‹ Contribution à l'étude des perversions de l'instinct de conservation: le spleenChapitre 9 sur 18 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Né d’une légende et d’un contre-sens, le spleen est-il toutefois une réalité clinique ?

Il est impossible de se faire une opinion bien fondée avant d'avoir examiné les exemples donnés par les auteurs. Peu nous importerait que le mot spleen fut un non-sens appliqué à une forme de mélancolie suicide, si les faits compris sous cette dénomination constituaient véritablement une catégorie particulière dans les modes de destruction de soi-même.

Nous avons réuni dans une première partie, et suivant leur ordre chronologique de publication, les observations déjà signalées dans le cours de notre historique. Les observations inédites sont présentées ensuite dans une deuxième partie de ce

même chapitre.

Observations déjà publiées.

Observation I. — Pine (1791). — Obsession-suicide précédée de dépression physique et mentale.

M..., tailleur d’habits, âgé d’environ 36 ans, et naturellement sombre et mélancolique, était marié depuis cinq ans ; et quoiqu'il eût fait précédemment quelques pertes qui l’avaient sensiblement affecté, ses affaires étaient dans le meileur ordre. Il vint me consulter vers la fin d'octobre 1783, sur un défaut d’appétit, Sur une tristesse excessive dont il ne

pouvait démêler la cause, et sur une grande envie qu'il avait, disait-il, d’aller se précipiter dans la rivière. Il ajouta qu'il avait toute l’aisance qu'il pouvait désirer ; que sa femme ne cherchait qu'à le rendre heureux ; qu'il avait d’ailleurs un enfant qu'il chérissait tendrement ; mais que malgré lous ces avantages qui l’attachaient à la vie, il éprouvait une envie extrême de se détruire. Je crus d’abord que des embarras dans les premières voies et un état bilicux entretenaient ces dispositions morales ; je lui fis donc administrer pendant sept à huit jours des bouillons d'herbe avec un sel neutre, et je fis succèder pendant le même espace de Lemps, l’usage du petit lait. Il évacua une grande quantité de matières bilieuses ; et quoiqu'il fût toujours taciturne, il avoua qu'il se portait miéux : les idées de destruction reparurent rarement pendant le cours de l'hiver, et il en fut parfaitement délivré pendant la belle saison.

Vers le déclin de l'automne 1784, les affections tristes et mélancoliques se renouvelèrent avec plus de force que l’année précédente. fl vint me trouver plusieurs fois chez moi, la tête comme égarée et pleine des plus noirs pressentiments. Il me répéta toujours qu'il n’avait à se plaindre de personne ; que ses affaires étaient en bon ordre ; mais qu’il sentait que sa tête se perdait (c'étaient ses propres expresssions), et qu’il ne poüvait plus résister au désir de s’aller noyer. Il ajoute que si sa femme et son enfant ne l’attachaient à la vie, il aurait déjà exécuté ce projet. Il me raconta inême que toutes les fois qu'il passait sur le Pont-Neuf pour ses affaires, il était sur le point de se jeter à la Seine. Les remèdes ‘employés l’année précédente avec quelque succès, furent répétés, et ‘j'avoue que je-me livrai peut-être à une trop grande sécurité sur son compte, en avertissant cependant ses parents de le surveiller. Toutes mes exhortations étaient inutiles ; et sa réponse unique était qu'il convenait de ses torts, mais que sa tête s’égarait, et qu’il avait une envie suprême de s’aller noyer. Je le trouvai un jour au Luxembourg, se promenant tristement avec son enfant, âgé de 4 ans, el ses premières paroles furent, que s’il n’avait pas craint de laisser son enfant tout seul, il se serait déjà jeté dans le bassin pour se noyer, et il ajouta d’un ton ferme que cette -envie était devenue. presqu'insurmontable. Trois jours après il sortit pour aller. porter un habit neuf qu'il venait de faire, et il dit à sa femme qu'il allait revenir ; mais bientôt après on s’aperçut ‘qu il avait laissé sa montre, ses clefs et un peu d'argent qu'il avait dans sa bourse. On n entendit plus parler de lui, mais quelques jours après ‘son cadavre fut déposé à la morgue avec ceux de quelques autres per- ‘sonnes qu'on ‘avait trouvées noyéés en Seine.

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Observation II. — Prnez (1791). — Déceptions. — Idée fixe de se donrier la mort. — Tentatives réilérées pour s'en guérir .— Suicide probable.

Un jeune homme âgé d'environ 22 ans, et abandonné de ses parents païce qu'il avait refusé de prendre l’état ecclésiastique, vint de Normandie à Paris en 1785 ; on chercha à le placer dans quelque maison d'éducation, et il fut réduit enfin à se retirer à Gonesse, chez un maître de pension, qui était un vieux prêtre et dont il gagna bientôt la confiance par ses bonnes mœurs et sa capacité. Il ne paraissait désirer rien de mieux ; mais après deux ans de ce séjour, son père l'engagea par des promesses séduisantes, à venir le rejoindre. Cette brillante perspective se réduisit à devenir précepteur des enfants d’un huissier ; le jeune homme à son arrivée en Normandie en conçut un si grand déplaisir, qu'il reprit sur-le-champ la route de Paris, et qu'il trouva le moyen quelques mois après d’occupér son ancienne place de Gonesse et d'y recevoir de nouveaux témoignages d’attachement et de bienveillance.

La démarche que son père venait de lui faire faire, et le seul espoir de devenir un jour huissier, qu'on avait ouvert à son ambition, aigrirent vivement son caractère, et quelques jours après son retour il se sentit assaïlli par les idées les plus mélancoliques. Le dégoût de la vie et des projets de mort volontaire suivirent de près. Il monta plusieurs fois en haut de la maison dans le dessein de se précipiter, mais manquant de courage, il prit le parti de charger un jour son fusil pour se fracasser la tête ; il balança encore et il vint consulter à Paris un de ses amis qui me fit part de son état. Les invitations les plus pressantes et les propos les plus encourageants furent mis en œuvre pour l’engager à revenir auprès des bonnes gens dont il était tendrement chéri et pour écarter les idées noires et mélancoliques dont il était obsédé. Il revint en effet dans son ancien séjour ; mais le désir de se donner la mort se renouvelant de jour en jour avec une nouvelle force, il quitta ixrévocablement Gonesse et il vint à Paris, toujours poursuivi par ses projets de destruction.

: Un régime relâächant et doux fut mis en usage ; mais il fut aisé de voir que l’idée principale sur laquelle roulait sa mélancolie était très profondément gravée dans son esprit, et qu’on ne pourrait la combattre que par les plus puissants objets de diversion. Il n'était point assez riche pour entreprendre quelque voyage, ou du moins ses parénts ne voulaient rien fournir, et il ne restait guère d’autres ressources à employer que celle d’un travail de corps vif et soutenu. Le jeune homme, qui sentait toute l'horreur de sa situation, s’y prêta de bonne grâce ; et comme il

n'était point connu à Paris, il se présenta, assez mal vêtu, au Port au Blé, pour travailler à la journée. Après deux jours entiers de persévérance, il se trouva si excédé de fatigue, qu'il fut obligé de renoncer à ce genre de travail. Je lui conseillai alors de se Jouer chez un maître maçon à titre de manœuvre, et il fut recommandé par une dame bienfaisante, à un homme de Ville-d’Avray qui entra parfaitement dans les vues qu'on lui proposait avec d’autant plus de plaisir, que le jeune homme pouvait se rendre utile à l'éducation de ses enfants. 11 fut donc bien accueilli dans cette maison, où il était nourri et payé à raison de vingt-cinq sols par jour, et il avait en outre la liberté de travailler à sa volonté. Ce train de vie, partagé entre l'étude et le travail du corps, paraissait très propre à produire une heureuse diversion, s’il avait pu être continué avec persévérance ; mais il s'était à peine écoulé quinze jours que le malheureux jeune homme, toujours prêt à porter sur lui une main homicide, revint à Paris trouver son ami, en lui réitérant, les larmes aux yeux, qu'il ne pouvait plus résister au penchant qu'il- avait d’attenter à sa vie. Les reproches graves qu'il reçut l’engagèrent encore à revenir à Villed’Avray ; mais ce ne fut que pour peu de jours ; et il fit une nouvelle absence, pendant laquelle on fit de vaines recherches : on n’en a plus entendu parler, et on ne peut douter qu’il ne se soit jeté en bas du pont de Sèvres dans la Seine.

Observation III. — PineL (1791). — Alcoolisme. — Caractère triste. — Deux accès de dépression avec tendances au suicide. — Guérison subite des idées de suicide par la peur d’être tué.

Un homme de lettres, âgé d'environ trente-quatre ans, et sujet à des excès d’intempérance, avait éprouvé une fièvre tierce, pour laquelle il avait réclamé mes soins, et dont il avait été heureusement guéri. L’automne suivant, sa mélancolie naturelle augmente beaucoup, et je l’entendis souvent parler de sang-froid du projet de finir, par une mort volontaire, une vie peu fortunée. Je ne parlerai point ici de diverses circonstances qui me firent regarder comme coupable, s’il venait à avoir lieu, un attentat contre sa vie, commis dans toute la plénitude de la raison, et également réprouvé par la morale et les lois ; mais un incident particulier fit voir que cette envie de se détruire tenait à un égarement de l'esprit produit par un état de maladie.

