CHAPITRE PREMIER
Hélas ! on cherche la vérité et l'on ne trouve que des images.
Pauz Fort, Les Ballades françaises.
Nous saisissons tous, ou croyons saisir le sens littéraire du mot spleen. Nous sommes pris au dépourvu s’il nous faut préciser ce que les aliénistes ont compris sous ce terme.
Car le spleen, ou mélancolie anglaise, a figuré comme variété de mélancolie dans les ouvrages de médecine mentale. Mais il faut remonter jusqu’au xvirr siècle pour en trouver les premières définitions, qui sont aussi les plus claires et les plus distinctes.
Le premier médecin français qui en ait parlé, semble bien avoir été Sauvages. On trouve dans sa Nosologie méthodique, un article intitulé : Mélancolie anglaise, melancolia anglica, appelée communément TAEDIUM VITAE (1).
« En Angleterre, écrit-il, le suicide est fort ordinaire à cause de l’ennui de la vie. Ceux qui sont atteints de cette maladie sont tristes ; fatigués de faire des remèdes, ils mettent ordre à leurs affaires ; font leur testament ; disent adieu à leurs amis par des lettres qu'ils leur font passer, et mettent fin à leur vie en s’empoisonnant, se pendant ou employant
quelqu’autre moyen... »
‘(4) Nosologie méthodique, t. IT. Paris, 1771.
Il ajoute :
« Le suicide est ordinaire à plusieurs maniaques et mélancoliques ; mais la mélancolie anglaise diffère des autres, en ce que les malades se déterminent à mourir sans fureur, ou sans y avoir été conduits par des chagrins cuisants, et se donnent tranquillement la mort, par le seul ennui de la vie, comme le fit, en présence de Cheyne, le colonel Townshend, par le seul empire de la volonté, après avoir donné des preuves éclatantes qu'il était rentré en lui-même.
Le passage est très net et ne peut prêter à confusion. Sauvages connaissait les modes du suicide s’accompagnant de troubles mentaux marqués. Pour lui, la mélancolie anglaise n’est pas synonyme de mélancolie avec suicide, puisqu'il oppose le suicide réfléchi par simple taedium vitae aux suicides motivés par la douleur morale et les paroxysmes anxieux.
Pour plus de détails, il renvoie à l'ouvrage du D’ Cheyne : The English Malady, or treatise of nervous diseases of all hinds as : Spleen, etc... Ce qui marque bien que, dans sa pensée, mélancolie anglaise et spleen désignent une même affection.
Malheureusement, Sauvages se contente de la cataloguer. H rappelle, comme analogie de ce genre de suicide, l’histoire des filles de Milet, mais ne nous donne aucune observation personnelle. Peut-être cela ne rentrait-il pas dans l’esprit de son traité, ou jugeait-il alors la maladie strictement propre aux Anglais de son temps et ne pensait-il pas à en trouver des exemples chez les Montpellerins ?
Pendant vingt ans il n'est plus question du spleen. Mais, en 1791, Pinel donnait à la Médecine éclairée de Fourcroy (1) deux articles concernant des Observations sur une espèce de mélancolie qui conduit au suicide. Ils n’ont pas été reproduits dans ses ouvrages (Observ. [, IT, IT):
(1) La médecine éclairee par les sciences physiques. Journal des découvertes relatives aux différentes parties de l'art de quérir. Rédigé par M. Fourcroy, Paris, 1791, t. I, p. 154 et 199.
Après avoir rappelé le passage fameux de Montesquieu sur le suicide chez les Anglais, Pinel continue ainsi :
L'espèce de suicide qu’indique l’auteur de l'Esprit des lois, et qui est indépendante d’une imagination exaltée ou d’un état de désespoir, n’est point propre aux Anglais, et elle ne pouvait d’ailleurs être bien constatée que par des observations exactes de médecine. On doit s'étonner que les auteurs, tant anciens que modernes, qui ont écrit sur les affections vaporeuses ou la mélancolie nerveuse, aient omis de traiter en particulier de celle qui consiste dans un dégoût insupportable de la vie, ou plutôt dans un désir irrésistible de se donner la mort sans qu'on puisse en assigner la sause. |
Elle mérite cependant d’autant plus d'être décrite, que la mélancolie nerveuse, en général, a un caractère opposé, et qu’elle consiste dans des alternatives d'un abattement inexprimable et dans des frayeurs les plus pusillanimes et souvent les plus ridicules.
Il semble donc bien, d’après ce dernier passage, que Pinel ait remarqué dans cette variété de suicide l’absence de dépression et de phénomènes d’anxiété, et qu'il en ait fait un caractère distinctif de l'affection. Il ajoute qu'il en a cherché en vain des exemples chez les auteurs anglais.
Voici comment il conclue :
‘1° Le sentiment naturel qui attache l’homme à la vie, et l’horreur qu'il a de sa destruction, peuvent donc être entièrement pervertis par un état de maladie,°et se changer en un penchant irrésistible pour le suicide ; à
2° Cet état de mélancolie est marqué, comme tout autre, par un délire circonscrit à un seul objet, -qui est le dégoût de la vie ; et cet objet, toujours présent à l'imagination, devient une idée dominante qui semble absorber toutes les facultés de l’entendement ;
3° Cette cause de suicide est sans doute la plus rare, mais elle mérite d’autant plus d'être distinguée, puisqu'elle rend plutôt l’homme un objet de commisération, que de justes reproches ; el qu’on ne peut pas plus le punir, suivant l'expression de Montesquieu, qu'on ne punit les effets de la démence.
4° Dans toutes les menaces de suicide, le médecin doit s'exercer à distinguer celles que peuvent produire un état de désespoir, ou une imagi:
nation exagérée, d’avec celles qui en sont indépendantes, et-qui tiennent à un état particulier de maladie, car celles-ci sont seules du ressort de la médecine, et peuvent exiger un traitement méthodique ;
5° Les moyens de prévenir le suicide qui est déterminé par une disposition morbifique, reviennent sans doute à ceux qu'on emploie avec succès contre la manie. Les travaux du corps, le séjour à la campagne, et tous les autres secours pris de l’hygiène, peuvent surtout changer cette disposition intérieure, qui peut être aussi combattue par une affection violente et inattendue, comme le démontre l’observation troisième ;
6° Il est à désirer que les médecins observateurs nous donnent de nouvelles lumières sur l’espèce de maladie que je viens de décrire, en rapprochant des faits bien vus et bien constatés. Il importe surtout, de perfectionner la méthode de traitement qui doit être adaptée à cette espèce particulière de délire mélancolique.
Dans son Traité médico-philosophique sur l’'aliénation mentale, la Manie (1), Pinel se contente de rappeler son article de la Médecine éclairée sans apporter de nouveaux faits. Et l'on ne voit pas très exactement quelle place il donne à la mélancolie anglaise dans sa Nosologie, ni si, finalement, il juge bon de la séparer du délire exclusif sur un objet qui est le propre de sa mélancolie, puisque celle-ci ne présenterait : Aucun penchant à la violence que celui qui peut être imprimé par une idée dominante ; d'ailleurs, libre exercice de toutes les facultés de l’entendement ; certaines fois, égalité constante d'humeur, ou même état habituel de satisfaction ; dans d'autres cas, habitude d’abattement et de consternation, ou bien aigreur de caractère, etc.
Quelques années après les articles de Pinel, J.-L. Moreau (de la Sarthe) reprenait à nouveau le sujet dans les Mémoires de la Société médicale d’'émulation (2).
(4) Paris, an IX, p. 146.
(2) Quelques observations sur différentes circonstances de maladies, à la guérison desquelles les ressources pharmaceutiques n'ont point concouru ; suivies de considérations psychologiques et médicales sur la consomption, par J.-L, Moreav, de la Sarthe, in Mémoires de la Société médicale démulation, séante à
Ecole de médecine de Paris. An VI. Seconde année, Paris, an VIL.
Nous reproduisons presqu’entièrement cetie importante dissertation sur le spleen
CONSIDÉRATIONS PHYSIOLOGIQUES ET MÉDICALES SUR LA CONSOMPTION Spléen. — Consomption est une expression générale qui désigne, pour le médecin, un état d'extinction et de dépérissement plus ou moins rapide, suivant les causes qui l’ont produit.
La nostalgie se termine par une fièvre lente, une STE DU dont les progrès deviennent promptement funestes.
Les grandes passions, orageuses ou concentrées, l’ambition, l'amour malheureux, les inconsolables douleurs, peuvent également être suivies d’un désordre physique, d’une profonde altération. Toutes ces causes solitaires, ou diversement combinées, produisent différentes consomptions, auxquelles il faut ajouter toutes celles causées par une dépense inconsidérée de la vie, l’excès des boissons spiritueuses, des plaisirs de l’amour, l’onanisme, et surtout le dérangement d’un organe, duquel l’emploi, les relations, les influences graduellement empêchées et détruites, déterminent ensuite une maladie générale, une extinction ‘entière et la mort.
Aux consomptions qui dépendent de ce dernier ordre de causes, appartient surtout la phtisie, nommée souvent consomption par plusieurs médecins, parce qu'en effet, plus qu'aucune autre maladie, elle présente, dans un espace de temps donné, toutes les phases du dépérissement, et conduit par degré à une mort qui n’est que le dernier terme d'une série de destructions antérieures.
Dans un sens encore plus étendu, la vie entière, depuis la naissance jusqu’à la mort sénile, pourrait se regarder comme une consomption naturelle.
Dans un sens moins général, la consomption spléen exprime l’état dans lequel, par satiété de la vie, on est arrivé au désir tranquille et permanent, à la volition de la mort.
Cette disposition fâcheuse, de laquelle Cheyne paraît seul avoir bien observé les différentes circonstances et les symptômes, n’a point assez fait le sujet des méditations du moraliste et du médecin.
Est-elle une véritable maladie ? et, dans ce cas, quelle est sa nature, sa place dans les tableaux nosologiques et ses moyens de guérison ?
