui-ci ne comporte pas de désirs et pas davantage de tendances en mouvement que l'ennui normal. : Il ne comporte aucune des conséquences d'une lutte des désirs contre un obstacle : ni inquiétudes, ni anxiétés, ni angoisses.
« La mélancolie, a dit quelque part André Gide, n’est que de la ferveur retombée ». Mais dans le spleen on ne trouve la trace du passage d'aucune flamme.
Aussi, la nature de l'ennui du spleenique ne peut pas être comprise dans le même ordre de faits pathologiques que la douleur morale du mélancolique.
Cette présence de phénomènes douloureux explique
(1) R. Masson. Ouv. cit., p. 134; — G. Dumas. Ouv, cit.; — SécLas. Ouv. cit. (2) MassELoN.
(3) V. le ch. III.
encore que le mélancolique n'offre pas de troubles de la perception du temps comme l'ennuyé. Le mélancolique ne trouve pas le temps long. Du moins le temps par lui-même, le temps vide de tout contenu, comme dit William James. Ce que nous sentons dans la douleur, dit Lazarus, est la longueur du temps de la souffrance, non la souffrance de la longueur du temps par elle-même (1).
Dans l’ensemble, le déprimé se sent limité de tous côtés, physiquement et intellectuellement.
Que l’on se souvienne d'Amiel, tel qu'il nous apparaît dans son Journal intime. Celui-ci est une longue analyse
d'un casde dépression psychasthénique constitutionnelle (2).
Il peut servir de type de comparaison avec nos spleeniques. Amiel vécut retiré, ainsi que Flaubert, à la même époque et eut une existence aussi peu mouvementée que la sienne. Il est pessimiste également, mais comme son horizon paraît plus rétréci que celui du moine de Croisset !
Son journal est un pis aller. Etant incapable de créer
aucane œuvre, 1l en est réduit à décrire son angoisse de ne pouvoir rien réaliser.
« Rien de fini, dit Amiel, n’est vrai, n’est intéressant, n’est digne de me fixer. La fantasmagorie de l'âme berce comme un yôghi de l'Inde, et tout devient pour moi fumée, illusion, vapeur, même ma propre vie. Je tiens si peu à tous les phénomènes qu'ils finissent par passer sur moi comme des lueurs et s'en vont sans laisser d'empreinte. La pensée remplace l’opium. Elle peut enivrer tout éveillé et diaphanéiser les montagnes et tout ce qui existe... Je suis fluide comme un fantôme que l’on voit, même qu'on ne
(4) Prof: Lazarus. {deal Fragen. Zeit und Weile, p. 202. (2) Henri-Frédéric Amrec. Journal intime.
él: ds sut
LE SPLEENIQUE. 193
peut saisir. Je ressemble à un homme, comme les mânes d'Achille comme l'ombre de Créuse. ressemblait à des vivants. Sans avoir été mort, je suis un revenant. Les autres me paraissent des songes, el je suis un songe aux autres » (1). On reconnaïil ici cet état d'esprit, auquel nous avons déjà fait allusion, où la diminulion de la perception du réel est nettement décrite. Il se plaignait, lui aussi, de ne pouvoir écrire avec facilité. Il tâtonnait et aboutissait laborieusement après des approximations successives, Mais” c'était moins un souci de perfection, comme chez Flaubert, qu'un manque de foi en lui-même. Les explications qu'il donne de son impuissance sont bien d'un aboulique. « Le talent d'écrire, prétendait-il, comporte une espèce d’effronferie confiante qui me manque... » « L'expression unique, disait-1l encore, est une intrépidité qui implique la confiance en soi et la clairvoyance. » S'il écrivait, nous dit M. P. Bourget, « c'était en se demandant ce qu'en penseraient ses amis ; 1l obéissait ainsi à leur goût et ne cherchait pas à réaliser le sien propre » (1).
Ce n’est certainement pas la belle lucidité de la vision d'un Flaubert ou d'une marquise du Deffand. Ceux-ci ne voyaient pas les autres, ni eux-mêmes, comme dans un songe, mais avec une netteté pénétrante qui les blessait. Que l’on compare l’œuvre de Flaubert à celle d’Amiel.
Ee personnage de Frédéric dans l'Education sentimenlale, représente encore avec plus de précision — par la raison même que Flaubert n'élait pas un déprimé — cette impression de se sentir limité de tous côtés. « Lassé, plem
(1) Amtez. Journal intime, 2 vol., 1884. |
() Paul Bouresr. Essais de psychologie contemporaine, t. IL. Paris, Plon et Nourrit, 4901. C'est à cette étude que nous empruntons nos citations et une grande partie de notre analyse du caractère d'Amiel.