Il voyagea, en effet, à Londres quelque temps après, et ce séjour développa, avec un nouveau degré d'énergie, sa mélancolie naturelle et la résolution d'accélérer le terme de sa destinée : il se rendit donc un soir

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sur la pointe de cette ville pour se précipiter dans la Tamise ; mais un peu avant, il fut attaqué par deux voleurs qui se mirent en devoir de fui tout enlever. Il se défendit avec courage, et il fit de si grands efforts qu’il parvint à s’arracher d’entre leurs mains, non sans éprouver le plus grand trouble et la plus grande frayeur. Mais ce qu'il y eut de singulier, ce fut que cette sorte de combat changea entièrement la chaîne de ses idées, et qu'il s'en revint chez lui entièrement délivré de l'envie qu'il avait de se détruire. Sa guérison a été si complète, que revenu à Paris, et souvent réduit à des alternatives de détresse, il n’a plus songé aux projets de destruction dont il était sans cesse obsédé. C’est une folie réelle qui a cédé à l’impression de terreur produite par une attaque : imprévue.

Observation IV. — Monkau DE LA SAnTHE (1798) — Changement : brusque de situation sociale. — Dépression avec idées vayues de sui-

cide. — Guérison apparemment provoquée par la nécessilé de gagner sa vie.

Me X..., âgée de 4o à 50 ans, à laquelle sa position sociale donnait une de ces existences factices dont le cercle est si étendu, perdit, il y a quelques années, une partie de sa fortune. La position qui lui restait pouvait encore suffire à la satisfaction de ses premiers besoins.

Maïs l’état de repos et d’ennui qui détermine la privation de sensations pour lesquelles l’action du système nerveux était habituellement excitéc et renouvelée, conduisit bientôt à une véritable consomption.

Alors, la malade vint à perdre les débris de la fortune qui lui restait et se trouva plongée dans l’indigence et la misère.

Ce nouveau revers fut un véritable moyen de guérison.

Me X..., que des opinioms religieuses enchaînaient à la vie malgré son désir de la perdre, fut obligée de se livrer avec activité à la recherche de quelques ressources qui puissent au moins remplacer une partie de celles qu’elle n’avait plus. |

Une place dans un hôpital vint à se présenter. Les démarches pour l'obtenir, l'espoir, le désir, les craintes, les inquiétudes, toutes ces passions qui se firent alors sentir, donnèrent un nouveau degré d'énergie à une sensibilité presque éteinte par la paresse et le repos, et qui se ranima par le courage et par le malheur.

La malade, parvenue au but qu'elle voulait atteindre, a joui dans sa nouvelle position d’une santé parfaite, et tient fortement à une existence qu’embellisent, agrandissent et entretiennent un nombre suffisant de sensations et de travaux.

Cette observation et les considérations auxquelles je la réunis, méritent peut-être de fixer l'attention des médecins, que les circonstances mettront dans le cas d'observer et de traiter la consomption. En même temps, - elles me paraissent prouver, comme les observations qui les précèdent, . combien les bornes de l’art de guérir sont resserrées pour le médecin qui ne voit, dans la thérapeutique, qu’une simple matière médicale, et qui, concentré dans la sphère de quelques doctrines de la science qu'il prend pour la science même, limite, isole la médecine, la réduit à l’art des formules, à un métier stérile pour le malade, et dont le prétendu guérisseur use malheureusement et abuse à son gré.

Observation V. — ERASME Darwin (1801). — Suicide réfléchi par sentiment de l'insipidité de la vie et exécuté à l'heure fixée quatre jours auparavant. |

Lord Sc... envoie chercher un lundi son ami M. Auson (ami du D’ Perfect qui rapporte l’histoire à E. Darwin), et lui dit : « Vous êtes le seul ami que j'estime au monde, par conséquent j'ai résolu de vous faire savoir que je suis fatigué de l’insipidité de la vie et que j'ai l'intention de l’abandonner demain. » M. Anson, après avoir longuement causé avec lui, déclare à Lord Sc... qu'il est obligé de s’absenter de la ville jusqu’au vendredi suivant. Il ajoute : « Comme vous me manifestez de l’amitié, faites-moi cette dernière faveur : je vous en prie, vivez jusqu'à mon retour. » Lord Sc... pensa qu'il s'agissait d’un pieux artifice destiné à gagner du temps, mais accepta néanmoins, à condition qu'il soit de retour à quatre heures le jour indiqué. M. Anson ne fut pas de retour avant six heures, et comprit par l'attitude des domestiques, que le fait était accompli. Il se rendit à la chambre de son ami et trouva le corps de celui-ci penché sur le bras d’un grand fauteuil, avec un pistolet par terre à côté de lui. La balle avait traversé la voûte palatine pour atteindre

le cerveau.

Observation VI, — ErAsME Darwin (1801). — Ennui de vivre datant de l'adolescence, — Suicide nettement différencié d'un suiridé délirant.

Deux jeunes hommes, de 24 et 25 ans, jouissant d’une fortune consi dérable, se tuent d’un coup de pistolet, sans que leurs familles puissent découvrir le mobile de cette action brutale. |

Je connaissais l’un d’entre eux depuis longtemps et je savais qu'il

avait toujours exprimé son dégoût de la vie. A 18 ans, il se plaignait de ne pouvoir se distraire. Il essaya d'étudier le Droit à Cambridge, et ensuite, sur mon avis, quitta l'Angleterre pendant un an ou deux, mais s’en revint mécontent de toutes choses. Comme il présentait une éruption sur une partie de son visage, qu'il tentait probablement de faire disparaître par des applications externes, je fus induit à attribuer cete ennui perpétuel à une douleur ou à une sensation désagréable d’un foie malade.

L'autre jeune homme se tira un coup de pistolet dans son lit, et j'appris que l’on trouva écrit sur un morceau de papier sur une table : « Je suis impotent, et par conséquent, pas apte à vivre. » D'où il y avait raison de conclure que ceci était l’hallucinatio maniacalis, l’idée délirante, qui l'avait incité à se détruire. Ainsi donc, ce cas appartient à la mania mutabilis et non pas au faedium vitae.

Observation VII. — Marney (1816). — Tristesse et idées de suicide depuis l'adolescence. — Activité physique et intellectuelle conservée jusqu'à la fin. — Suicide réfléchi.

Le fils d'un chirurgien célèbre, doué des plus excellentes qualités, chéri de ses parents, de ses amis, ct destiné par ses talents à succéder à la réputation de son père, avait manifesté dès l’âge de raison, une disposition à la mélancolie suicide. Lorsqu'on parlait en sa présence de personnes qui venaient de se donner la mort, il témoignait, par ses propos, l’assentiment qu'il donnait à cet acte de délire. Il était habituellement pensif, sans être ennemi de la société et des plaisirs qu’elle procure ; il préférait poutant être seul ou avec son intime ami. Ses études médicales étaient terminées ; il allait, après un long séjour dans l’étranger, revenir dans sa patrie, où l’amitié, la confiance publique et le bonheur devaient le fixer, quand tout à coup il prend l’irrévocable résolution de terminer sa vie, que tant de circonstances réunies auraient dû lui rendre chère. Lui-même, la veille de son horrible exécution, en instruisit son malheureux père par une lettre attendrissante ; il invita, par une autre lettre, les parents chez lesquels il était logé et dont il était tendrement aimé, à ne faire aucune recherche à son égard, parce qu'il a pris toutes les mesures nécessaires pour les rendre inutiles ; en effet, son corps n'a pu être retrouvé.

Observation VIII. — RouBaun-Luce (1817). — Nature impressionnable, imaginative el exaltée. — Suicide 15 jours après -un mariage d'inclination dans un accès mélancolique, avec idées d’indignité,

M..., fils d’un homme opulent, avait atteint sa vingtième année. Ses parents l’idolâtraient. La bonté de son cœur lui avait acquis de vrais amis. Le bonheur domestique, si rare, et le seul qui ne soit point factice, lui était réservé. Les charmes de son esprit le faisient rechercher ; tout semblait lui sourire.

Mais une sensibilité excessive, une imagination ardente, la lecture continuelle des ouvrages qui peignent les sentiments d’un monde idéal, lui présentaient la société sous un point dé vue désolant. Son existence, remplie d’amertume, devenait de plus en plus douloureuse.

Désenchanté de tout, il avait pris la résolution d'aller vivre seul à la campagne, bien décidé à tranche ses jours si le dégoût universel le poursivait dans sa retraite. Prêt à réaliser ce funeste projet, il se passionna tout à coup pour une personne digne de sa tendresse.

À l'instant même, les atteintes de misanthropie disparaissent, et avec elles s'enfuit l’idée d’une fin prématurée.

Sûr d’être aimé pour lui-même, il demande et obtient la main de celle qui possède son cœur, et tout le monde le croit au comble du honheur.

. À peine quinze jours s'étaient écoulés au milieu des plaisirs, du moins en apparence, et déjà son âme était tourmentée par une secrète inquiétude, par le sentiment profond de l’ennui. Dans ses rêveries, il imagine qu'il fera le malheur d’une épouse chérie ; alors l’idée de la mort vient frapper de nouveau son esprit égaré. Cette fatale idée le poursuit sans cesse. Il fait d’inutiles efforts pour la repousser, et met enfin un terme à sa triste existence. On trouva un écrit où il avait tracé ses souffrances

et la cause de son suicide.