Si le désordre constant d’un ou plusieurs actes principaux de la vie forme le caractère d’une maladie, il est évident que la consomption doit faire partie d’une histoire complète des dérangements possibles et connus de notre organisation. Cependant les différentes fonctions, observées et interrogées dans celui qui l’éprouve, paraissent dans l'état sain.
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Le rythme du pouls n’est pas changé, la digestion, la respiration s’exercent librement, et tout paraît annoncer une santé entière et parfaite. Mais le dégoût général, cette sensibilité blessée et flétrie, ce repos incommode, l'effet de cette sécurité absolue qui force au désir d’un sommeil éternel, cet ennui profond à la suite de jouissances dont toutes les sources ont été successivement épuisées, ne sont-ils pas, comme l’accélération du pouls et de la respiration, des symptômes prononcés" de désordre et de maladie ?
C'est une vérité bien constatée par Brown, Girtauer et surtout par Lacase, que certains ébranlements du cerveau et des nerfs par les objets de différentes affections morales, sont des conditions non moins nécessaires pour l’exercice complet de la vie, que. l’air et les aliments.
Ainsi, dans l’état sain, et avec une existence dont le cercle s'étend plus ou moins, suivant les particularités d'organisations et les circonstances qui les ont modifiées, la puissance nerveuse est maintenue dans une disposition convenable par une série de mouvements intérieurs qui se succèdent et se renouvellent sans cesse.
Ces différents états, qui paraissent seulement agrandir l'existence, y concourent comme moyens principaux, et l’homme leur doit l’entretien de sa vie et de sa santé.
Je supporte mieux la douleur que l'ennui, et j'ai souvent éprouvé des migraines cruelles, que toujours j'ai pu attribuer directement à la privation de mouvements habituellement imprimés à mon cerveau, par l'étude et la méditation.
Le besoin d’une quantité donnée de mouvement de la force nerveuse par les sensations et les affections diverses, est plus ou moins impérieux pour tous les hommes. Le repos, l’ennui et l’extinction ‘s’enchaînent et se correspondent.
Une vie limitée et végétative ne peut nous suffire ; et nos différentes affections morales sont des conditions inpérieusement nécessaires de celle qui nous convient. É
Ces conditions manquent lors de la consomption. L'homme sujet à cette maladie, n’est point ordinairement artiste ou homme de lettres. Il appartient encore plus rarement à ces classes de la société où des besoins continuels qui ne peuvent être satisfaits que par une suite de travaux opiniâtres et d'efforts soutenus, deviennent à la fois le motif et l’aliment
de passions diversement actives, mais toujours suffisantes pour le renouvellement des mouvements de la puissance nerveuse.
L'homme susceptible de consomption est dans un état opposé ; une sécurité absolue, toutes les espérances réalisées, les désirs devenus impossibles, l’état de flétrissure et de dessèchement qui suit l'abus de jouissances trop multipliées, etc., etc.…., toutes ces dispositions fâcheuses plongent dans une langueur insupportable, déterminent une maladie du système nerveux, dont le désir de la mort forme le dernier symptôme.
Alors, malgré tous les signes qui paraissent annoncer la santé, la vie propre à l’espèce humaine, cette vie dont les éléments sont si confinés et si nombreux, est trop simplifiée, se réduit à quelques fonctions nutritives, à une végétation à laquelle la mort paraît préférable.
Les faux calculs d’un égoïsme mal dirigé, qui n’ont pas laissé voir qu'exister n’est pas seulement vivre ; mais comme l’expriment les deux éléments du mot se tenir hors, se répandre au loin, et s’agrandir par un partage et un commerce de sentiment. Les illusions ou les mauvais raisonnements qui sont portés à former plutôt son existence de sensations que d’affections, sont les circonstances principales qui précèdent et déterminent la consomption.
Les causes qui rendent la consomption plus commune en Angleterre ne sont pas encore bien connues. On s’est borné à les faire dépendre de l'influence du climat, du mode de nutrition et des divers usages.
On peut dire, en général, que les circonstances de gouvernement, d’âge, de sexe, apportent de grands changements dans les dispositions à la consomption. La sécurité, le repos des monarchies, dont le pouvoir est limité, les multiplie ; et on n’a peut-être pas assez fixé son attention sur leur liaison avec cette forme de gouvernement chez les Anglais.
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. La jeunesse et la vieillesse seraient trop occupées par les inquiétudes propres à leur âge pour réaliser un terrain favorable à l’éclosion de cette consomption.
Quelle place la consomption doit-elle occuper dans les tableaux nosologiques ? La réponse est facile et se déduit comme secondaire des réflexions précédentes.
En effet, la consomption, lésion profonde du système nerveux, l’altél'entretien de l'existence, doit se placer parmi les névroses. Maïs en même temps, elle doit s’y renfermer dans un cadre secondaire bien distinct et presqu'isolé de tous les autres.
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Ainsi, la consomption ne peut figurer comme espèce ou variétés dans les genres de mélancolie, hypocondrie, manie, etc... ; elle est même très éloignée de cet état de délire et de fureur qui se termine comme elle par un suicide ; de cette démence momentanée et presque volontaire dans laquelle se plongent, pour sortir de la vie, ces infortunés trop privilégiés, comme les appelle Rousseau, pour suivre la route commune, et pour lesquels le désespoir et les amères douleurs sont le passeport de la nature.
La consomption, ou plutôt les consomptions, forment dans une famille particulière un genre de maladies qui comprend plusieurs subdivisions et présente une distribution graduée depuis l'ennui de l’oisiveté, les dégoûts de l’opulence et du luxe, la non-susceptibilité de sentiments et d’affections suffisantes par une dépense prématurée et mal combinée de
jouissances et de sensations, jusques au dernier degré, au type des con-
somptions, au désir tranquille et permanent, à la volition de la mort.
Le traitement recommandé pour les formes légères de la consomption, comporte les voyages, le mariage et la fréquentation du monde.
Mais dans la consomption arrivée au plus haut degré, une vive douleur, une maladie violente, peut-être des inquiétudes brusquement occasion-
nées sur les moyens d'existence, pourraient seuls rattacher à la vie et imprimer au cerveau et aux nerfs le renouvellement d'action qui en
forme une des principales conditions.
Nous voici donc en possession d’une description complète du spleen, avec une étiologie, une pathogénie, une symptomatologie, un diagnostic différentiel et un traitement. |
La maladie anglaise de Sauvages se retrouve entière dans cet ennui qui donne le désir tranquille et permanent de se donner la mort et qui n’est, il insiste sur ce point, ni la mélancolie, ni l’hypocondrie, ni le suicide impulsif. Moreau la considère comme une Consomption ; mais uné consomption d’un genre particulier : une consomption toute morale. Elle ne s’accompagne, en effet, d'aucun signe physique de maladie. L'homme atteint de consomption spleen a toutes les apparences de la santé. Parmi l'exposé des causes, retenons l'abus des jouissances, l’oisiveté et l'absence de ressources intellectuelles, ete.
Tous les auteurs, sans exception, adopteront cette étiologie, conforme aux préceptes de la morale et de la religion.
Le morceau d’éloquence de Moreau de la Sarthe est étendu : il fait espérer un plus long chapitre de faits : une seule observation illustre ses considérations générales. Nous verrons tout à l'heure ce qu’il faut en penser (r) (Obs. IV).
Dans les premières années du xix° siècle, les thèses, les mémoires, la plupart des ouvrages sur la mélancolie et le suicide contiennent des considérations sur le spleen. Ils ne font, le plus souvent, que reproduire ce qu'en a dit Moreau de la Sarthe et sont aussi avares que lui d'observations personnelles. Nous ferons un choix des plus caractéristiques.
« Une autre variété de la mélancolie, dit Charpentier, est ce qu’on appélle le spleen ou la maladie anglaise, dans laquelle le dégoût de la vie est l’objet du délire exclusif, et devient une idée dominante qui semble absorber toutes les facultés de l’enteñndement » (2). LÀ
1 donne comme exemple l’histoire bien connue des filles de Milet, l'histoire semblable des femmes de Lyon racontée par Primerose, et rapporte le cas d’un habitant de Mantoue qui vient instamment prier le magistrat d'ordonner qu'on le mette en prison. « N'ayant pu l'obtenir, il se rendit au camp, supplia le commandant dé le faire enchaïner, de le plonger dans les cachots, parce qu’il avait commis des crimes abominables qu'il voulait avouer ; il proposa même aux gardes de l'argent, s'ils voulaient le faire prisonnier ; ne l'ayant point ebtenu, il chercha à escalader les murs de la prison ; il tomba dans les fossés qui l’entouraient, et y fut noyé. » Mais il semble difficile d’admettre que ceci corresponde bien exactement à sa définition du spleen.
(4) Moreau DE LA SARTRE annonçait en outre son intention de reprendre le sujet dans un travail plus vaste. Nous n'avons point découvert qu'il ait donné suite à son projet. Son article du Dichonnaire des sciences médicales (1812), est seulement un résumé de celui de 1798. ;
(2) Essai sur la mélancolie, par.C.-A.-T. Cnanpextier. Th. de Paris, an XI, 1803.
L'agitation anxieuse et les idées de culpabilité de l'habitant de Mantoue constituent certainement plus qu’ « un désir exclusif de se donner la mort. »
Un auteur peu connu, André Matthey, dans ses Nouvelles recherches sur les Maladies de l'esprit (x), éme {cet avis que la mélancolie dont parle Sauvages n'est pas propre aux Anglais. Il retrace l'observation. d’un jeune homme qui se tue sans raison apparente. Elle rentre dans notre sujet (Obs. VII). L'auteur distingue parfaitement ce suicide réfléchi et chronique du penchant au suicide qui se « manifeste brusquement, naît avec l'agitation, le trouble de l'esprit qui occasionne une émotion de l’âme, vive, secondaire et propre à bouleverser entièrement la raison lorsqu'elle ne porte pas directement au suicide. » « La perte des biens qu'on estime le plus ici-bas » peut également produire ce suicide brusque. Il propose pour cette forme le nom de mélancolie suicide aiguë. Les exemples en seraient très communs, et Matthey rapporte quelques cas très nets de suicide impulsif qu'il appelle assez heureusement un délire instantané de l'imagination. Enfin, dans la mélancolie suicide avec délire, il signale les caractères d’une dépression psychique et physique.