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de désirs contradictoires et ne sachant même plus ce qu'il voulait, il éprouvait une tristesse démesurée, une envie de mourir ». « Incapable d'action, maudissant Dieu et s’accusant d’être lâche, 1/ fournait dans son désir comme un prisonnier dans son cachot. Une angoisse permanente l’étouffait ».
Les déprimés découvrent bientôt devant eux un triple barrage : barrage dans le mouvement de leurs idées, barrage devant l'impulsion de leur volonté, barrage qui s'oppose à l'élan de leur affectivité.
Le spleenique ne se débat point dans la cellule aux trois murailles du mélancolique. Il est calme. Toutes les voies lui sont ouvertes. S'il demeure immobile, c'est que rien ne l’attire dans la vaste plaine de la vie dont 1l découvre toute l’étendue, jusquà l'horizon : car celle-e1 lui paraît affreusement aride. « La vie, dit Flaubert, m apparaît comme un immense désert, où. je suis tout à la fois le voyageur, le désert et le chameau ». Revenue d'une .soirée, madame du Deffand écrivait qu'elle s'était erue dans une plaine remplie de cailloux. « Toute notre vie nous apparaît comme un grand steppe, dit l'infante Eulalie, sans commencement ni fin, dont rien ne viendra rompre la monotonie (1) ». Baudelaire, enfin, termine ainsi sa fameuse description du mal d’ennui : -
( Désormais tu n’es plus, à matière vivante | Qu'un granit entouré d’une vague épouvante.
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux.
Existe-t-il un type littéraire du spleenique ?
(1) Infante EuLazts. Madame s'ennuie, Le Malin, 23 nov. 1912. (2) BauoeLatne. Les fleurs du mal, LXXVHI. Spleen.
LE SPLEENIQUE. 195
L'époque du romantisme en France ne nous la donne pas, quoiqu’on en espère. |
« Cette fatigue préalable de la vie, avant même de l'entreprendre, écrivait M. Léon Blum, au lendemain d’une reprise de Fantasio, de Musset, cette impression qu'on vient au monde déjà vieux, qu'on n’a trouvé devant soi qu'une existence connue, usée d'avance, et non pas une vie fraîche et neuve, cela est le très fonds de l’âme romantique (1). » De cette disposition d'esprit, résulte évidemment des sentiments d'ennui, mais aussi de dégoût de l’action, des aspirations toujours vagues, et surtout « une impossibilité de fixer sur un objet toutes ces énergies confuses, l'incapacité de s’astreindre à un métier ou à une tâche... »
Silen est ainsi, 1l ne peut être question d'ennui véritablement morbide. C’est cependant des exemples de cet ennui normal des rêveurs et des abouliques, que -nous offre la littérature romantique.
Byron, qui passe pour un des pères de la tristesse de 1830, n'est pas un ennuyé, du moins dans ses œuvres. Celles-ci expriment le remords, comme Manfred, où la révolte comme Childe Harold et le Corsatre. C'était, en tous les cas, un passionné d’après son Journal, et s'il se décrit parfois comme ennuyé, ce ne peut être que des passions non immédiatement satisfaites.
- Goethe, dont le Werther aurait été l’origine de tant de suicides romantiques, a pris soin de nous décrire dans ses Mémoires, son état d'esprit au moment ôù il écrivit son premier chef-d'œuvre. Son ennui était des plus normalement conformé, comme on vale voir : & Au milieu d’études stériles, dit-il, privé de mobile et d'excitation, je
(A) Comædia, 6 mars 1911.