Observation IX. — AncraumE (1818) — Tristesse et idées de suicide - après le mariage. -— Suicide dans un parorysme anxieux.

M..., âgé d'environ vingt-sept ans, natif de la Bourgogne, également favorisé de la nature et de la fortune, aimait passionmément une demoiselle. Depuis longtemps il sollicitait en vain l’assentiment de ses parents pour l’épouser : mais enfin l’amour triomphe, et cet heureux amant se vit au comble de ses vœux. Un mois était à peine écoulé depuis son ma-

OBSERVATIONS. 55 te ne ne rt tan riage, que tout à coup il tombe dans la tristesse, le dégoût de la vie et l’affreux penchant au suicide. Tout ce que peut suggérer la tendresse d’une jeune épouse aimante, la sollicitude de toute une famille dont il était chéri, fut mis en œuvre pour le distraire de ses sombres idées et le réconcilier avec la vie : peine inutile ; ce malheureux est toujours abimé dans son horrible mélancolie. Il quitte la Bourgogne et vient à Paris avec son frère, qui l’aimait beaucoup, pour consulter les médecins sur son état. Le lendemain de son arrivée, il se rend chez le docteur Esquirol, lui expose sa maladie, et lui promet de revenir le jour suivant se confier à ses soins dans son établissement. Le jour suivant arrivé, ce jeune homme sort de son hôtel dès six heures du matin, achète une paire de pistolets, rentre à sept heures, et propose à son frère de partir de suite pour Rouen : celui-ci lui objecte la parole qu'il a donnée au docteur Esquirol, ajoutant qu'il serait au moins convenable d'aller le prévenir de ce changement et le remercier de l'intérêt qu’il lui a témoigné... À l'instant, M... s’arme de ses äeux pistolets, et posant le bout du canon de l’un sur le front de son frère : « Si tu ne consens à partir avec moi sur-le-champ, je te brûle la cervelle avec ce pistolet, et me la brûle ensuite moi-même avec cet autre (qu'il tenait de la main gauche). » Le frère tombe à ses pieds sans connaissance : revenu de son évanouissement, il ne voit plus l’infortuné qui l’avait menacé : il ne tremble qu'il ne soit allé se donner la mort dans un lieu écarté ; il court aussitôt porter son signalement à la police, et demande qu'on fasse faire les recherches les plus actives pour le découvrir.

Le jour même, il reçoit de la police la nouvelle qu'on a trouvé dans la forêt de Sénart le cadavre d’un homme qui s’est brûlé la cervelle. Il se transporte au lieu indiqué, et, à douleur ! il reconnaît qu'il n'a plus de frère. .

Tout porte à croire que cette fatale mélancolie était produite par le dégoût de la vie, amené par la satiété des jouissances.

A peine M... vit-il les vœux de son amour exaucés ; à peine fut-il le maître d’un bien qu'il regardait comme devant faire sa félicité éternelle ; à peine les premières sensations des voluptés de l’hymen furent passées, il s'ennuya : sans doute, l’enchantement avait disparu ; la coupe du bonheur était épuisée ; et après les plaisirs dont il était rassasié, l'avenir ne pouvait plus lui offrir d’attrait nouveau.

M... avait lui-même, la veille de sa mort, confessé au docteur Esquirol que son dégoût de la vie n'était le résultat d'aucune maladie physique, d'aucune contrariété, d'aucune peine morale ; il lui affirma au contraire

qu'il n’avait de tous côtés que des sujets de contentement ; qu'il ne savait à quoi attribuer un changement aussi extraordinaire dans son âme et lui témoigna le plus vif désir de guérir.

Son frère, en venant annoncer au médecin la fatale catastrophe, lui fit une déclaration confirmative.

Observation X. — AncEAUME (1818). — Suicide réfléchi par dégoût de l'insipidié de la vie.

Philippe Mordaunt, âgé de 25 ans, cousin germain du fameux comte de Pétersboroug, paraissait né exprès pour le bonheur. Il avait un beau physique, de l’esprit, de la fortune, une naissance illustre, de grandes espérances el une maîtresse dont il était adoré. Nonobstant tant de sujets d’être heureux, le jeuné homme tomba dans l’ennui, le dégoût de la vie, et-résolut de terminer brusquement sa carrière.

Il paya ses dettes, écrivit à ses amis pour leur faire ses derniers adieux, et se brûla la cervelle. La raison qu'il donna d'une pareille conduite, tait que son âme était lasse de son corps, et que, quand on est mécontent de sa maison, il faut en sortir. Il semblait, dit l’auteur qui rapporte ce . fait, qu'il eût voulu mourir parce qu'il était dégoûté de son bonheur. - Ce jeune homme fit, avant de se suicider, des vers dans lesquels il

indiquait sa fatale résolution. Voici les quatre derniers traduits en français :

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L'opium peut aider le sage ; Mais, selon mon opinion,

Il lui faut, au lieu d’opium, Un pistolet et du courage (1).

Observation XI. — CazauvieiLH (1840). — Suicide d’un paysan de 53 ans, non molivé en apparence et sans signes de préméditation.

V. K.…., d’une constitution robuste, d'un tempérament sanguin, âgé de 53 ans, qui avait été toujours bien portant, vivait aisément de ses travaux de laboureur. Maïs saison, moisson, récolte, tout était pour son esprit inquiet et faible, sujet de mécontentement. Le 26 juin 1837, il travaille comme d'habitude, il n'est ni plus gai, ni plus triste qu’à

(4) Vourarre, Diclionnaire philosophique, art. Caton. Ce fait est aussi consigné dans l'Encyclopédie, édit. in-8°, an VII de la République. art. Suicide,

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Porumaire, il soupe avec sa nombreuse famille : il se couche avec sa femme qui ne découvre en lui aucun signe d'’agitation. Il se lève à - l'heure accoutumée, donne à manger à ses chevaux et se pend aussitôt dans son écurie, sans avoir pris même le temps d'en fermer la porte.

Observation XII. — BRIERRE DE BorsmonrT (1856). — Suicide prémédité depuis trois ans. — Idées d'humilité, impression de solitude morale. — Peur de la vie.

L'observation consiste en une lettre du suicidé

«Mes bons amis, je vous fais mes adieux, car j'ai résolu. de mourir. J’ai eu si peu d’agréments sur la terre, que je la quitte sans regrets. C'est une idée que j'ai depuis trois ans ; je me suis toujours dit que jamais je ne pourrais parvenir à être quelque chose par mes talents qui. sont nuls, par mon esprit qui ne vaut guère mieux. Végéter ainsi pendant trente ans ou quarante ans, peut-être plus, peut-être moins, ce n'est pas la peine de vivre ; el d’ailleurs je trouve trop monotone mon existence où je n'ai personne qui me comprenne, pas un cœur qui réponde au mien comme je le voudrais, pas de plaisirs qui me fassent oublier mes peines. Je sais que je suis encore jeune, et que tout cela pourrait venir ; je n'ai pas la patience d'attendre, et je suis très content d’avoir le courage de me délivrer de toutes les inquiétudes futures. Si j'avais eu un plus brillant avenir devant moi, j'aurais peut-être consenti à rester ; je serai certainement plus tranquille avec cinq ou six pieds de terre par dessus le corps que si j'étais debout. J'avais toujours résolu de ne pas passer trente-deux ans, si mon sort ne s’améliorait pas ; je ° ne manque donc pas à ma résolution, arrêtée depuis longtemps.

« Hors, mon père et ma mère et vous,-que j'ai toujours considérés comme mes amis les plus chers, je ne regrette rien dans ce monde. N'ayant jamais fait de mal à personne, ni commis aucune action que je puisse me reprocher, je crois fermement que je serai plus heureux dans l’autre. Le dernier service que je vous prie de me rendre, c’est de ne pas me laisser enterrer avant de vous être assurés que je suis bien mort. Je ne crains pas d’en finir, mais je serais très malheureux si je me réveillais entre cinq planches. Le moyen de lever toute incertitude sera de me faire ouvrir les quatre veines. On doit voir que ce n’est pas le désespoir qui me force à m'ôter la vie, car à mon écriture, il est facile de s’apercevoir que ma main ne tremble pas. »

Observation XIII. — Brigake De Boismonr (1886). — Ennui constitu tionnel. — Affectivité conservée. — Suicide après des préparatifs minulieux.