Mathey nous semble donc avoir établi, un des premiers, une séméiologie du suicide à peu près définitive dans ses grandes lignes et à laquelle les modernes ajouteront peu de choses. La place qu'il donne au spleen nous en paraît d'autant mieux établie. :
Citons encore Dubuission, Roubaud-Luce et Anceaume, avant d'arriver à Esquirol.
Dans la mélancolie avec tendance au suicide, dit Dubuisson, les aliénés sont portés à l’abnégation de la vie par défaut d'énergie morale propre à supporter les chagrins et les adversités, soit réels, soit imaginaires, qui
(4) Nouvelles recherches sur les maladies de l'esprit précédées de considérations sur les difficultés de l’art de quérir. Paris et Genève, 1816.
les tourmentent : dans le spleen, l'impuissance de jouir fait regarder la vie comme un fardeau que l’on ne peut plus supporter (1).
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Le spleen, maladie anglaise; ou consomption, est une variété de la mélancolie avec tendance au suicide. Ce ne sont plus les chagrins, les adversités, ou des passions violentes qui sont les causes de cetté maladie. Au contraire, ceux qui en sont atteints, exempts de peines-et de tourments, ont vécu dans l’opulence, se sont adonnés avec excès et satiété à tous les genres de jouissances qui ont énervé leur sensibilité ; ils n’éprouvent plus cès sentiments d'affection, de tendresse et d'intérêt qui nous attachent à notre famille, qui nous lient à nos amis, qui nous font aimer la patrie comme le berceau qui nous a vu naître. Enfin, ils deviennent incapables d’éprouver aucune émotion, d’avoir aucun désir, ni aucun regret, de concevoir d'espérance, ni d'inquiétude. Cet état d'inertie et d’épuisement des facultés sensitives et morales jette ces malades dans l’amaigrissement, le marasme et la consomption, leur rend l'existence à charge, et les incite à s’en délivrer par un funeste attentat.
Le spleen est une affection nerveuse qui diffère de l’hypocondrie et de la mélancolie, en ce qu’elle ne présente aucun symptôme d’altération physique ou d’aliénation mentale, si ce n’est un ennui, un dégoût de la vie (taedium vitae), dont ces malades cherchent à se débarrasser comme d’un fardeau insupportable, non par suite de désespoir, mais par l’effet d’une volonté calme et réfléchie.
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Cheyne dit dans un chapitre du spleen (p. 198), qu’il a observé des intermittences d’un jour bon et d’un jour mauvais ainsi que des retours périodiques tous les mois (2).
Le spleen figure ici à côté de la mélancolie-et de l’hypocondrie, avec lesquelles on ne l’assimile pas. Aussi est-on déçu par l'absence de toute observation personnelle ou rapportée.
Dans ses Recherches médico-philosophiques sur la mélancolie, M. Roubaud-Luce décrit une mélancolie avec douleur de la vie qui porte au suicide, et parle d'individus « qui ne peuvent remplir le vide de leur âme. Ils se dégoûtent d’une vie doulou-
(4) J.-B. Jacouerix Dceuissox. Des vésanies ou maladies mentales. Paris, 1816,
reuse et songent continuellement à s’en délivrer... Ils meurent volontairement, même au sein d’un bonheur apparent » (x). Cependant, il est probable qu’il comprend dans sa douleur de la vie, toutes les variétés de mélancolie. Nous lui empruntons une observation (Obs. VIIT).
Toute mélancolie, dit Anceaume, lorsqu'elle est parvenue à son plus haut degré d'intensité, peut produire le suicide qui n’est alors que l'effet de la fureur ou du désespoir. ù
Mais il est une mélancolie d’un caractère fort smgulier, dont l’unique objet est l’ennui, le dégoût de la vie et une impulsion invincible à se détruire : c’est de celle-ci que nous voulons parler.
Les Anglais ont donné à cette maladie le nom de spleen, et les Français celui de maladie anglaise, comme si elle était particulière à l’Angleterre, et que nous n'’eussions pas quelquefois l’occasion de l’observer parmi nous.
Il est vrai qu'on a voulu établir une différence entre le spleen et la mélancolie, qui, en France, comme dans d’autres contrées, fait naître un penchant indomptable au suicide.
Chez les Français, dit-on, ce sont les revers de fortune, et plus encore la lassitude de l’existence qui font naître cette maladie ; en Angleterre, au contraire, c'est un état opposé ; c’est le bonheur même qui produit le spleen.
Il ne fallait rien moins que l’autorité de l’immortel auteur de l’Esprit des lois pour accréditer cette opinion.
Ne pourrait-on pas expliquer, par des raisons au moins plausibles, la fréquence du suicide chez les Anglais de la classe élevée de la société, qü’on appelle ordinairement les heureux du monde ?
La vie n’a d’appât pour l’homme qu’autant qu’il a quelque chose à désirer : dès qu'il est parvenu au sommet de la fortune, qu'il a contenté tous ses désirs, il s’ennuie ; et cet ennui peut être porté jusqu’au point de désirer la mort (2). ;
Suivent deux observations, l’une personnelle ; l’autre est le
suicide fameux de Philippe Mordaunt (Obs. IX, X).
(4) Maurice Rousauo-Luce. Recherches médico-philosophiques sur la mélancolie. Paris et Montpellier, 14817. *
(2) H. Axcxaume. De la mélancolie. Th. de Paris, 1818.
Esquirol, enfin, a consacré au spleen un long passage de son
Traité des Maladies mentales (x). Il y soutient la thèse adverse de celle de Moreau de la Sarthe.
On n’a pas assez distingué l’ennui de vivre, de la haine de la vie, lorsqu'on a voulu remonter aux motifs déterminants du meurtre de soimême ; cependant ces deux états de l’âme sont bien différents. La haine de la vie est un état actif ; elle suppose une sorte d'irritation et l’exaltation de la sensibilité, L’ennui de vivre est un état passif, effet de l’atonie de la sensibilité ; la haine de la vie est fréquente, parce que mille causes la provoquent ; elle n’épargne aucune classe de la société, et s’altache plus fréquemment aux hommes qui sont comblés de richesses et de dignités, parce que ces individus ont plus de passions’ qui les usent. En proie à des chagrins réels et imaginaires, à une passion chronique, l’homme se dégoûte d’abord de la vie, finit par la haïr et se tue. Au reste, je dois faire rémarquer que les mots ici expriment mal les choses, et que de là sont nées plusieurs discussions sur la haine de la vie, sur le désir de la mort.
En effet, on n’a point d’aversion pour la vie, mais on haiïl les souffrances qui la traversent, on a horreur du mal-être ; on ne désire point la mort, mais l’on veut être délivré des peines, des contrariétés, des chagrins ; on a recours à la mort comme au moyen le plus certain. Le suicide déterminé par la haïne de la vie rentre dans l’une des distinctions que nous avons déjà établies ; il appartient à la lypémanie suicide, ou au suicide causé par une passion chronique, suivant que les causes qui font haïr Le vivre sont imaginaires ou réelles.
L'’ennui de vivre, le taedium vitae conduit au meurtre de soi-même, Quoique l’ennui soit un état passif, il n’en est pas moins quelquefois un motif d’action : telle a été l'opinion de plusieurs philosophes, et j'ai observé que l'ennui déterminait quelques monomaniaques à faire ce à quoi ils avaient paru répugner le plus et qu'ils guérissaient par les efforts faits sur eux-mêmes par excès d’ennui.
Les causes invoquées par Esquirol sont les mêmes à peu près que celles de Moreau de la Sarthe. IL y ajoute l’ennui de la puberté et celui qui est amené par la suppression des menstrues.
(1) Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, t. IT. Paris, 1838, cb. X, p. 551 à 559. Ce chapitre avait déjà paru dans le Dictionnaire des sciences médicales. Paris, 1821.
L'homme a besoin de désirer, ou bien il tombe dans l’ennui ; mais s'il à épuisé sa sensibilité par habitude des émotions trop vives, par l’abus des plaisirs ; si, ayant tari toutes les sources du bonheur, il n’y a plus rien qui puisse lui faire sentir qu'il vit ; tous les objets lui sont indifférents ; plus il a eu des moyens pour se satisfaire, moins il rencontre d'objets nouveaux propres à l’exciter ; l’homme reste alors dans un vide affreux ;il tombe de la satiété de la vie dans le terrible ennui qui conduit au suicide : quitter la vie est un acte aussi indifférent que celui d'abandonner une table splendidement servie lorsque l’on n’a plus faim, ou d’abandonner une femme que l’on adorait et que l'on n'aime plus. 4
Ce suicide que l’on pourrait appeler spleenique, est chronique ; il s'exécute avec calme et sang-froïd ; rien n’annonce la violence ni l'effort comme les autres suicides.
Jusqu'ici tout permet de penser qu'Esquirol reconnaît le seul ennui de vivre pour une cause suffisante de suicide. Mais la suite montre qu’il est loin d’en faire une entité clinique distincte.
: Au reste, ceux qui ont le spleen, présentent tous les caractères de la lypémanie. Les causes les plus ordinaires du spleen sont débihtantes et agissent sur le système nerveux : tels sont l'abus des plaisirs, l’onanisme, l'usage immodéré des boissons alcooliques, etc... ; même changement de caractère et d’habitudes, même indifférence pour les objets les plus chers ; mêmes symptômes physiques ; perte d’appétit, insomnie, constipation, amaigrissement ou bouffissure ; même concentration de l'attention sur une même idée ; même intégrité de l’entendement sur tout autre objet ; même opiniâtreté, même dissimulation dans l'exécution de ses déterminations.
Le spleen n’est donc plus que la forme suicide de la mélancolie dépressive simple. Pourtant, même après l’avoir confondu dans ses signes généraux avec la Iypémanie, Esquirol paraît finalement se rétracter et repousser la seule possibilité d’un suicide par l'unique ennui de la vie.