traînais une vie languissante. Il me semblait que le but de ma vie n'était pas alleint; et mon orgueil se révoltait contre une destinée sans rapport avec mes désirs, toute une existence sans but et sans honneur. La connaissance intime et le goût de la littérature anglaise que je n'avais point cessé d'approfondir augmentaient encore l'intensité de mes tristes méditalions. Dans la plus heureuse situation imaginable, il arrive que le défaut d'activité, joint à un vif désir d'action, nous précipite vers le besoin de la mort, nous donne soif du néant. Nous demandons alors à l’existence beaucoup plus qu'elle ne peut nous donner ; et ces impôts exorbitants que nous prélevons sur elle, ne pouvant être ni durables, ni suflisants à l'immense avidité de nos tentations, nous cherchons à nous débarrasser, insensés que nous sommes, d'une vie qui ne correspond plus avec la hauteur et l’exigence capricieuse de nos pensées. Je sais ce que m'ont coûté de souffrances toutes ces spéculations, je sais aussi quels efforts j'ai dû faire pour me délivrer de leur obsession constante ; la vogue qu'a obtenu Werther, ma prouvé que ces mêmes idées, toutes maladives qu’elles fussent, ne m'étaient point particulières : je ne lâcherai donc mi les douleurs que je partageais avec les hommes de mon siècle, n1 les méditations sur le suicide, méditations qui ont absorbé une grande partie de ma jeunesse. — Tout, je l'avoue, me semblait monotone dans la vie. En proie au dégoût, insensible à l'amour, je n'entendais plus cette douce voix de la nature qui, à des intervalles réglés, nous appelle à jouir de ses métamorphoses merveilleuses. Je ne puis mieux comparer cette situation qu'à la surdité du malheureux dont l’ouie blessée ne perçoit plus aucun son. Lessing se courrouçait contre l’éternelle verdure du printemps ; 1l eût voulu que les feuillages, au lieu de cette
LE SPLEENIQUE, / 197 ue à à; ‘« verdure toujours la même, se fussent, pour changer, teints de pourpre ou d'azur. J'ai connu un Anglais que se pendit pour échapper à l'ennui de s'habiller tous les jours, et un honnête jardinier qui, appuyé sur sa bêche, s'écriait du ton de la désolation la plus sincère : « Verrai-je toujours ces nuages maudits d’un bout du ciel à l'autre ?... » Je possédais une assez belle collection d'armes antiques, entre autres un poignard de forme élégante, richement monté, et dont la pointe aïguë eût accompli, en peu d'instants, sous une main assurée, ce que Shakespeare nomme /a grande action romaine. Plus d’une fois je l'appuyais sur mon sein, la force me manqua ; je ne lardai pas à reconnaître que celte soif de la mort n'était chez moi que fantaisie d'un déseuvrement lugubre. Je me pris à rire de moi-même et je fus guéri. Cependant les mêmes sentiments d’ennui qui m'avaient assiégé me tourmentaient encore. Il me fallait une œuvre poétique dans laquelle je puisse consigner pour mon repos ces tristes pensées ; c'était le seul moyen de leur donner l'essor et de m'en délivrer en les exprimant. Le plan de Werfher fut aussitôt tracé : l'ouvrage conçu d'un seul jet, fut écrit de même et les fantômes, qui venaient d'obséder ma Jeunesse, furent une réalité qui acheva ma guérison » (1).
L'ennui et le suicide de ia génération, soi-disant atteinte du « mal du siècle », se réduisent toujours, nous le croyons bien, à ce que Gœthe vient d'en décrire.
Mais les romantiques n’ont pas toujours eu cette pénétration d'eux-mêmes, ni, peut-être, celte franchise. Ce qui complique, en effet, la recherche du sentiment d’ennui sincèrement éprouvé, c'est que, chez les romantiques,
(4) Mémoires, trad. ParLARÈTE CHARLES.
oo
l'ennui ne se montre pas toujours dépouillé de tout artifice. Il s'y dissimule sous les aspects de la mélancolie littéraire:
Le plus représentatif d'entre ces poëèles a bien su la dépister, et n'4 pas craint de l'expliquer : « Ainsi les jeunes gens érouvaient un emploi de la force inactive, dit Musset, dans l'affectation du désespoir. Se railler de la gloire, de la religion, de l’amour, de tout au monde, est une grande consolation pour ceux qui ne savent que faire ; ils se moquent par là d'eux-mêmes, él se donnent raison tout en se faisant la leçon. E puis, il est doux de se croire malheureux lorsqu'on n'est que vide et ennuyé » (1).
C'est M. Jules Lemaître qui a su le mieux délimiter l'ennui et la mélancolie littéraires. Il a très exactement analysé que « l'ennui, c’est la mort du désir... La mélancolie.:., à la fois, l'impossibilité de tuer le désir et l'impossibilité de croire qu'il puisse être contenté ; c’est l’éternelle et inutile renaissance du désir en dépit des déceptions passées et des déceptions prévues... » (2). La mélancohe littéraire aurait donc une même origine que la mélancolie pathologique, la luite active des tendances contre un obstacle. Mais cette discrimination entre l'ennui et la mélancolie était moins aisée à mener à bien, en n'ayant devant soi que les manifestations atténuées de ces sentiments normaux, que lorsqu'on est en présence des phénomènes grossis, exagérés, de la pathologie mentale.