Un jeune homme de 25 ans, dans une position heureuse de fortune, vivant au milieu de sa famille, chéri de tous, avait été dès son enfance d’une humeur chagrine. Les années ne le changèrent pas ; il se montrait habituellement mélancolique et sombre, et lorsqu'on lui demandait la cause de sa taciturnité, il évitait les explications ; souvent il lui arrivait de faire des demandes du genre de celle-ci : « Dites-moi, vous ennuyÿezvous ? Pour moi, je m'ennuie beaucoup. » Il ne prenait que rarement part aux divertissements de ses amis et, dans ce cas même, il cédait à leurs obsessions. Il était toujours froid, réservé et très peu confiant. Il y à trois semaines, on le vit façonner la planche qui a servi à l'exécution de son projet ; interrogé sur l’usage qu'il voulait en faire, il se borna à répondre qu’on le verrait plus tard. Le jour de la catastrophe, il vint, comme d'habitude, s’informér de la santé de son père, déjeuna et ne reparut plus. Lorsqu'il fut trouvé au milieu des singuliers préparatifs qu'il avait imaginés pour ne pas ensanglanter le sol (rx), on s’aperçut qu'il avait écrit au crayon plusieurs recommandations sur les murailles et, que dans un petit coffre, étaient renfermées des lettres où il parlait de son funeste dessein : « Je vais aller dans le ciel avec ma mère et Eugène D..., si toutefois ceux qui se donnent la mort peuvent prétendre à un séjour céleste. Personne sur la terre n’aura de reproches à adresser à ma mémoire touchant l’honneur, la probité, la conscience, et je meurs satisfait sur ces trois points... Je regrette d’être inutile à mon pays et à mes parents. » Sur une boiïiserie, on lisait : « L'appareil de ma fin est dressé... Adieu mon père, mes frères; adieu parents et amis..…., s’il plaît à Dieu, nous nous reverrons dans l’autre monde. De ma main gauche, je tiens l’arme qui va m'y précipiter... Priez Dieu pour le repos de mon âme. »

Sur la planche en question, il avait écrit, faisant allusion à sa destination et à celle du panier : « Par ce moyen, la trace de mon sang ne souillera pas le carreau, et l'empreinte des quatre balles qui-vont me traverser, ne sera marquée que sur cette planche ; c’est déjà trop que la

maison de mon père soit le théâtre de ma mort. »

4) Vis-à-vis de son appareil était une planche, destinée à amortir les balles et, au-dessous, un panier rempli de son pour recevoir le sang (Note de Brixree px Borsmonr). ë

OBSERVATIONS. 59 a “ "",

Il écrivait au peintre qui venait de faire son portrait : « Quand vous recevrez cette lettre, je ne vivrai plus que dans le tableau que vous avez si bien exécuté. Mes yeux seront éteints, et mon image seule pourra rappeler à mon pauvre père ce qu'ils étaient primitivement. Au moment de quitter la vie, il faut que j'écarte la douloureuse pensée que je vais dire un éternel adieu à mes chers parents. Plus heureux qu'eux, il n’y aura de terrible que la séparation ; ma résolution exécutée, tout sera anéanti, imaginations, organes, et je serai inaccessible: à toutes les tentations. Cela ne suffit pas ; jamais l’égoïsme n’a eu de place dans mon cœur, et l’enivrante perspective du repos que je vais goûter ne m'’aveugle pas sur l’affliction dans laquelle je vais laisser mon père, mes frères. Puissent-ils trouver, dans mes traits si fidèlement reproduits par vous, un adoucissement à leur cruelle douleur ! Pemain, à dix heures du matin, j'aurai rendu mon âme à Dieu, si des circonstances indépendantes de ma volonté n'y mettent obstacle. »

Dans la lettre à son père, il dépeignait l'ennui qui l'avait toujours dévoré, et auquel il lui était impossible de résister plus longtemps, « car dans cette lutte, disait-il, je suis sûr de devenir la proie de la folie. »

Pour juger de la valeur de ces observations comme illustrations de spleen, dans le sens français du mot, nous nous placerons au point de vue d’un aliéniste de nos jours.

Dans quelle classe de psychopathies rangerait-il ces cas -de suicide, s’il avait eu à les examiner ? J

En premier lieu, il se serait montré plus curieux des antécédents de ses sujets. Il aurait fait des recherches sur leur hérédité et particulièrement sur l'existence d’une hérédité similaire. Ces recherches, fussent-elles négatives, il aurait pris soin d’en consigner le résultat. Puis, il se serait entouré de tous les témoignages de l'entourage afin de bien fixer le caractère habituel du malade. Etait-ce un timide, un douteur, un scrupuleux ; ou bien un violent, querelleur et impulsif, et sujet à commettre des excès d’intempérance ou encore un susceptible, méfiant et interprétatif » Jlaurait surtout tenu à se bien assurer qu'il n'avait pas déjà présenté des moments de dépression semblable ou plus légère. Très souvent, en effet, les variabilités périodiques

de l'humeur passent inaperçues, surtout dans certains milieux, si l’on ne se soucie pas d'orienter les souvenirs des familles de ce côté. Le suicidé avait-il des moments de tristesse sans cause apparente, de fatigue, avec découragement, misanthropie, ou seulement de l'irritabilité ? Etait-il, au contraire, à d’autres époques, gai, sociable, entreprenant, riche en projets ? La possibilité de vertiges, d’étourdissements, de perte subite de la mémoire aurait été envisagée. Enfin, on aurait voulu être minutieusement éclairé sur l’état du sujet les jours qui ont précédé l'acte final : sur les propos, les préoccupations hypocondriaques, la nature des sentiments douloureux ; les indices de réticence côncernant des hallucinations ou des idées délirantes. S'enquérir des modifications de l’activité, eut été le point capital sur lequel le médecin aurait exercé son talent d’investigateur. Car le sentiment du dégoût de la vie pourrait tout aussi bien être secondaire à une conviction d’impuissance, que primitif et indépendant de l’affaiblissement de l’énergie. Enfin, le suicide avait-il été vivement frappé par le récit d’un fait semblable ?

Il va sans dire que l’examen neurologique et des divers appareils& eut été pratiqué avec la plus grande attention, puisque nous supposons un clinicien compétent.

Alors seulement celui-ci eut été certain de ne pas se trouver en présence d'un cas de suicide chez un dégénéré obsédé et impulsif, un épileptique, un alcoolique, un délirant chronique, un mélancolique simple, un maniaque-dépressif, ou encore chez un organique. Il se serait bien gardé d’affirmer l’ennui primitif, et surtout de publier une observation ineomplète avant de s’être assuré qu'aucun point important de son enquête n'était resté dans l’ombre. | |

C'est pourtant ce que les anciens auteurs se sont contentés de faire. Aussi l'insuffisance de la documentation rend-t-elle leurs observations presque inutilisables pour les modernes.

Cependant, malgré ces grandes lacunes, ils en disent souvent assez pour qu'il soit possible de deviner à travers leurs récits

imparfaits quelques-unes des variétés de suicide bien étudiées ét nettement classées aujourd’hui. :

Ces 13 observations de suicide ou de tendances au suicide peuvent se répartir en quatre catégories :

1° Celles dans lesquelles l’acte suicide ne semble pas avoir étéprécédé d'aucune lutte ni d'aucune décision réfléchie (Obs. X de Cazauvieilh). C’est le suicide impulsif. L’impulsion suicide reconnaît la même pathogénie que les autres impulsions des dégénérés. Elle se produit avant que le sujet en ait pris conscience. L’hérédité, nous le savons, détermine le plus souvent son caractère particulier ;

2° La tendance au suicide est consciente. Elle existe à l’état d’obsession, c'est-à-dire de penchant violent contre lequel le sujet se débat. Elle est en désaccord avec toutes les autres tendances ; elle n’est pas secondaire à un état affectif douloureux. : Son intensité n’est pas toujours la même. Il y a des rémissions. Le malade désire guérir, il demande aide et vient consulter. La lutte dure plus ou moins longtemps. Elle s'accompagne de sensations de fatigue, d’impuissance, d’anxiété, de signes de dépression générale. Dans aucun cas cet état n'a existé de tout temps. Son apparition remonte à quinze jours ou à quelques mois. C'est l’obsession suicide, qui se rencontre dans beaucoup d'états dépressifs, au même titre que n'importe quelles autres obsessions. Lorsque l’impulsion se produit, elle est irrésistible, mais consciente (Obs. I et IT de Pinel) ;

3° La tristesse et les idées de suicide semblent en rapport direct avec une violente émotion dépressive. La guérison est progressive. Les idées de suicide n'ont jamais été très marquées (Obs. IV de Moreau de la Sarthe). Ces cas, étiologie à part, se rattachent à ceux du groupe précédent ; __ 4° Le suicide est accompli dans un accès franc de mélancolie

classique, dans un paroxysme anxieux (Obs. IX d’Anceaume),

au cours d’une mélancolie intermittente (Obs: III de Pinel), ou même d’une psychose à double forme (Obs. VIIT de Roubaud-

Luce : dépression mélancolique, exaltation amoureuse, mariagg, dépression mélancolique, suicide ) ;

5° Enfin, dans une dernière catégorie, le suicide ne relève ni d’une obsession, ni d'une impulsion subite, mais d’une détermination réfléchie à mourir. Le sujet est résolu à se tuer parce que la vie ne l’intéresse pas, malgré le travail, les voyages et la recherche des distractions. Jusqu'au moment de son suicide, on a des preuves de la parfaite intégrité de son intelligence, de son activité et de son sang-froid. L'indifférence n'est pas totale : l'affectivité pour la famille et les amis subsiste entière (Obs. V et VI de Darwin. VII de Mathey. XI et XIIT de Brierre de Boismont). ,

Les faits de cette dernière catégorie ne trouvent pas place dans nos classifications modernes. La seule affection mentale dont on pourrait les rapprocher serait la mélancolie simple. Mais dans toute mélancolie, sauf dans la mélancolie anxieuse, il est actuellement admis par tous les aliénistes qu'il existe un état de dépression physique et mentale. Et cette dépression, même dans les formes les plus simples, se manifeste toujours par un trouble profond dans les réactions volontaires.

S'il en est ainsi, le spleen n'est pas un mythe, mais une entité clinique oubliée.