J'ai de fortes raisons de croire que le spleen est une maladie très rare, même en Angleterre. On attribue trop souvent à l’ennui de la vie, le sui-
ci de des Anglais. Parce que l’Angleterre est le pays où l’on abuse Je plus, sans doute, les Anglais sont les gens du monde les plus ennuyés, mais beaucoup d’autres motifs que l’ennui multiplient le suicide chez eux. J'ai donné des soins, tant dans les établissements d’aliénés que dans ma pratique particulière, à un grand nombre d'individus qui avaient attenté à leurs jours, ou qui se sont tués. Je n’en ai vu aucun qui ait été porté au suicide par l'ennui de Ha vie ; tous avaient des motifs déterminés, des chagrins réels ou imaginaires qui leur faisaient haïr l'existence ; j'ai même été trompé quelquefois à cet égard. Un homme, jouissant d’une très belle fortune, s'était livré à la masturbation ; néanmoins, il était fort et bien portant, et sans autre cause de chagrin que le souvenir des horreurs de la Révolution dont il approuvait d’ailleurs les principes, il fit plusieurs tentatives de suicide ; souvent il demandait des pistolets, ne voulant que ce moyen pour se tuer : pendant deux ans je lui ai donné mes soins, il n’a pas déraisonné un instant, il était gai, aimable, très instruit, me disant quelquefois : donnez-moi un pistolet. Pourquoi voulez-vous vous tuer ? Je m'ennuie. Ce n’a été qu'après deux ans qu'il m'a avoué que depuis longtemps il avait des hallucinations de l’ouïe et de la vue. Il croyait être poursuivi par les agents de la police ; il les entendait et les voyait même à travers les murs de son appartement dont, ajoutait-il, les murailles sont doublées de planches à coulisses, pour que l’on pût voir et entendre ce qu'il faisait et disait.
Enfin, si nous avions encore des doutes concernant son opinion exacte sur le spleen, il ne serait plus possible de les garder après avoir lu sa description « d’une variété de suicide dont les auteurs n’ont point parlé et qui a beaucoup d’analogie avec le
spleen. »
Il est des individus qui, à la suite de causes physiques ou morales variables, tombent dans l’affaissement physique, dans le découragement moral : ils ont peu d’appétit, une douleur sourde de la tête, des chaleurs d'’entrailles, des borborygmes, de la constipation ; néanmoins leur extérieur n'indique aucun désordre grave de la santé ; chez les femmes, quelquefois les menstrues se suppriment.
.…. Affligés de cet état, ils ont des idées noires ; enfin, désespérés de leur nullité ou prétendue nullité qu'ils croient ne jamais pouvoir surmonter, ils désirent la mort, la réclament, et quelquefois se la donnent,
voulant cesser de vivre parce qu'ils croient ne plus pouvoir remplir leurs devoirs de famille ou de société. Ces malades ne déraisonnent pas ; leur impulsion au suicide est d'autant plus forte qu'ils ont eu plus d’occupations habituelles et plus de devoirs à remplir. J’ai vu cette maladie persister pendant plusieurs mois, pendant deux ans ; je l’ai vue alterner avec la manie, avec la santé parfaite. Quelques malades étaient pendant six mois maniaques ou bien portants et, pendant six mois, accablés par le sentiment de leur impuissance physique, intellectuelle ou morale qui
leur faisait désirer la mort,
Esquirol illustre cette description par deux observations de psychose intermittente à double forme, qui ont été rattachées par M. P.-L. Couchoud à l’asthénie-manie périodique (x). Elles sont certainement très éloignées du spleen de Sauvages, de Moreau de la Sarthe et de Mathey.
Quoi qu'il en soit, cette condamnation du spleen parut définitive à la plupart des aliénistes, qui, le plus souvent, admettent depuis lors la décision d’Esquirol, sans discussion.
L'année suivante, J.-P. Falret faisait paraître son ouvrage : De l’hypocondrie et du suicide (2).
Le spleen, y est-il écrit, doit être regardé comme une variété de la mélancolie caractérisée par l'abattement et la tristesse. Ici, disent les auteurs, une douleur physique ou morale ne produit point le penchant au suicide ; il y a difficulté de l’existence, dégoût de la vie, et voilà tout.
L’ennui, symptôme de la mélancolie en général, fait le caractère du spleen ; c’est la maladie des peuples extrêmement civilisés et opulents, des hommes et des femmes que la fortune a le plus favorisés ; ce qüi a fait croire faussement que cette variété de suicide ne tenait point à une douleur morale ou physique.
Falret, en somme, adopte le point de vue d'Esquirol. Après avoir raconté le suicide de Philippe Mordaunt, unique observation qu’il puisse nous fournir, il termine ainsi :
(1) Asthénie primitive. Thèse de Paris, 1914, p. 4. (2) De l'hypocondrie et du suicide. Paris, 1822.
Tel est le tableau de cet état: de l’âme qui conduit au suicide : il doit être considéré comme un délire,
Les infortunés qui succombent:sous le poids de la vie, appartiennent presque constamment à des familles dont quelques membres ont été victimes de l’aliénation mentale.
La monomanie-suicide est comprise dans Falret comme la mélancolie suicide aiguë de Mathey, c’est-à-dire de même que le suicide impulsif des modernes. C’est d’ailleurs le sens dans lequel cette monomanie est entendue par les autres auteurs. Elle n'offre donc rien de commun avec le spleen.
Coste, dans son compte rendu critique de l'ouvrage de Falret (1) s'inscrit en faux contre celte opinion que le taedium vitae n’est qu’une période de la mélancolie suicide.
Il me semble, dit-il, que l’ennui de la vie est tout simplement une cause de mélancolie, et qu’il conduit naturellement à l’idée de suicide, idée que l'intelligence raisonne et à laquelle la volonté résiste ou obéit. Quelques hommes tombent dans cet état par intervalles, d’autres l’éprouvent continuellement,
Guislain, donne cette définition du spleen,variété de monomanie.
Toutes les facultés morales et physiques du malade sont absorbées
dans le dessein de nuire à sa propre personne, ou de porter atteinte à sa vie : cet état constitue le spleen, le suicide ou le taedium vitae (2).
Plus loin, c’est la même confusion entre le spleen et les autres
mélancolies suicides :
La dénomination de spleen, que les Anglais emploient pour désigner ce genre de délire (mélancolie suicide), dénote et la source du mal et
l’organe atteint (3).
(4) Urgai Cosre. Sur le suicide, in Journal universel des sciences médicales. Paris, 4822, t, XXVII, p. 31 et XX VIH, p. 257.
(2) Traité sur l'aliénalion mentale et sur les hospices des aliénés, 1826, t. I, p- 11.
Ce qui est assez vague. D'ailleurs, pas d'observation.
Les descriptions du spleen se font maintenant plus rares. Cependant Broussais dit dans son Traité de l'irritation et de la folie (x) :
Enfin, et c’est là le comble de l'indifférence pour la vie ; il se trouve des gens qui, sans souffrances physiques ou morales, sans emportement, sans désespoir, sans donner aucune preuve de déraison, se détruisent par le pur et simple effet de l’ennui, soit qu'ils se voient privés de certaines jouissances habituelles, soit même sans ce prétexte, et par la seule raison que rien ne leur fait plaisir dans le présent et ne leur promet plus de bonheur dans l’avenir.
Ces organismes ont existé dans les anciennes civilisations, car Virgile a dit : Sibi tethum insontes perperere manu, lucemque perosi, projecere animas.
En note il remarque :
On dit qu'ils sont blasés sur toutes les jouissances pour les avoir épuisées. Que les gens du monde tiennent ce langage, on le pardonne à leur ignorance ; mais le fait est que la sensibilité n’est pas une collection emmagasinée qui s’épuise par la dépense ; la source en est infinie tant que les fonctions peuvent s’exécuter, car elle est dans les impondérables et les aliments. Ce n’est pas dans le jeune âge, qui d'ordinaire fournit les exemples de ces sortes de mélancolies, qu'on peut la voir se tarir. Ces spleens accusent un vice radical dans l’éducation, qui n’a exercé l’intelligence ni à l'observation des faits curieux dont la nature est prodigue, ni au raisonnement, et qui n’a point eu pour objet de donner l'essor aux sentiments supérieurs. Ces malheureux ne savent ni observer, ni réfléchir, ni sentir au-delà de la sphère étroite dans laquelle a été circonscrite leur éducation ; ils ne savent point chercher dans le trésor de leur encéphale le neutralisant du sentiment destructeur qui les domine.
Ces considérations théoriques ne sont appuyées par aucun fait. |
Cazauvieilh, dans son ouvrage Du suicide, de l’aliénation mentale et crimes contre les personnes, parle encore du spleen.
(1) Paris, 1839, 2° édit., t. I, p. 404-408.
La haine, l’ennui de la vie et le spleen sont considérés par des auteurs commes causes fréquentes de mort volontaire. Ce n’est pas que les hommes qui en sont atteints, comme l’observe fort judiciéusement M. Esquirol, aient de l’aversion pour la vie, seulement ils haïssent les souffrances qui la traversent. Ils ont recours à la mort pour se délivrer des peines qui les tourmentent. Au reste, la haine de la vie, qu'on regarde à tort comme le partage des hommes élevés en dignité, en honneurs ou comblés de richesses, se montre aussi chez les hommes incultes, mais avec cette différence qu’elle est, chez ces derniers, plus souvent provoquée par des causes physiques que par des causes morales. Le tædium vitæ est dû chez eux à la cessation des occupations habituelles, au passage d’une vie très active au repos, et chez les hommes avancés en âge, qui présentent si souvent des cas de suicide, à la monotonie de la vie et surtout à l’état d'isolement et d’abandon dans lequel ils vivent.
Mais le spleen, s’il consiste dans un dégoût absolu de tout ce qui peut attacher les hommes de tout âge à la vie, est inconnu dans les campagnes où les sources de bonheur ne sont pas encore taries (x).
À titre d'exception il donne, une observation de suicide de paysan (Obs. XT).
On arrive enfin au livre fameux de Brierre de Boismont : Du suicide et de la folie suicide (2). Un chapitre entier des causes du suicide est consacré à l'ennui.