Il y a donc, chez les romantiques, un mélange de ces deux sentiments de tristesse, qui ne rend pas l'existence de leur Spleen bien certaine.
(A) La confession d’un enfant du siècle. À. Lemerre, éd. 1908, p. 20. (2) Chateaubriand, ch. IV : René. Conférence donnée à la Société des Confé-
rences, les 7 et 8 février 1942, et publiée dans la Revue hebdomadaire du 17 février 1942. ;
LE SPLEENIQUE. ” 499
Cependant, même chez Chateaubriand, qui a joué des deux, on peut démêler ce qui revient à l'ennui et à la mélancolie.
Il ÿ a deux sortes d'ennuis à considérer chez cet auteur. Celui de René et celui des Mémoires d'Ouire-Tombe.
Dans toute la première partie du fragment des Natchez, René se montre comme un rêveur solitaire el inoccupé dont l'esprit s'agite de désirs vagues et sans objet: « Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'aÿahl point encore aimé, j'éfais accablé d'une sürabondance dé vie... Il me manquait quelque chose pour remplir l’abîme de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute là force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future ; je l’'embrassais dans les vents ; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve : tout élait ee fantôme imaginaire el les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers. « Puis, « une langueur secrète s empare de son corps. Ce dégoût de la vie que j'avais ressenti dès mon enfance, revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœür ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon existence que par un profond sentiment d'ennui. » Enfin, quand 1l est frappé par l’aveu de là passion d'Amélie : « O mes anus ! Je sais donc ce que c'élait que de verser des larmes pour un mal qui n'était point imaginaire ! Mes passions, si lonylemps indéterminées, se précipilérent sur celle premiére prote avec fureur. Je lrouvai même une sorte de salisfaction 1nalténdue dans la plénitude de mon chagrin: » (4).
Nous avons souligné les passages si expressifs d'un
(1) René. A. Lemerre, éd. 1879, p. 141, 145 et 160.
ennui de la puberté chez un adolescent passionné et qui prend fin subitement, en s’emplissant de la « plénitude » qui résulte de l'emploi de tendances enfin satisfaites.
Il serait facile de montrer dans les Memoires, que Chateaubriand était, avant tout, un acüf et qu'il ne s’est vraiment ennuyé que dans les moments où il restait sans emploi.
On ne doit pas oublier aussi le rôle de la vanité dans la complaisance avec laquelle il étalait son ennui.
Ici, la logique inconsciente des sentiments peut raisonner de deux façons : 1° Je m'ennuie ; je ne prends de plaisir à aucun des divertissements des autres hommes ; donc je dois leur être supérieur et mon ennui est la preuve que ma destinée dépasse toutes les autres.
Ou bien : 2° Je suis supérieur à tous les autres hommes ; donc je ne puis m'intéresser à ce qui les divertit: done je dois m'ennuyer là où ils s'amusent.
Dans la première version, la vanité est secondaire ; dans
la seconde, elle est primitive. Il se peut que les sentiments :
de Châteaubriand se soient enchaînés suivant le second mode. Sous aucun de ses aspects, son ennui ne nous paraît primitif.
Flaubert demandait par instants où trouver cette allégresse indispensable pour bien écrire. Elle n'a, certes, Jamais fait défaut à Châteaubriand. « La poésie la plus mélancolique, écrivait Mme de Staël (1), doit-être inspirée par une sorte de verve qui suppose et de la force et des jouissances intellectuelles. »
De Sénaucour, enfin, dans Obermann, décrit évidemment un type d'ennui prolongé: mais il prend soin de
(1) Corinne, XNII, 4.
ét, ds 2.
LE SPLEENIQUE. nai
nous avertir, dans les premiers chapitres, qu'il s'est refusé à toute action et qu'il a méprisé d'entrer dans les affaires. Aussi, Obermann est-il le récit de la promenade d'un ennuyé oisif dans les montagnes (1).
Le véritable spleen figure dans la littérature qui précède et dans celle qui suit l’époque romantique.
Nous avons déjà vu qu'il était bien connu au xvnr° siècle. Mais il existe une pièce de théâtre, moitié tragédie et moitié comédie, dont on a perdu aujourd’hui le souvenir, et qui met en scène un beau type de spleenique. C’est Sidnei par Gresset (2). Celui-ci avait tout d’abord pensé lui donner un sous-titre : Sidnei ou l'ennui de vivre.