Mais on doit encore suspendre son jugement. Les conditions d'un examen complet que nous demandions tout à l’heure n'ont pas été entièrement satisfaites. Ce n'est certes pas Voltaire, de qui l’on tient l’histoire de Philippe Mordaunt, qui aurait pu les remplir. Quant à Brierre de Boismont, il ne présente pas d'observations personnelles, en ce sens qu’il n’a pas connu les suicidés et qu’il basait sa conviction sur le seul contenu de leur testament moral ou les dires de l'entourage.

Restent les deux observations de Darwin et celle de Mathey, auxquelles on pourrait à la rigueur faire confiance, si toutefois nous étions certains que les cas de spleen authentique eussent été rencontrés aussi par des cliniciens contemporains. Car il

serait par trop surprenant qu'une affection mentale, même rare, puisse avoir existé en France et en Angleterre dans la première moitié du xix° siècle et avoir complètement disparu à notre époque.

Observations inédites.

Nous avons recueilli quatre observations de suicide ou de tentatives de suicide chez des individus non délirants, non hallucinés, non déprimés, qui ont été logiquement amenés à cette extrémité par un sentiment d’ennui profond, chronique, et sans présenter de phénomènes d’obsession ou d’impulsion.

Observation XIV (1). — Débilité mentale. — Nombreuses tentalives de suicide par ennui de la vie. — Fugues. — Automutilation. — Hérédité similaire.

Maurice-Gustave V..., âgé de 30 ans, interné à l’asile de Ville-Evrard, a fait des tentatives de suicide et déclare que « tout l’embête. »

Interné à 14 ans.

On manque de renseignements sur ce premier internement. Cependant, trois ans plus tard, à son passage à l’Infirmerie spéciale, il rédigera, sur la demande du médecin, un petit mémoire, où l’on trouve quelques indications sur ses antécédents : « Je réfléchis tout le temps... Quand on me contrarie, je ne me connais plus, je saisis tout ce que j'ai sous la main et je le casse. Il y a trois ans que je suis comme cela. Chaque fois que l’on me demande ce que j'ai, je ne peux pas répondre. Je n'ai jamais été comme les autres enfants, à l'école, je ne jouais pas à la récréation, je m'asseyais sur un banc. Quand j'étais chez nous, je ne sortais pas beaucoup ; je dessinais presque toujours, quand je voyais des gravures, il fallait que je les imite sans cela çà n'allait pas, c'était une

(1) Ce malade a également été étudié dans la thèse du D° Vixcrox : Délires des enfants. Paris, 1911.

manie. J’ai toujours été malade, j'ai eu mal aux yeux, un érysipèle, une inflammation d'’intestins et des rhumatismes. » Le graphisme de ce document est clair, calme, très ordonné. On n’y découvre aucune faute d'orthographe. Ce n’est évidemment pas l’œuvre d’un arriéré.

Placé d'office à 17 ans avec le certificat suivant du D' P. Garnier : Dégénérescence mentale ; Accidents convulsifs hystériformes ; Perversions instinctives ; Accès de dépression mélancolique ; Dégoût de la vie ; Oncle paternel suicidé (12 avril 1900). :

Il était à ce moment apprenti sellier.

M. Magnan le déclare atteint de : Débililé mentale avec dépression mélancolique, tendances au suicide par intervalles (13 avril).

Le D' Blin, qui l’admet à la colonie de Vaucluse, note des crises d'aboiement.

À Vaucluse, il se déclare toujours ennuyé de vivre. Il a de fréquentes idées de suicide. Il est instable, prétend qu'on lui fait des misères. Après plusieurs sorties d’essai, il quitte définitivement l’asile, très amélioré, le 11 mars 1902.

Chez lui, il se serait montré d’un caractère difficilé et parfois violent.

-I1 se remet cependant à travailler. Mais il boit et redevient bientôt impulsif. Il a des peurs nocturnes, se lève, va frapper à la porte des voisins. A l’infirmerie spéciale et à Sainte-Anne, on note de vagues idées de

— persécution, qui disparaissent vite, et dont il n’est plus question quinze jours après son internement. Il est à ce moment à l’asile de Villejuif (1x3 octobre 1912). V... avoue au D' Marie ses excès éthyliques.

Il est transféré à Ville-Evrard le 29 décembre 1912. V... se montre bon travaileur, régulier et docile. On l’emploie aux champs d’abord, puis à la pharmacie. Mais il fait de fréquentes tentatives de suicide pendant qu'il est à son travail, et on doit le garder au quartier.

Un de ses camarades prétend ne pas avoir de cœur, et, pendant quelque temps, V.. répète la même idée.

Il reprend son travail. Mais en 1908, à la pharmacie, ildécide de se tuer et se coupe la verge.

De temps à autre, il fait des fugues. Il casse habituellement les carreaux et saute par les fenêtres. Puis, il revient de lui-même sonner à la porte du quartier.

On craint qu'il ne parvienne à se suicider et on doit le surveiller particulièrement dans un quartier spécial.

Quand nous l’examinons, on a renoncé à le laisser aller au travail et il ne quitte plus son quartier. V... se montre assez peu loquace. Son expression est indifférente. Ses sourcils froncés donnent l'apparence de l’o

OBSERVATIONS. 65 en — mélancolique. Mais cette contraction est due, en réalité, à une affection oculaire, un glaucome de l’œil droit.

Son attitude n’est pas celle d’un déprimé. Il répond d’une voix forte et assurée, sans lenteur. Il comprend immédiatement le sens des questions posées et répond normalement.

Tout l’ennuie. C’est le refrain qui sert de réponse à toutes les questions. Ses parents lui sont indifférents, et son passé et son présent et son avenir. Pourquoi veut-il sans cesse se tuer ? Parce que « tout l’em- - bête. » C’est encore pour cette raison qu’il demande fréquemment au médecin de l’envoyer au travail et qu'il essaye de s'enfuir. Dehors, il « s'ennuie encore plus. » Peu lui importe, d’ailleurs, d’être dehors ou dedans. Si l’on insiste sur le caractère de cet ennui, il s’impatiente et s’écrie : « Puisque je vous dis que toute la vie m'embête ! » V.. prétend ne souffrir nulle part. Pourtant l’oculiste reconnaît qu’à certains moments la tension de son glaucome est telle qu'elle ferait sans aucun doute souffrir violemment un homme normal. V... ne réclame pas de soins pour son œil malade. On lui propose un traitement. Il répond « Si vous voulez, moi ça m'est égal. » Il ne manifeste d’aïlleurs aucune idée hypocondriaque. Pas d’idées d’aulo-accusation.

Délire-t-il, est-il halluciné ? Pendant l’année où nous l’avons suivi, il n’a jamais rien dit ou rien fait qui permette de le penser.

V... sait sa table de multiplication ; il lit et écrit correctement. Sa mémoire est intacte.

Il est actif au travail et calme au quartier. L'occasion se présente-telle de se procurer un instrument tranchant, il essaiera de se frapper. Il ne paraît pas qu’il soit jamais anxieux. Pas de périodes d'excitation, ni de dépression générale.

Sa débilité et sa répugnance à parler de lui-même empêchent de bien analyser son état mental. Il semble cependant qu’on soit en présence d’un grand débile, non affaibli secondairement. Si, à un moment, il a présenté des idées délirantes, elles n’ont jamais été très actives, ni durables, et toujours elles ont été suggérées par l'entourage.

Ce qui lui appartient en propre, ce qui semble dominer chez lui, c’est un ennui chronique, constitutionnel, qui porte sur tout intérêt dans la vie. Il est plus que probable que les idées et les tentatives de suicide en

dérivent immédiatement. Les aveux du malade, son attitude, son expression permettent de s'arrêter à cette opinion avec suffisamment de vraisemblance.

Au point de vue physique, il ne présente aucune tare de dégénérescence. Il est bien constitué, heureusement proportionné et robuste. Les

réflexes sont normaux, de même que la sensibilité et la motilité. Aucun trouble des autres appareils.

L'hérédité est lourdement chargée. Le père et la mère débiles. Un oncle paternel suicidé. Deux grand’tantes paternelles se sont également suicidées, l’une en se jetant dans un puits, l’autre en se laissant mourir de faim.

On manque de renseignements sur ses antécédents personnels avant son entrée dans les asiles.

Observation XV (1). — Ennui chronique, constitutionnel. — Activité normale. — Nombreuses tentatives de suicide. — Suicide par pendaisor pour un motif futile. — Pas d'hérédité.

Victor B..., âgé de 17 ans, se pend en 1906, à Vaucluse, dans le service du D* Vigouroux. à *. A 14 ans, il avait déjà fait une première tentative à Paris. « Je m'’ennuyais trop », disait-il. Il avait acheté un revolver et des cartouches. On l’empêche de se tuer au moment où il allait mettre son projet à exécution dans le Bois de Boulogne.

Interné à Bicêtre, il se pend à un arbre. Il est décroché à temps (août 1906). e

Il s’évade de Bicêtre avec un camarade et va se jeter dans la Seine. Des pêcheurs le retirent.

Réintégré à Bicêtre, il s’évade.

Arrêté et envoyé à l’infirmerie spéciale, il déclare qu’il va se suicider si on le réintègre à Bicêtre. Il demande à venir à Vaucluse. Le D: de Clérambault le déclare atteint d’imbécillité avec perversions instinctives (8 décembre 1906).