Il n’en donne pas de définition. Mais il fait une distinction heureuse entre les deux causes de l’ennui.
La maladie de l’ennui, même avec tendance au suicide, ne peut être considérée comme une variété de la folie, à moins qu'elle ne s’accompagne du désordre des sentiments et des facultés intellectuelles.
Il y a un ennui acquis et un ennui originel.
Esquirol a rejeté l’influence de l’ennui sur le suicide, en cherchant à établir qu'il y avait toujours alors quelque chose de dérangé dans l’esprit, et que les heureux de la terre ne se tuaient jamais par ennui. Cette
(4) Du suicide, de l'aliénation mentale et crimes contre les personnes comparés dans teurs rapports réciproques. Recherches sur ce premier penchant chez les habitants des campagnes. Paris, 1840.
(2) Paris, 1856.
assertion de notre maître montre qu'il avait plutôt étudié la question en médecin qu’en moraliste. L'observation intime prouve, en effet, qu'il y a des natures rêveuses, mélancoliques, molles, quoique capables d’élans vigoureux, qui sont saisies par moments d’un tel découragement, qu’elles désirent la mort et se la donneraient même si elles ne faisaient appel à leurs sentiments religieux et moraux (1).
SON ST eh be 0 HN PO to Aide » 3 6 8016 Lo d 5 0 Ds me Dole os Sr DM es PISTE T Re r Te RASE
Dans les 4,595 procès-verbaux qui ont servi de base à nos recherches, le nombre de notes, de lettres, d’écrits, de pièces de vers laissés par ceux qui quittent la vié par ennui, dégoût, désespérance, scepticisme, indif-
férence, croyance matérialiste, s'élève à 287. Nous les avons divisés en deux séries : la première, la plus nombreuse, comprend ceux dont le spleen, le taedium vitae, a succédé à un chagrin, à une souffrance quelconque (ennui acquis, secondaire) ; la seconde renferme les suicides chez lesquels la rêverie, la mélancolie, ont toujours existé (ennui originel,
primitif (2).
Cet état s'observerait « chez les âmes qui sont oisives et manquent d’un but d'activité. »
Malgré le grand nombre de cas qu'il prétend avoir étudiés, Brierre de Boismont nous donne seulement deux observations qui puissent servir d'exemples de suicide par ennui primitf, « d’origine humoristique » (Obs. XII et XIIT). Car, dans aucun cas, il n’a suivi le malade. Il a quelquefois recueilli les récits de la famille. Plus souvent, il s’en tient aux lettres des suicidés, sans mettre en doute leur sincérité.
Est-ce bien de l'ennui primitif, le sentiment de révolte de ce jeune homme qui s’en prend à Dieu, à ses parents, à la société de n’avoir pas reçu à vingt-trois ans, l'éducation « qui lui aurait permis de se faire un nom parmi les puissants et les riches ? » Les idées délirantes, les hallucinations, les troubles de l’activité sont-ils certainement absents parce que le sujet ne parle que de ses sentiments de dégoût universel ?
On s'étonne qu’un médecin de son expérience tienne Saint-
Marc Girardin pour une autorité dans la question. Il cite après ce littérateur (r) les Clémentines, les Lettres de saint Jean Chrysostôme à Stagyre (2), celles de saint Jérôme, où les troubles d’aliénation mentale confirmée. L’athumia ou acedia des moines mentaux décrits relèvent incontestablement de phénomènes du Moyen-Age, dont parlent Cassien et saint Jérôme, dépasse les limites de l'ennui. Cette affection s'accompagne, en effet, de dépression marquée, avec défaut d’action, et de manifestations dé mélancolie anxieuse : désordre des actes et des paroles, état confusiénnel hallucinatoire, etc... (3).
Comme beaucoup de médecins de son temps, dès qu’ils touchent par leur sujet au domaine littéraire et historique, Brierre de Boismont se croit forcé de prendre un style éloquent, mais imprécis. C’est ainsi qu’il est à peu près impossible de savoir exactement ce qu’il entendait par le mot ennui. Tantôt il l’applique à un sentiment de vide et de monotonie ; tantôt à un sentiment de découragement et d’impuissance « qui Ôôte toute énergie à la volonté. » Ailleurs ce sont les tristesses et les tracas de toutes sortes. Finalement, il semble qu'il lui donne l’avantdernière place dans la série des phénomènes qui précèdent le geste final. On aurait ainsi par ordre de gravité : les passions
(4) Cours de littérature dramatique. Du suicide et de la haine dé le vie. Paris,
(2) Saivr Jean Curysosrôme, édit. Gaurhe, t: I, p. 1194.
(3) F. Bourqueor. Bibliolhèque de l'école des Chartes. t. II, p. 529 à 560 ; Recherches sur les opinions et la législation en matière de mort volontaire pendant le moyen-âge. Cassren, lib. IX, De spirilu tristitiæ, ap. Cass., opera omnia, Paris, 1642. Vincent pe Beauvais dans le speculum morale (1476, lib. 1fI, p. Vi), donne cette définition de l’acedia ou accidia des moines :
« Accidia est quedam tristitia, aggravans que ità deprimit animam hominis, ut nihil ei agere libeat, et imo accidia importat quoddam tedium benè operandi... Filie accidie multe sunt, quod multis modis per accidiam peccat homo. Ejus autem filie sunt hec : dilatio, sequities sive pigritia, tepiditas, pusillanimitas. inconstäntia sivhe imperserantia et inquietudo corporis, evagatio mentis, ignorantia, ociositas, verbositas sive multiloquium, murmur, taciturnitas mala, indiscretio, gravedo, somnolentia, negligentia, omissio, indevotio, languor, tedium vite, impeditio bonorum, impenitentia, desperatio... » Dans Césaire, les exemples d'acedia où d'athumia se rattachent sans aucun doute à la #monomantie suicide des démonolätres de Calmeil.
dépressives, puis l'hypocondrie, les idées noires, la mélancolie, le taedium vitae, le spleen et les monomanies suicides. Ce qui consisterait à voir dans le spleen tout sentiment de dégoût de la vie, sans distinguer dans les symptômes qui l’'accompagnent. N'écrit-il pas pour se résumer : « Le dégoût de la vie est fréquemment une cause de suicide, sans qu'il y ait cependant de symptômes de folie ; mais on tomberait dans l'erreur, si l'on prétendait qu'il en est toujours ainsi ? »
Nous touchons à la fin de l’histoire du spleen. C’est dans Griesinger que nous en avons découvert.le dernier écho.
Griesinger, après avoir dit que le plus souvent le penchant au suicide provient d’une mélancolie très développée, caractérisée par les symptômes habituels, c'est-à-dire la dépression ; ou bien « d’un état de perversion douloureuse, modérée, mais générale, des sentiments, » et que dans les cas de suicide qui semblent impulsifs on retrouverait toujours si on pouvait les. chercher, des signes d’hypocondrie datant de loin, ajoute:
Elle est plus chronique, la marche du dégoût de la vie qui apparaît sous forme de spléen quand on est blasé sur tout, de cet état d’épuisement général et de l’anéantissement de l’activité psychique qui survient sous l'influence de diverses causes, et, en autres, du libertinage, de l’onanisme, des excès vénériens ; parfois il semblerait presque que de légères perturbations dans le développement sexuel puissent amener-non seulement de ces états d’hypocondrie, d’alanguissement de l’âme, que l’on observe assez souvent à l’époque de la puberté, mais chez quelques individus un penchant immédiat au suicide (x).
IL est regrettable que Griesinger n'ait donné aucune preuve de l'existence de ce spleen dont il affirmait ainsi la possibilité.
A partir de cette date, 1865, le spleen a disparu des livres de médecine mentale, On le chercherait en vain dans Morel, dans Schüle, dans Magnan, dans Krafft-Ebing. On aurait encore moins de chances de le découvrir dans les traités récents de pathologie mentale ou dans les dictionnaires de médecine. Les
(1) Traité des maladies mentales, trad. Doumic. Paris, 4865, p. 300.
HISFORIQUE. 33
esprits, de r866 à 1900, sont occupés par les discussions que soulève l'apparition de la névropathie cérébro-cardiaque de Krishaber, de la neurasthénie de Beard, de l'étude rajeunie de hystérie.
À défaut du mot, le mode de mélancolie-suicide qu'il dési- . gnait est-il représenté dans les descriptions et les observations de mélancolie et de suicide ? Pas davantage. Il manque dans. les ouvrages où l’on se serait le plus attendu à le trouver. Il est inconnu dans Elias Regnauld (1), dans les articles de Semelaigne (2), dans la thèse de Sébire (3), dans l'ouvrage de Lisle (4), dans Trélat (5), dans Ed. Douay (6), dans Tardieu (3), dans À Legoyt (8), dans A. Corre (9), ete., ete.
Même à l’époque où on discutait en France la question de savoir si le suicide était toujours une folie, des faits de spleen
n'ont pas été versés aux débats (10). x
Le dégoût de la vie qui figurait dans les statistiques étiolo. giques du suicide de J.-B. Petit (11) et de Legoyt, est abandonné dans celles de Lacassagne (12) et de Durkheim (13).
(4) Réflexions sur la manie homicide et suicide el la liberté morale, 1830.
(2) Considérations diagnostiques sur les diverses espèces de suicide. Jowrn. de méd. mentale, t. V et VI.
(3) De la mélancolie considérée comme tristesse habituelle sans dérangement de la raison. Paris, 1831.
(4) Du suicide, statistique, médecine, histoire, législation. Paris, 1848 et 1856.
(5) La fohe lucide. Paris, 1861.
(6) Le suicide et la mort volontaire, 1870.
(7} Etude médico-légale sur la folie, 1872.
(8) Suicide ancien et moderne. Elude historique, philosophique, morale et statistique, 1881, et article in Dict. encycl. des sciences médicales.
(9) Crime et suicide, 1891.
(10) Bournix. Le suicide est-il toujours une maladie, in Ann. médico-psychol., 1846, t. VIII. — Des Eraxcs. Etudes sur le suicide depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, in Ann. méd.-psych., 1857, t. III.