C’est, effectivement, la description un peu fastidieuse du dégoût de la vie, sans cause, chez un jeune seigneur anglais. |
« La scène est en Angleterre, dans une maison de campagne ». Ce qui va de soi, puisqu'il est entendu que l’Angleterre est la patrie du suicide.
Sidnei, le héros, s’est retiré brusquement à la campagne.
Lui, riche, jeune, exempt de tout soin incommode. Au milieu de son cours des femmes à la mode, A la veille, morbleu! d’avoir un Régiment.
Il reste silencieux et n'a découvert ses desseins à personne. L'intérêt de la pièce réside en grande partie dans le mystère qui entoure les motifs de cette retraite précipitée.
Sidnéi n’en a pas d’autres qu'un ennui profond qui le détermine au suicide.
(4) Obermann. Charpentier. éd.
(2) Œuvres de M. Gresser. Londres, 1780, t. Il. Sidnée, représentée en 1745. par les comédiens ordinaires du Roi.
Sidnéi est donc une illustration parfaite d'idées de suicide calmes, réfléchies, par simple ennui de la vie. Il a mis ordre à ses affaires et se prépare à se donner la mort, lorsque surgit, fort à propos, Rosalie, maîtresse autrefois abandonnée. La violente émotion éprouvée à la suite de cette rencontre, sauve Sidnéi, qui reprend, dès lors, le
... Je ne hais point les hommes, Ami : je ne suis point de ces esprits outrés, De leurs contemporains ennemis déclarés, Qui, ne trouvant ni vrai, ni raison, ni droiture, Meurent en médisant de toute la nature.
Les hommes ne sont point dignes dé ce mépris, Il en est de pervers; mais dans tous les pays Où l'ardeur de m'instruire a conduit ma jeunesse, J'ai connu des vertus, j'ai trouvé lé sagesse, J'ai trouvé des raisons d'aimer l'humanité, De respecter les nœuds de la société.
Et n’ai jamais connu ces plaisirs détestables D'offenser, d’affliger, de haïr ses semblables. PHONE Aux ennuis condamné, Accablé du fardeau d’une tristesse extrême, Réduit au sort affreux d'être à charge à moi-même, J'épargne aux yeux d'autrui l’objet fastidieux D'homme ennuyé partout, et partout ennuyeux.
Insensible aux plaisirs dont j'étais idolâtre,
Je ne les connais plus, je ne trouve aujourd’hui Dans ces mêmes plaisirs que le vide et l'ennui : Cette uniformité des scènes de la vie
Ne peut plus réveiller mon âme appésantie ;
Je reste sans désirs sur tout ce qui doit être...
goût à la vie et à sa chère Rosalie.
Détail assez remarquable pour l'époque : l'hérédité suicide est signalée dans une conversation dé falets. Le père
de Sidnéi,
LE SPLEËNIQUE. 203
Sermblable à son enfant commé deux gouttes d’eau,
s'est tué dans le même château, en pleine santé et, seniblait-1l, en plein bonheur.
Nous n'avons pas trouvé dans les biographies (1) de Gresset qu'il eût ressenti l'ennui de vivre lorsqu'il écrivit celte curieuse pièce.
Baudelaire, enfin, a exprimé avec plus de précision que quiconque ce qu'il a intitulé le spleen. Il en donne l'impression générale dans sa première pièce (LXXVII). Dans la seconde se rencontrent les vers fameux :
J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
Rien n’égale en longueur les boiteuses journées, Quand sous les lourds flocons des neigeuses années L'Ennui, fruit de la morhe incuriosité
Prend les proportions de l’immortalité.
La mélancolie romantique voilait peut-être un ennui réel. Nous l’avons vu, chez Gresset et chez Baudelaire, dépouillé des parures qui lui sont étrangères. Le spleen authentique, en effet, ne se plait pas dans l'expression de sa peine. Il ne se soulage pas en cris de désespoir (2).
À l'étranger, c’est chez les romanciers russes que nous en trouverions l’expression la plus sincère. Dans Gorki, l'ennui chronique est fréquemment décrit (3).
Mais il ne serait pas très difficile de trouver, dans l’état social actuel de la Russie, des obstacles continus à l’expansion de sentiments longtemps contenus.
Andréif, dans un curieux conte, a donné du dégoût de
(1) R. Woaug. Gresset, sa vie el ses œuvres.
(2) Cf. Grz May. Aurora: Paris, 1911. Spleen, p. 113 : Désespérer du désespoir !.… (3) Thomas Gordéief. V. aussi les dérniers romans.