À Sainte-Anne, le D' Magnan ajoute : Dépression mélancolique.

A l’asile de Vaucluse, il est calme, docile, mais s'ennuie sans cesse et partout. Il change constamment de quartier et d'occupation. A la moindre observation, il menace de se suicider.

En avril 1Q907, il s'ennuie tellement qu’il demande instamment à. changer de quartier. On le fait passer dans un quartier plus surveillé et on le troupe porteur d’uñe petite serpe qu'il avait dérobée au jardin et qu'il cachait sous son matelas.

(4) Nous ténoris à témoigner de notre reconnaissancé au D Vigoutoux qui a ‘bien voulu puiser à notre intention dans ses notes et dans ses souvenirs afin de nous permettre de rédiger cette observation.

1 travaille régulièrement malgré un sentiment constant d’ennui. Le 22 août, il s’évade de l’asile parce qu'il s'ennuie, et rentre de lui- même le lendemain. Il était passé avec un camarade par une fenêtre

d’un premier étage, à 1 h. 45 du tatin.

Il est maintenu dans un dortôir d’alitement où il rend quelques services. Il s’ennuie toujours.

Le 13 septembre, B.. voit l’infirmier donner uné paire de bas neufs à un de ses camarades. Il-en est jaloux et, tandis que l’infirmier va lui en chercher une paire, se pend.

H avait eu soin de dérober la clef du grenier aux infirmiers, une corde de store et une échelle pour fixer la corde à une poutre.

Depuis quelques jours, d’ailleurs, il demandait à changer de quartier et d'occupation, disant s’ennuyer sans motif et sans raison.

B... a toujours affirmé son ennui. Le temps lui paraissait long, rien ne l’intéressait, et cependant il s’occupait comme les autres. Il était régulier et ordonné dans tout ce qu'il faisait. Son graphisme en témoigne. Il travaillait et lisait pour se distraire. Il se montrait sociable avec les autres malades.

Jamais il n’a manifesté de sentiments d'inquiétude, ni de l'agitation. Il ne présentait aucun signe de fatigue, ni de dépression, aucune idée délirante ou aucun trouble sensoriel. Cet ennui était constant ; il n'avait ni hauts, ni bas. Il ne se lamentait, ni ne pleurait. Jamais il n’a pu dire le motif de son ennui. Ses idées de suicide étaient uniquement déterminées par ce sentiment. Quelquefois, il cherchait des raisons : tel camarade le taquinäit, tel infirmier ne l’aimait pas, etc, On donnait satisfaction À ses demandes dans la mesure du possible, sans aucun résultat : il s’ennuyait encore et désirait se donner la mort.

Il se considérait commé normal. Le 7 avril 1go7, il écrivait au médecin pour demander à être changé de quartier, et ajoutait : « Il y aurait quelqu'un qui ne serait pas malade et qui resterait pendant un certain temps enfermé comme Ça, il deviendrait malade pour le restant de ses jours. »

S4 physionomie était toujours calme, un peu niaise.

Ce n’était pas un débile mental.

Il ne présentait aucun signe de dégénérescence, sauf peut-être un léger défaut de prononciation : il prononçait les s comme les f.

La motilité et la sensibilité, normales ; aucun trouble des réflexes ; la force musculaire, moyenne.

Les fonctions digestives n’ont jamais été troublées.

Les recherches sur son hérédité n’ont révélé aucune tare psychopathique. |

Le père, bijoutier, était bien portant, la mère aussi. Deux sœurs plus jeunes et bien portantes.

Il avait été élevé dans la Nièvre et était venu à Paris à 13 ans. On l'avait fait prendre la profession de gorçon charcutier. Son salaire était de 25 fr. par mois.

Observation XVI (1). — Ennui chronique, constitutionnel. — Activité normale. — Crises d'ennui qui l’obligent à changer de places. — Impossibilité de supporter le repos, même momentané, sans occupation. — Tentative de suicide. —- Signes physiques de dégénérescence. — Interné pour troubles mentaux alcooliques. — Lourde hérédité.

Alphonse M..., âgé de 4r ans, ancien cambrurier et dernièrement manœuvre, aussi loin qu'il fasse remonter ses souvenirs, se voit toujours ennuyé. |

Il est né près de Metz. Malade et se sentant perdue, sa mère le confia, avec 600 francs, à un notaire de la Creuse, pays d’où son mari était originaire, avec mission de l’y élever. Il avait alors à peu près 5 ans et demi. Transplanté dans une contrée dont il ne comprenait pas le patois, il se sentit très isolé, était triste, pleurait. Cette « fièvre d’ennui », ainsi qu’il nomme cet état de tristesse, aurait duré environ deux mois.

BH apprenait bien à l’école. Mais il était si pauvre qu'il ne possédait même pas les fournitures nécessaires à un écolier.

Sa pension épuisée, on le mit très jeune à travailler dans une ferme.

Vers l’âge de 11 ans, il aurait eu une « maladie de nerfs. » Il en ressentit les premiers signes un soir qu'il courait dans la campagne à la tombée de la nuit. Il était très anxieux sans raison. Arrivé à la ferme, il est pris d’étouffements : « quelque chose lui montait de l’estomac à la gorge. » Ces troubles se sont reproduits plusieurs fois. Ils étaient plus fréquents et plus violents au moment des moissons. Le médecin lui avait recommandé de se jeter dans la rivière deux fois par jour, par n'importe quel temps. À partir de l’âge de 19 ans, il en souffre moins. Cependant cette gêne se reproduirait quelquefois encore par les temps chauds et orageux.

À 16 ans, il complète de lui-même son instruction à Lyon, en suivant pendant un an les cours du soir.

De 18 à 19 ans, il semble avoir vécu en chemineau, parois la France et travaillant, ici et là, dans les fermes.

(1) Le Dr Vigouroux nous à signalé ce malade et donné toutes les facilités pour l’examiner dans son service. Nous l’en remercions encore.

M... ne possédait pas son acte de naissance. Il en a éprouvé beaucoup de tracas. Plusieurs fois mis en prison comme vagabond, il « était désolé de se trouver là, n'ayant pas de mauvais instincts. » C’est pour cette raison qu'en 1892, il est expulsé de France en Belgique, d’où, le même jour, on le fait passer en Luxembourg. Il n’y reste pas vingt-quatre heures ; on lui fait franchir aussitôt la frontière française. Il se décide alors à s'engager dans la Légion ; mais il est repris et condamné à 8 jours de prison. Heureusement, le gardien en chef s'intéresse à lui et le fait reconnaître comme Français. M... garde encore un souvenir très pénible ‘de cette période de sa vie.

Depuis cette époque (1892), il vit le plus souvent à Paris. Il y exerce tour à tour les métiers de cambrurier, de charpentier, puis de batteur. Ses apprentissages avaient été assez faciles. Il se montre bon ouvrier, mais il change très souvent de patron, « parce qu'il s'ennuie vite là où il se trouve. »

En 1905, il a une fièvre typhoïde soignée à l’Hôtel-Dieu de Lyon (27 bains). Il délire. M... se trouve changé depuis cette maladie, Il -a fréquemment des maux de tête. « Je ne peux rien retenir de nouveau, nous ditil ; ce que je savais avant, je l’ai bien retenu, mais il m’est impossible de rien apprendre par cœur maintenant. Sauf pour ce qui touche à mon métier, ma mémoire ne garde rien. »

Depuis l’âge de 20 ans il faisait des excès de boisson. Il boit davantage depuis sa fièvre typhoïde.

Son premier internement date de 1908. Il était entré à l’hôpital Bichat pour un lumbago et des maux de tête. Il reconnaît qu'il avait pas mal bu les jours précédents « parce qu'il s’ennuyait chez sa patronne. » Quoi qu'il en soit, il semble qu'il ait fait un esclandre. Une infirmière tardant à donner à boire à un malade, M.:: se met en colère et l’apostrophe. « J'étais indigné, dit-il, de voir souffrir quelqu'un à qui on ne portait pas secours. » Il est assez difficile de savoir exactement comment les choses se sont passées, et ce qui dans son attitude motiva son transfert à Sainte-Anne (12 août 1908).

Le D' Simon rédige à son entrée, le certificat suivant :

« Est atteint de débilité mentale avec alcoolisme, hallucinations nocturnes pénibles et troubles de la sensibilité générale, préoccupations hypocondriaques et idées confuses de persécution, frayeurs, insomnie, tendances mélancoliques et par intervalles au suicide, irritabilité, crampes et tremblement des mains. Accidents hystériaues dans l’enfance. »

Le 1% septembre de la même année, à Vaucluse, le D' Vigouroux le

déclare atteint de :

« Débilité mentale avec alcoolisme. Dépression légère ; préoccupations hypocondriaques et tendances mélancoliques. Irritable et coléreux sous l'influence des excès d'alcool. Hémiparésie infantile droite dont il reste surtout un pied-bot. »

A cette date, on remarque en outre une inégalité des pupilles (la gauche plus grande que la droite), un gros tremblement de la langue et des mains. L'épreuve de la glycosurie alimentaire est négative.