(44) Recherches stalistiques sur l’étiologie du suicide, 1853."
(12) Précis de médecine légale. Paris, 1906.
(13) Le suicide, 1907. Nous négligeons à dessein le livre de Trssor : De la manie suicide et de l'esprit de révolle. De leurs causes el de leurs remèdes. Paris, 1840, dans lequel, toutefois, il est fait une place auspleen L'auteur n'était pas médecin, mais professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Dijon.
Nos recherches dans les statistiques et les travaux étrangers ont été tout aussi infructueuses.
Il est d’ailleurs assez difficile de savoir si les modernes ont une idée bien arrêtée sur ce sujet. Les traités de médecine mentale, tant français qu'étrangers, ont négligé le chapitre de la séméiologie des idées de suicide ; sauf, toutefois, le Manuel de M. Rogues de Fursac qui fait une place au dégoût de la vie dans son énumération des causes des tendances à la destruction de
soi-même (1).
Il reste que le spleen est apparu dans la médecine française dans la seconde moitié du xvir° siècle, et que l'apogée de sa popularité s'étend du commencement à la moitié du xix°. A partir de 1840, il abandonne les livres de médecine pour passer presque complètement dans le domaine de la littérature. Le déclin de sa célébrité s’est fait insensiblement et il tombe dans l’oubli après 1865, sans discussion. Pendant cette existence médicale de près d’un siècle, on n'a pu en réunir que onze exemples. Encore sont-ils trop souvent incomplets et ne correspondent-ils pas tous à la définition des auteurs, qui ont voulu le séparer franchement de la mélancolie et des autres formes de suicide.
Car, selon les délimitations les plus rigoureuses, le-spleen apparaît comme essentiellement constitué par la perte du goût de la vie et le désir de la mort. La tendance au suicide qui lui est inhérente n'est pas déterminée par la misère, les chagrins, la fureur, l'inquiétude, les paroxysmes anxieux, les idées délirantes ou les hallucinations, mais par le seul ennui de vivre. Il est le plus souvent chronique. Les causes en sont principalement morales. [Il serait dû aux vices des mœurs, aux défauts de l'éducation, au manque de ressources intellectuelles, à cerlaines condition d’âge, de sexe et de milieu. La forme du gouvernement aurait sa part de responsabilité ; elle varie avec les opinions politiques des auteurs. Le suicide dans le spleen est
(1) Manuel de psychiâtrie. Paris, Alcan, 4° édit., 1942, p. 445.
accompli avec un calme et une réflexion qui révéleraient l’intégrité de la volonté et de l'intelligence. Le traitement s'adresse aux causes ; il est moral comme elles.
C'ést ainsi du moins que le conçoivent Sauvages et Moreau de la Sarthe, dont les descriptions n’ont été enrichies par personne après eux.
Il faut ajouter que son existence a été mise en doute par Esquirol.
L'interprétation du mot est prise dans un sens beaucoup plus étendu par quantité d’autres médecins : celui de tendance au suicide d’une façon générale, Ses symptômes généraux étant ainsi confondus avec ceux de toutes les dépressions mentales, il devient synonyme de mélancolie-suicide (+).
Tous les auteurs se sont accordés, en traitant du spleen, pour dire qu'il était, avant tout, une maladie anglaise et que les meilleures descriptions s’en trouvaient dans les auteurs d’Outre- Manche.
Le mot spleen semble avoir été employé en Angleterre depuis. très longtemps pour exprimer l'humeur. Tantôt l'humeur gaie, tantôt l'humeur triste, le plus souvent l'humeur désagréable. Parfois le spleen est un accès de colère, parfois une joie inconsidérée, ou une impulsion quelconque. Quelquefois, c’est la tristesse hypocondriaque, et, tout à fait exceptionnellement, le dégoût d’une chose. Cette variété de sens se retrouve au complet dans les drames et les poèmes de Shakespeare. Le grand nombre de vocables qu'ils en font dériver, indiquerait une prédilection des Anglais pour ce mot, du moins à une certaine époque. On lui compte jusqu'à neuf dérivés classés par les diction-
(1) C’est ainsi, par exemple, qu'il est défini dans le Dictionnaire de Jaccoun à l’article Suicide.
naires : spleened, spleenful, spleeny, spleenative, spleenfully, spleenishness, spleenitive, spleen-sick, spleenetie (x).
Le seul mot de spleen devait être considéré comme alléchant pour les lecteurs par son sens incertain et un peu mystérieux, cär plusieurs poètes le prennent comme titre de leurs poésies ou de leurs comédies : Adrasta, or the woman’s spleen, a tragicomedy (2), À fit of the spleen (3), The spleen, a poem (4), The Plagues of the spleen (5), The spleen, a poem (6), The spleen or Islingion spa ; a comic piece (7), etc. Le spleen est pris ici dans le sens d'humeur capricieuse, triste ou gaie. Il n’est plus très bien compris par les Anglais d'aujourd'hui.
Cette signification du spleen tenait à une conceptions humoristique du rôle des viscères, et principalement des organes abdominaux, dans la production des maladies et des tempéraments.
La rate recevant beaucoup de sang, on pensait qu’elle était à même de lui faire subir des modifications importantes. Si Pline plaçait dans la rate le siège des affections gaies, Galien (8) la croyait chargée de sécréter l’atrabile et Van Helmont y mettait même le siège de l’âme sensitive (9). :
Tandis qu'en France on avait tendance à considérer la rate
* comme susceptible de donner de la joie, en Angleterre on inclinait vers l'opinion adverse (10).
(4) Dictionnary of the English language. SanuEz Jouxsow, 2 vol. London, 1773. The Century Diclionnary. W. D. Wurrxey, New-York, 1890. . (2) Jonn Jones, 1635. , (3) Bexsamin IBsor, 1726.
(4) Marrnew GR&EN, 1737.
(6) With à prefatory essay, 1796.
(7) London, 1771.
(8) De locis et affeclion, Lib. II, cap. 7.
(8) Grorcer. De la physiologie du système nerveux el spécialement du cerveau. echerches sur les maladies nerveuses en général. Paris, 1824, Il, p 129. (10) Encyclopédie de Diveror et p'ALEMBERT. V. au mot splénétique. « Le caractère des personnes splénétiques est d’être portée à rire ; et eest un expédient dont on suppose que la nature se sert pour évacuer l'humeur. trop abondante dont la rate est surchargée. .»
HISTORIQUE. nul
Les mauvaises digestions, donnant un chyle de mauvaise
qualité, altéraient le sang de la rate, du foie et des reins. Ces organes.laissaient s'élever des vapeurs qui allaient infecter de préférence les parties supérieures de l'organisme. C'est là l’idée générale que lon retrouve exprimée dans Sennert, dans Lange, Stahl, Zacchias, Cheyne, Lorry (1). Pour quelques-uns, comme Lange (2), la rate fournirait les vapeurs mélancoliques.-C'était aussi l'opinion de Bright (3), de Boerhave (4), de Mandeville (5) et de Juncker (6), si ce n'était pas tout à fait celle d'Ettmüller (7), d'Hoffmann (8), de Highmore (9) et de Willis (ro).
Ainsi l’on s'explique que, dès le xvrr° siècle, les médecins anglais, prenant le nom de l'organe soi-disant atteint pour celui de la maladie, aient décrit ensemble les vapeurs, l'hystérie et lhypocondrie sous le même nom de spleen.
Le titre de l'ouvrage de Richard Manningham prouverait à lui seul cette synonymie (rr). Tous les troubles qu'il range sous le nom de febricula ou petite fièvre, lente et continue, il reconnaît qu'ils sont habituellement appelés nerveux, hystériques, hypocondriaques, ou spleen.
Ces différentes affections ont leur siège « pour la plus grande
(4) De melanchôlia el morbis melancholicis, 2 vol. in-80, 1765.
(2) Traité des vapeurs. Paris, 1689.
(3) À Treatise of Melancholy containing the causes thereof, and reasons of lhe strange effects it workelh in our minds and bodies : with the Physicke cure, and spüituall consolation for such as here thereto adjoned afflicteed Conscience. The difference betwixt it, and Melancholy, with divers Philosophical discourses louching actions, and affections of soule, spirit, and Body : the particulars where of are to be seen before the Book. Ry T. Brrenr, Doctor of Phisicke, newly corrected and amended. London, 4613. Îl existe une première édition de 1586.
. (&) Aphor. de cognoscend. morbid., $ 1098.
(5) À treatise of the Hindehordiiue and hysteric passions. As iet ii.
(6) Conspect. medicinae, p. 186.
© (7) Opera, p. 1820.
(8) System. Med., t. IV, part. III, cap. V.
* (9) Exercilaliones de passione Gas el IN hypochondr.
(10) Operd, 1728.
(11) The symptéms, nature, causes and cure of the febricula or Liltle Fever : commonty called the Nervous ar Hysteric Fever ; the Fever of {he spirits;
: Vapours, Hypo, or Spleen. Bÿ Sir Rica MasxiNnaN, Lines 1746, ie + et 53!
part dans la rate, dont les vapeurs gênent le cœur et le cerveau, etc... » (x).
C’est toujours cette même interprétation que Stukeley (2), Blackmore (3) et Robinson (4) donnent au spleen. Mais il faut attendre Robert Whytt (5) pour voir se détacher avec leurs signes propres : le nervosisme, l’hypocondrie et l’hystérie.
Quels étaient donc les symptômes de cette maladie ?
C'est, croyons-nous, Cheyne (6) qui a tâché d'en donner l’idée la plus claire.