M... se montre très irritable les premiers jours. Il craint surtout de ne plus pouvoir travailler « lui qui est très fort. »

D'ailleurs, il ne se considère nullement comme un aliéné. Sur la feuille qu’il à rémiplie à son entrée, il se montre très bien orienté, très conscient de l'endroit où il se trouve et explique ainsi son internement à l'asile : « parce qu'il s'ennuie partout où il est et surtout, PA les changements de temps, je deviens souvent irritable. »

I1 demande de suite à s’occuper aux travaux du ménage à l’infirmerie. On le met bientôt, dès le 21 septembre, à la cordonnerie, où il travaille très régulièrement.

A l’infirmerie spéciale, le D' Legras note des idées de suicide.

Le 28 novembre 1908, son frère le réclame, et il sort guéri.

M... avait été très calme pendant tout son séjour. Ses fonctions digestives, son sommeil n’avaient été troublés à aucun moment.

Une fois dehors, il reprend son travail, mais change souvent de TRS ES

Le 4 juin 1900, il vient demander à la Salpêtrière, un certificat pour entrer à Sainte-Anne. Le D' Deny constate des signes d’éthylisme chronique avec tremblement, pituites, cauchemars, terreurs nocturnes, etc.

Il entre à Sainte-Anne et y séjourne 8 ou 9 mois. Puis, ïl reste déhües trois mois.

Il est de nouveau à Sainte-Anne de la fin de 1910 au commencement de rgrt.

Du 80 juin rorr au 6 janvier 1912, On le retrouve encore à Sainte- Anne. Il s'était fait interner en allant consulter à la Salpêtrière. « Je m'’ennuyais trop, dit-il, et je ne pouvais me trouver bien nulle part. » Mais, en réalité, il avait bu pour dissiper son ennui, et c’est à cause de ses troubles mentaux de qu'il est fait droit à sa demande d'’internement.

Dehors, il reste un à deux mois chez le même employeur, puis change par ennui de rester trop longtemps dans la même place.

Le 29 avril ror2, il vient trouver le D' Sèglas à la Salpêtrière. Il veut être interné. On lui accorde le certificat suivant : Débilité mentale ; alcoolisme subaigu ; idées vagues de persécution. Cet état peut justifier sa demande d'entrer dans un établissement spécial,

Le 14 mai, à Sainte-Anne, le D' Magnan déclare sa dépression mélancolique en voie de décroissance.

Le 2 juin, il est à Vaucluse, où l’admet le Dr Vigouroux :

Débilité mentale avec accès intermittents de crises d’ennui survenant chez lui sans motif ou pour des motifs très futiles. Il ne peut alors rester où il est et il. éprouve le besoin de changer d'occupation et de place. Irritable.

M... se plaint bientôt de s’ennuyer et demande sa sortie, pensant pouvoir dissiper cet état au dehors. Il est toujours upn bon travailleur.

Il désire beaucoup aller du côté d'Orléans, où il a déjà travaillé au moment des moissons.

Le 8 août 1912, il s’évade en allant travailler au jardin.

Entre Orléans et Montargis, il bat le blé selon son désir, pendant trois semaines. Comme il s'ennuie là encore, il revient à Paris et travaille comme manœuvre avec des charpentiers.

Contrarié à cause d’un retard dans la paye, il boit, devient violent, ct en novembre 1912, est arrêté pour outrages et violences au agents. Détenu à la Santé, il passe ensuite au Dépôt et à l’Admission, où l’on reconnaît des signes d’alcoolisme chronique. Le D’ Legras note des idées de suicide et soupçonne la simulation. Finalement, il revient à Vaucluse.

» Accès intermittents d’ennui, écrit alors le D' Vigouroux, pendant lesquels il se contraint à changer d’occupations. Il a travaillé régulièrement, dit-il, tant à la campagne qu'à Paris. Le 21 octobre, jour de paye, il a bu plus que de coutume et il a commis des actes dont il n'a pas conservé le souvenir (24 nov. 1912).

C’est pendant ce dernier internement, le 7°, que nous avons eu l'occasion de l’examiner.

Nous nous sommes trouvés en présence d’un homme grand, robuste, un peu lourd de carrure et de gestes. Il se présente très correctement, avec timidité. I1 parle lentement, posément, avec beaucoup de calme, de lucidité et de précision. IL s'exprime simplement, ne fait montre d'aucune affectation ou vanité et se raconte avec toutes les apparences de la sincérité. |

« Je me suis toujours ennuyé, nous dit-il, aussi loin qu’il m'en souvienne. J’ai toujours été pensif. On disait : « Alphonse est encore triste. » C'était devenu une sorte de proverbe.

« En travaillant, je ne m'ennuie pas ; c’est un plaisir. Mais le soir, après le travail, il me faut une occupation. C’est pourquoi j'ai tenu à compléter mon instruction en suivant les cours du soir. J'étais inscrit à la bibliothèque de la mairie du XII arrondissement, et je lisais le soir quelquefois assez tard dans la nuit. Je choisissais principalement des

récits d’aventures et des relations de voyages, des romans et surtout l’histoire de France. Quand je n'ai pas de livre, je vais voir des amis. Mais si je suis livré à moi-même, je bois. Si je bois, ce n’est pas par gourmandise ; c’est un passe-temps. Je ne bois pas toujours seul. Je vais voir un ami et, comme la plupart des ouvriers de Paris quand ils sont ensemble, nous buvons. Je ne prends que du vin rouge, jamais d’absinthes ou d’alcools d'aucune sorte. Je ne fume pas, mais je prise : c'est une occupation. Quand je n’ai plus de tabac, je m'ennuie plus que d'habitude. Mais les dimanches, le temps est long, long... Pour ne pas boire, je rends visite à des amis riches qui s'intéressent à moi, ou bien je vais au cinématographe ou au Théâtre des Gobelins. »

Cet ennui est constant. Maïs quelquefois il est plus pénible à subir. Alors, tout lui paraît insupportable. Il s'ennuie bientôt d’être avec le même patron. Jamais il n’est resté plus de 8 mois dans la même place. Une de ses patronnes, qui le connaissait depuis vingt-cinq ans, avait déclaré, au moment de son internement de novembre 1912, « qu'il avait toujours été un bon ouvrier, mais qu'il buvait énormément. » C'est toujours lui qui demande à partir. « La raison que je donne pour partir n’est jamais qu'un prétexte : la vérité c’est que je m'ennuie. »

C’est pour cette seule raison qu'il a voulu, non seulement changer de patrons, mais aussi de métiers, et qu'il à été tour à tour cambrurier, charpentier et batteur.

Autrefois il à préféré marcher sur les routes, faire le chemineau et travailler de-ci de-là dans les fermes. Mais cette vie là ne le distrayait pas plus que le travail régulier. « Je ne me suis jamais tant ennuyé, ajoute-t-il ; c'était l’ennui à ne plus en finir. »

Dans les moments d'ennui très prononcé, dans le temps qui précède son changement de patron, rien ne peut plus le distraire, ni le travail «ni même la musique, dit-il, rien, sauf toutefois la lecture. Je vois alors autant d'amis que je peux, pour faire diversion. Mais c’est pire que jamais. » |

« Dans ces moments-là, dit-il encore, je travaille le plus que je peux. Je ne travaille que trop. C’est pour tuer l’ennui. Les patrons sont très satisfaits de moi. Ils m’encouragent à continuer ainsi mon travail et ne s'expliquent pas pourquoi je veux les quitter. Ils insistent tous pour me garder. Je ne suis jamais si bon ouvrier que quand j'ai envie d’abandonner leur chantier. »

S'il tarde à quitter la place, il devient très irritable. C’est ainsi qu’au mois de novembre 1907, il s’ennuyait encore plus que de coutume et l’occasion ne se présenetait pas de quitter son chantier. Un autre ouvrier lui ayant fait une remarque, « insignifiante, dit-il, et dont je ne me

souviens même plus », il fait une tentative de suicide : ik s'enfonce un

couteau dans la région du cœur (on en voit encore la cicatrice). Les camarades l’arrêtent à temps.

Il reconnaît avoir eu souvent des idées de suicide.-Il se dit : « Plutôt me détruire que de souffrir comme cela en s’ennuyant. » Souvent il pense : « Si j'avais un revolver, je m’enverrai peut-être une balle, »

Mais, même au moment de ces paroxysmes d’ennui, il continue à bien travailler. C’est un point sur lequel il n’a varié dans aucun de ses interrogatoires. Ainsi la semaine qui a précédé’sa dernière entrée à Vaucluse, semaine pendant laquelle il déclare « s'être ennuyé plus que jamais » : il a gagné ses 48 francs dans la semaine, Et cependant le travail, « même acharné », ne le distrayait pas, et c’est à peine si la lecture lui faisait oublier son ennui. « Cette semaine-là, ajoute-t-il, j’ai lu beaucoup plus que d’habitude. »

Parfois il parle de périodes de lassitude qui coïncideraient avec les moments de grand ennui. Mais il ne paraît pas qu'il s’agisse de véritable fatigue. En effet, voici comment les choses se passent le plus souvent. I s'ennuie ; il redouble de travail ; il se sent très las ; il change de patron et le lendemain même il ne sent plus ni fatigue, ni ennui.