Il commence par déclarer que le spleen ou vapeurs, ainsi qu'on le dit en Angleterre, sont des mots d’un sens tellement imprécis qu'ils servent de subterfuge habituel à l'ignorance de la nature des troubles du tempérament. Les symptômes en sont nombreux, changeants, sautant d’une place à une autre et imitant les symptômes de presque toutes les affections décrites. Afin d’être mieux compris, il divise les maladies en trois degrés. À un premier degré, il ne s’agit que de troubles de l'estomac ef des voies digestives. Le second degré, en plus des symptômes précédents, est caractérisé par de l'instabilité des idées et de l’attention, des pertes de mémoire, des vertiges, des vomissements, des évanouissements, de l'angoisse. Tout ceci se termine parfois par des attaques convulsives hystériques. Le troisième degré est le plus grave : il aboutit à l’hydropisie, ou à
(4) GineoN Harvey. Morbus anglicus, or the analomy of consumplion with discourses on melancholy and madness caused by love, 1666, ch. XVII.
(2) Wizcram SrukeLey. Of the spleen, its description and history. London, 1722.
(3) Sir R. Bcackmorx. À freatise on the spleen and vapours or hypochondriacal and hysterical affections, with three. discourses on the natura and cure ot the cholic, melancoly and palsy. London, 1725. — A critical dissertation on the spleen. London, 1725.
(4) NicHozas RoBinson. New system of the Spleen, vapours and hysterical melancholy. London, 1729.
(5) Observalions on the nalure, causes and ture of lhe disorders which have been commonly called nervous, hypochondriac or hysterie, to which arè prefixed some Remarks on the sympathy of the nerves. Edinburgh, 1765.
(6) Cneyxe. The English malady : or a treatise of nervous diseases of all kinds as spleen, vapours, lowness of spirits, hypochondriacal, and hyslerical distemyers, etc. In three parts. London, 1730 et 1733.
la jaunisse noire, ou à la consomption, ou à la paralysie, ou à l’épilepsie, et finit généralement par la mort.
Il rapporte avec grand détail plusieurs observations, dont la sienne.
Ainsi, nulle part, le spleen n'est-il pris dans le sens des aliénistes français. Il est au contraire assez exactement l’équivalent de notre mot vapeurs. Les descriptions de Raulin (x), de Pomme le fils (2), de Louyer-Villermais (3) en témoignent. Et même un auteur bien peu connu, le chevalier de Montallegry, demeurant fidèle au sens primitf, décrit, en 1841, une Hypocondriespleen ou névrose trisplanschnique, dont le tableau diffère assez peu de celui de Cheyne (4).
Ce spleen des auteurs anglais correspond à ce que l’on a dis.
‘ socié plus tard en hypocondrie, neurasthénie et hystérie. Mais nulle part, à aucun moment, il n’est question de mélancolie ou de suicide dans les descriptions du spleen ou des vapeurs.
Ce suicide, si fréquent en Angleterre, suivant les auteurs français, a-t-il été décrit dans les ouvrages anglais sous un autre nom ? Aucun n’en parle ; et cependant la mélancolie était un sujet qui avait tenté beaucoup d'auteurs de ce pays, du xvr° au xix° siècles.
Robert Burton (5), qui à pourtant réuni tout ce que son temps pouvait connaître de la mélancolie, n’en souffle mot. Le mot suicide ne figure même pas dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales de James (6). Même silence chez
| Bright, W. Battie, Manningham, R. Whytt, ou, plus tard dans
(1) Traité des affections vaporeuses du sexe. Paris, 1758.
(2) Vapeurs et affections vaporeuses, 1760-1763, an VIT.
(3) Recherches h'storiques el médicales sur l'hypochondrie. Th. de Paris, 1801. — Traité des maladies nerveuses ou des vapeurs et particulièrement de l'hystérie et de l’hypochondrie. Paris, 1816, 2 vol. in-8°.
(4) Hypochondrie-spleen ou névrose trisplanchnique ; observations relatives à ces malades, el leur trailement médical. Paris, 1841, in-8°, 6° V. aussi F.-M. AupouarD. Des congeslions sanguines de la rate, ou des obstructions de ce viscère, vulquirement appelées en Anglais spleen. Paris, 1818.
(5) l'he Anatomy of melancholy. By Dsmocrrrus junior, 1621, 6 th ed. Nou nous proposons de revenir sur ce curieux ouvrage inconnu du public français.
(6) Trad. par Dineror, etc. 1748.
Arnold (1), Cullen (2), Harper (3), Rowley (4), A. Crichton (5), John-Mason Cox (6), Perfect (7), Pargeter (8), Haslam (9), parmi les modernes.
Cependant Erasme Darwin (10) dans sa Zoonomia, ouvrage qui eut un grand succès à l’époque en Angleterre et en France, parle dans sés maladies de l’irritation, section des maladies de la volition, du taedium vitae. I l'appelle aussi ennui (en fran- Çais) et irksomeness. À un degré léger, l'ennui serait un motif d'action, mais plus prononcé, il déterminerait le dégoût de la vie et le suicide. Deux de ses observations sont curieuses (Obs. V et VI). Il prend même soin de distinguer le suicide d'un jeune homme qui s’ennuyait de naissance, de celui d’un autre qui avait des idées de culpabilité et de suicide intermittentes. « Par conséquent, dit Darwin, ce dernier cas appartient à la Mania: mutabilis et non pas au taedium vitae. »
Remarquons en passant qu’à aucun moment il ne donne le nom de spleen à cet ennui.
L'opinion de Darwin reste isolée. Et cependant, nous nous le rappelons, Sauvages donnait comme exemple frappant de suicide par mélancolie anglaise, celui du colonel Townshend qui s'était tué devant le docteur Cheyne « après avoir donné des preuves éclatantes qu'il était rentré en lui-même. »
Nous avons retrouvé dans le Traité de Cheyne cette obser-
(1) Observalions on {he nalure, kinds, causes and preventions of insanity, üunacy or madness. London, 1786.
(2) Eléments de médecine pratique, 2 vol. 1787. (3) À lrealise on he real cause and cure of insanity, etc. London, 1789. (4) À Trealise on female, nervous, hyslerical, hypochondriacal, bilious, convulsive, diseases; apoplexy and palsy ; wilh thoughts ou madness, Suicide, ete. *‘London, 1788. — Trealise on madness and suicide, 1804 et 1813. () An inquiry into (he nature and origin of mental derangement, ete. London, 1798, 2 vol.
(6) Practical observations on insanity. London, 1804. (7) Observalions on maniacal disorders. London. (8) Observations on madness and melancholy. London, dis 2*"éd. (9) Annals of insanily. London, 1805.
(40) 1801. t. IV, cl HT, KT, IL.
vation, capitale pour Sauvages et pour tous ceux qui l'ont suivi dans la voie de la mélancolie anglaise.
Le très honorable colonel Townshend, souffrant depuis longtemps de vapeurs, c’est-à-dire de troubles gastro-intestinaux variables, avec vertiges, faiblesses, évanouissements, etc... sans manifestations mentales d'aucune sorte, même pas hypocondriaques, réunit un jour, autour de son lit, Cheyne et deux de ses confrères. Il leur déclare alors qu'il possède un pouvoir singulier, celui de pouvoir mourir à volonté et qu’il se propose de le leur démontrer sur l'heure. Aussitôt, il ferme les yeux, pâlit, se refroidit. Les médecins lui tâtent le pouls et la région précordiale : les battements faiblissent, puis ils n’en perçoivent plus aucun. Cet état se prolongeant-et leurs médications n’amenant aucun résultat, les trois confrères allaient se retirer, le laissant pour mort, passablement déconfits et, semble-t-il, assez penauds de leur rôle dans l'aventure, lorsque, graduellement, ils voient revenir les couleurs, la chaleur et la vie chez le colonel. Puis, celui-ci Su le cours de sa maladie, comme devant, et, trois mois après, meurt. L'autopsie révèle un cance) du gros, intestin. |
Voilà done ce cas fameux, et ce que Sauvages entendait par se suicider, « après avoir donné des preuves éclatantes que lon est rentré en soi-même. »
Légèreté de la part de Sauvages, ignorance de la langue ou trop grande confiance dans un traducteur incapable ? Quoi qu'il en soit, la réputation de Cheyne et.des médecins anglais était faite auprès des aliénistes français, et tous, ou à peu près (a) continuaient à répéter que la maladie anglaise, le suicide réfléchi, n'avaient nulle part été mieux décrit que par les nee cins d'Angleterre, et surtout par le D’ Cheyne.
(1).Prver, en effet, déclare qu’il a été déçu dans ses recherches par le livre de Cheyne. « J'aurais surtout cru pouvoir trouver quelques lumières sur cet objet, dans le traité de Cheyne, sur la maladie dés Anglais, mais j'ai été trompé dahs
“mon attente: » (Notea son premier-article de la Médecine éclaü'ée). Au moins, lui, était allé aux sources: Of, les passages.-cités.où Cheyne est mentionné. ,
fe
« La médecine », disait un de nos maîtres, en faisant allusion à la nécessité où nous sommes de ne pouvoir contrôler tous les principes médicaux sur lesquels nous nous appuyons, « la médecine est une des nombreuses religions révélées. »
Il y eut pourtant d’autres causes que le contre-sens de Sauvages pour propager la légende du suicide raisonnable des Anglais. +
On découvre, en effet, que presque tous les voyageurs de l’époque sont frappés par le grand nombre de suicides dont ils entendent parler à Londres. Les Anglais leur déclarent qu'ils se tuent quand ils ont assez de la vie, et cela froidement.
Le récit de Martin Nogué est bien significatif à cet égard :
Saurais-je me flatter de connaître un peu les Anglais, si je n'avais eu plusieurs exemples du mépris qu'ils font de la mort ? et peut-on rester un an, comme j’ai resté en Angleterre, sans entendre dire que telle ou telle personne de l’un et l’autre sexe vient de s’égorger, de sesnoyer ou de se pendre ? Les Anglais prennent si facilement et si souvent pour peu de chose la résolution de se faire mourrir, et exécutent avec tant de ponctualité cette résolution, qu'ils ont même des coutumes qui varient selon le temps, pour se défaire de la vie. Si cette coutume veut qu'une année on se tue par le couteau ou par le pistolet, la plupart suivront cette méthode, comme d’autres celles de se pendre ou de se noyer selon l’usage d’une autre année. Un caractère aussi singulier ne laisse pas de donner de l’embarras à ceux qui en veulent chercher les causes.
On prétend que leurs passions violentes, leur fierté, leur férocité, leur mélancolie, leurs chagrins, dont ils s'occupent plus que les autres nations, enfin leur indifférence pour la vie dès qu’elle ne leur est pas agréable, les déterminent sans peine à se détruire, et qu'ils sont d’autant plus encouragés par tant d'exemples d’une mort volontaire qu’ils voyent tous les jours devant eux, Cette fureur est devenue si commune parmi eux, que les gens les plus sensés ne la désapprouvent pas. Un Anglais m'entretint un jour... sur la résolution qu'on doit prendre de se donner la mort quand la vie pous paraïssait insupportable.
: HISTORIQUE. 43 à NT
« Pourquoi voulez-vous, disait-il, qu’un homme accablé des misères « qui infectent sa vie, n’en arrête pas le cours ? Y a-t-il rien de plus « naturel que de sortir d’une prison qui nous gêne cruellement ? et ce « petit instant qui nous fait passer de la vie à la mort est-il si terrible « pour ne pas nous encourager à nous délivrer des peines que nous ne « pouvons plus supporter. Je ne dis pas, ajoutait-il, qu'un homme pour « la moindre affliction, suive le penchant d’une capricieuse idée qui lui « fait désirer la mort ; mais lorsqu’après une mûre et solide réflexion, «« dénuée de préjugés, il conclut, que les maux qu'il est condamné « à souffrir, l’emporteront infiniment sur les plaisirs que la yie pourra « lui offrir ; qui peut l'empêcher de se donner la mort ? Nous autres « Anglais, ne croyons pas qu’une disgrâce de Cour ; qu'une perte de «< biens, et tant d’autres accidents qui déconcertent entièrement les « autres nations, doivent nous faire prendre cette résolution, n’y même « nous attrister, puisque ces petits revers ne s'opposent point à notre « tranquilité ; mais que la mort est préférable à la vie dès que cette tran- « quilité nous est ravie par des malheurs qui sont sans remède : voilà « comme pensent la plupart des Anglais, et même tous ceux qui se « piquent de bon sens et de raison au-dessus du commun. » (x).
S. Lesage, Gênevois, parlait dans le même sens et donnait cette explication : « C'était l'opinion du roi Charles Second, que le bœuf rôti et la lecture de la sainte Ecriture faisaient le malheur de l'Angleterre » (2). Le Motraye y voit l'effet certain « de la nature du climat humide et nébuleux » (3). Pour Muralt, c'est « la bière, les aliments qui sont trop succulents et surtout l'épaisseur de l'air et la fumée de charbon qu'on y respire » (4). Réflexions de même nature dans Saussure et l’abbé Dubos (5).
Enfin, Voltaire dans son Projet d'une lettre sur les Anglais (6), se montre très frappé par le suicide d'une certaine
(4) Voyage et aventures de Martin Nogué en Europe La Haye, 1728.
(2) Quelques remarques sur l'Angleterre, 1718, p. 133 (citée par G. Laxson dans son édition critique des Lettres philosophiques de VorratRe. Paris, 1909.
(3) Voyage en Europe, ete., 1777 et 1732, t. HI.
(4) Lellre sur les Français el les Anglais et les voyages, 1725, liv. IV (Laxsox).
(5) Réflexions critiques sur la Poésie et sur la Peinture, 2° t., sect. XIV ; éd. 4760, t. II, p. 238-239 Laxson).
(6) Lettres philosophiques ou anglaises, éd. G. Laxsonw, t. IT, p, 261. Cette lettre a probablement été rédigée en mai ou novembre 1728 (G. L.).
Molly, et surtout par l'indifférence des Anglais devant cet événement. H pousuit ainsi
… Un fameux médecin de la Cour, à qui je confiai ma surprise, me dit Œœue j'avais tort de m’étonner, que jé verrais bien autre chôse aux mois de novembre et de mars ; qu'’alors on se pendait par douzaine ; que presque tout le monde était réellement malade dans ces deux saisons, et qu’une mélancolie noire se répandait sur toute la nation : car c’est alôrs, dit-il, que le vent d’Est souffle le plus constamment. Ce vent est la perte de notre île. Les animaux en souffrent et ont l’air abattu. Les hommes qui sorit assez robustes pour conserver leur santé dans ce maudit vent, perdent au moins leur bonne humeur. Chacun a le visage sévère et l’esprit disposé aux résolutions désespérées..
Montesquieu donne à cette idée, très répandue comme on l’a vu, une formule qui en fera la fortune :
Nous ne voyons point dans les histoires que les Romains se fissent mourir sans sujet : mais les Anglais se tuent sans qu'on puisse imaginer aucune raison qui les y détermine ; ils se tuent dans le sein même du
:bonheur. Cette action, chez les Romaïns, était l'effet de l'éducation ; . elle tenait à leurs manières de penser et à leurs coutumes : chez les . Anglais, elle est l’effet d’une maladie ; elle tient à l’état physique de la machine, et est indépendante de toute autre cause.
Il y a apparence que c’est un défaut de filtration du suc nerveux ; la machine dont les forces motrices se trouvent à tout moment sans action, est lasse d’elle-même ; l’âme ne sent point de douleur, mais une certaine difficulté de l’existence. La douleur est un mal local qui nous porte au désir de voir cesser cette douleur ; le poids de la vie est un mal qui n’a pas de lien particulier, et qui nous porte au désir de voir finir cette vie.
Il est clair que les lois civiles de quelques pays, ont eu des raisons pour flêtrir l’homicide de soi-même : mais en Angleterre, on ne peut päs plus le punir qu'on ne punit les effets de la démence (1).
Or, comme au xvin° siècle les statistiques n'étaient pas établies avec plus de rigueur d’un côté du détroit que de l’autre, il est impossible de faire la lumière sur cette plus grandé facilité que
() De l'Esprit des Loi, t. LI, liv. XIV, ch. XII, Â48.
les Anglais auraient eu à se tuer en comparaison des autres peuples d'Europe. Ce ne sont pas les récits des voyageurs qui pourraient peser d’un poids quelconque dans la solution du problème. Car, ainsi que le fait remarquer Pinel, cette espèce de suicide « ne pouvait être constatée que par des observations exactes de médecine. »
Mais on comprend maintenant la genèse de la légende médicale du spleen. D'une part, tous les voyageurs s’accordaient à affirmer le caractère singulier du suicide chez les Anglais. D'autre part, les Anglais surnommaient volontiers leur spleen, la maladie anglaise, et l’attribuaient autant à leur régime qu'à leur climat (1). Deux choses que les voyageurs étaient à même de contrôler et dont ils souffraient, probablement, dès leur arrivée. Il n’en fallait pas plus pour établir une opinion ferme, universellement admise et... scientifique. Elle est encore courante parmi les gens du monde (2).
Le mot, coômme on sait, fit fortune. Il commença alors une carrière littéraire
à vrai dire, avait-il jamais été autre chose que littérature ? — qui n'est pas près de finir.
Le Dictionnaire de l'Académie l'admet en 1798 : état de consomption, dit-il, avoir le spleen, être dévoré par le spleen. Volney écrit spline. Voltaire emploie dans ses Dialogues (3), Grimm dans sa correspondance (4), Delille dans ses poèmes (5), de Bezenval le donne en titre à l’un de ses contes (6).
: (A) -Morbus Anglieus (R. G. Harvey), Cheyne reconnaît dans sa préface que tous les étrangers lancent et reprochent à l'Angleterre d’être le pays du spleen,.fhe English malady. 11 déclare que c’est pourquoi il a choisi cette expression comme titre à son ouvrage, afin de mieux en montrer la gravité croissante à-ses compatriotes. ,
(2) De leur côté les Anglais, à la même époque, parlaient couramment du French bore, de l'ennui français ; pour eux, {he malady of «ennui» était.essentiellement française (4 new english diclionary on hislorical principles. JAMES A.-H. Murray. Oxford, 1897). On a d'autres exemples de cette réciprocité dans l'attribution de qualités soi-disant nationales. Partir à la française, signifie pour les Anglais, quitter une société sans se faire remarquer. Etc.
(3) Dial., XXIV, 17.
(4) Correspondance, L, 1, p. 224.
(5) Convers., I.
JE passe dans le langage habituel avec la signification d'un ennui sans cause et de dégoût de la vie (1). Les romantiques le mettent à la mode.
Cet homme ainsi reclus vivait en joie ; à peine Le spleen le prenait-il quatre fois par semaine (2).
Il figure dans le dernier volume du Théâtre en liberté, de Victor Hugo, en tête d’un petit drame du suicide. Baudelaire, Verlaine, puis, après eux, presque tous les poètes intitulent spleen au moins une de leurs pièces de vers, où ils se montrent ennuyés et dégoûtés de tout, sans raison. Aujourd’hui, dans le langage mondain, il cède le pas au mot neurasthénie.
Tandis qu'il se démode en Angleterre, au point que les Anglais d’aujourdhui ne l’entendent plus, son succès devient européen. En 1766, Christian VII de Danemark, parlant de la mélancolie de sa femme Caroline-Mathilde, princesse anglaise, s’écriait : « Laissez-là tranquille, vous voyez bien qu’elle a le spleen ! » (3). Eugène Oniéguine, héros de Pouchkine éprouve « la candra russe, le spleen des Anglais, un ennui incurable. » IL est encore usuel dans les littératures d'Allemagne, d'Espagne et d'Italie.
Et, partout, il garde sa physionomie exacte. On ne le modifie, ni dans son orthographe, ni dans sa prononciation. Le spleen entre dans les littératures sans se déformer, comme si le seul aspect du mot évoquait une atmosphère d'inconfort moral, pénétrante ainsi que la brume de sa patrie, et que c’eût été en affaiblir le sens que de le naturaliser.
(4) Dict. de l'Académie, 1878. — Dictionnaire de Lrrrré. — Dict. étymologique de HarzreLn, DARMESTETrER et THomas. (2) A. ne Musser. Mardochée, IL:
(3) Wyzewa. Quelques figures de femmes : Caroline-Mathilde et Struensee. Paris, 1908. |