IL l'explique très nettement : « Dès le lendemain de ma sortie de chez un patron, il faut que j'embauche. Si je n'étais pas embauché, je mourrais d’ennui. Je ne vivrais pas sans travail. D'ailleurs, jamais je ne suis resté sans travail : je suis connu à Paris ; je trouve tout de suite de l'emploi. » Il insiste sur la même idée, de façon qu'il n’y ait plus aucun doute à ce sujet : « Même si j'avais vingt francs à manger par jour, je travaillerais. Cela me distrait. Cela me fait passer le temps. Mais quand je force le travail et que la fatigue vient, cela m'irrite de ne pouvoir faire davantage. Avant ma flèvre typhoïde, j'étais plus résistant. Je pouvais continuer mon travail, malgré la fatigue. Dès que j'ai changé de patron, je travaile facilement et tout va bien. »

Il affirme n'avoir jamais eu de périodes de gaieté ou d’excitation. On n’en trouve trace, d’ailleurs, nulle part dans les certificats ou dans les notes de Vaucluse.

A l'asile, il est insupportable tant qu'on le garde à l'infirmerie. Il ne redevient calme que du moment où on l’occupe. Dès son retour du travail, il prend un livre, « pour ne pas rester tout seul avec lui-même. »

Pour expliquer son évasion, il dit : « C’est l’ennui qui m’a poussé et la moisson qui m'a attiré. »

À Sainte-Anne, il s’est comporté de même : il demande immédiatement du travail.

Il est interné pour deux causes différentes : pour accidents alcooliques

et pour ennui. Dans ce dernier cas, c’est lui-même qui va demander un certificat à la Salpêtrière. Il traverse alors des périodes où « malgré le travail acharné », il s’ennuic trop. « I1 me faudrait alors, déclare-t-il, un nouveau patron tous les jours. »

Pendant l'entretien, ïl est habituellement calme et répond très volontiers. Maïs si on le fait revenir sur des questions auxquelles il croit avoir suffisament répondu, malgré sa politesse naturelle, il ne peut dissimuler son impatience.

D'ailleurs, il demande instamment à sortir depuis plusieurs jours. Il prétend que c’est le bon moment pour trouver du travail, etc... Puis, il convient que c’est parce qu'il s'ennuie trop. Nous l’avons donc examiné en pleine crise d’ennui.

M... est assez sensible et impressionnable. « Je ne peux pas voir souffrir les autres. Je pleure quand je vois un accident. Je pleure facilement au théâtre et à la lecture. Les belles actions, les actes de dévouement me produisent le même effet. Cependant je ne pleure jamais sur moimême. » Il est vraisemblable qu'il a été aimé partout où il passe, comme il le dit. Il a, en effet, de vieux amis qui s'intéressent toujours à ses malheurs. Sa reconnaissance est très vive pour tous ceux qui se sont occupés de lui.

Nous ne trouvons trace ni d’impulsions, ni d’obsessions. Il a peut-être une légère tendance à redouter de faire de la peine aux autres et à en être mal jugé.

Sans être très intelligent, M... n'est pas un débile. Il a parfait luimême son éducation. Interrogé sur ses lectures, il fait preuve de mémoire et d’assez de discernement.

Il possède bien sa table de multiplication. Nous lui posons ce petit problème : combien coûtent 100 œufs à 36 sous la douzaine ? Après une minute de réflexion, sans écrire les calculs, il répond exactement 15 francs.

Quand il a bu, son sommeil est troublé ; il rêve de son métier et voit des bêtes. Réveils en sursaut, croyant qu'il y a quelqu'un dans sa chambre. Au matin, jambes coupées. Dans la journée, il se montre particulièrement irritable. Il se préoccupe aussi beaucoup de sa santé et c’est souvent alors qu'il va consulter, à Bichat ou à la Salpêtrière. On trouve signalées dans les notes des infirmiers, des préoccupations hypocondriaques et de vagues idées de préjudice pendant les premiers jours de l’internement. Ces phénomènes disparaissent avec l’intoxication éthylique. :

A l’examen physique, nous ne constatons plus l'inégalité, ni la paresse

pupillaires signalées à ses diverses entrées. Sans doute, ces légers troubles passagers étaient-ils dus à son intoxication alcoolique.

L’asymétrie faciale et crânienne est très nette : le côté gauche est moins développé que le droit. La force musculaire est plus grande à gauche qu'à droite : au dynamomètre, la main gauche donne 35, et la droite seulement 21. Nous ne trouvons pas de signe de Babinski : le réflexe est plutôt indifférent. Réflexes rotuliens faibles, surtout à droite, Réflexes érémastériens peu marqués. Très légère hyperesthésie de tout le côté droit. Pied bot à droite : le pied paraît plus court par exagération de la concavité plantaire.

Plus de tremblement.

La parole est légèrement scandée.

Son poids n’a pas sensiblement varié àses diverses entrées. Il mesure 1 m. 72 de taille et son poids oscille entre 71 et 72 kilos à l’entrée. Il engraisse habituellement de 500 grammes à 1 kilo pendant ses séjours à l’asile. Il ne semble donc pas qu'il maigrisse beaucoup durant ses périodes d’ennui aigu.

Au point.de vue sexuel, il dit : « Je n'ai jamais été très porté de ce côté. Quand j'ai bu, je vais quelquefois avec les femmes. J’ai commencé à 17 ans. On m'a brûlé un bouton sur la verge (?) à Ricord. On ne m'a pas donné d’autre traitement. Sans être jamais très attiré par les femmes, je suis toujours puissant. Jamais ne n'’ai eu de maîtresses d’une façon suivie. » .

Antécédents héréditaires : Le père, apparemment normal, ainsi que la mère. Celle-ci a eu 5 enfants, dont un fils, nerveux, alcoolique, mort accidentellement (?) noyé ; un autre fils, vivant et bien portant ; un troisième fils, mort vers 12 ou 13 ans par accident-(?) ; le malade ; une fille morte jeune (?).

Un oncle maternel, alcoolique, est mort aliéné à Sainte-Anne.

Le frère du malade confirme les renseignements donnés par M... I] le reçoit chez lui. Mais M... ne veut jamais rester longtemps, il faut qu'il le quitte pour aller ailleurs.

M... est remis en liberté en février 1918.

Ce grand dégénéré n’est donc entré à l'asile qu’à l’occasion de ses troubles mentaux alcooliques. Mais ce qui constitue essentiellement son fond morbide, c’est un ennui qui date de l’enfance, qui n’a pas eu de rémissions et qui n’a fait que s’aggraver. Ce n’est pas par suite d’impulsions successives qu'il change si fréquemment de mélier, de patrons et de places : cette instabilité est la conséquence directe de son ennui habituel. I1 en est de même de son alcoolisme et de sa tentative de suicide, qui jouent le même rôle de réactions contre l'ennui que la lec-

ture ou le travail. Enfin, la persistance indéniable de l’activité au milieu de son ennui est remarquable chez cet individu.

Observation XVII (1). -- Tentative de suicide précédée d'un double homicide sur la personne de ses enfants. — Ennui et dégoût de la vie. — Activité et affectivité conservées. — Lourde hérédité.

Hélène C... fut l’héroïne d’un drame qui, pendant plusieurs jours, a vivement intéressé l’opinion publique.

Le 5 août 1911, M. X.., mari de la malade, rentrant de son travail, trouva ses deux enfants, respectivement âgés de 3 ans + et de 4 ans &, morts dans leur lit, frappés chacun de deux balles de revolver dans la poitrine, et leur mère étendue en travers au pied du lit, sans connaissance, blessée de trois balles dans le sein gauche et d’un coup de rasoir à la gorge. |

Deux lettres étaient déposées sur une table. L'une adressée au Commissaire de police, contenait ces simples mots :

« Inutile de chercher. Je me suicide volontairement et avec moi mes enfants. »

L'autre adressée par Mme C... à son mari était un peu plus longue :

« Mon cher Pierre, pardonne-moi de la peine (sic) que je te cause, je ne puis ou plutôt je ne veux pas vivre plus longtemps.

« Je fais mourir les gosses avec moï, car je ne veux pas lesser (sic) deux enfants sans mère.

« Ton Hélène qui t'embrasse une dernière fois pour toujours, pardonne-moi et plein (sic) nous. »

L'enquête confirma qu'on était en présence d’une tentative de suicide, précédée du double meurtre des enfants par leur mère. La préméditation était évidente. M C... avait acheté son revolver plusieurs jours avant le drame et s’en était fait expliquer le maniement. Possédant une petite somme à la caisse d'épargne, et cette somme étant à son nom, elle craignit que, elle disparue, son mari n’éprouve quelques difficultés à se la faire remettre et elle la retira elle-même. Le matin du drame, elle avait

(4) Cette observation n'est pas tout à fait inédite. La malade a été présentée à la Sociélé clinique de médecine mentale, en janvier 49142, par MM. les Docteurs Leroy et de Fursac. Ce dernier qui avait examiné la malade au point de vue médico-légal, ayant eu l’obligeance de faire en sorte qu'elle fut internée à Ville- - Evrard, nous avons pu l’examiner à loisir. Nous ajoutons d'ailleurs peu de choses au rapport de l'expert, l'intérêt de l'observation résidant surtout dans les antécédents du sujet et dans le récit de son crime.

OBSERVATIONS. 74 om oo nn

fait son ménage avec le même soin qu’elle y apportait chaque jour, pour que ceux qui pénétreraient chez elle trouvent tout en ordre. Son mari, un peu souffrant, avait dit qu'il reviendrait à midi. Elle avait tenu à faire le ménage pour lui et avait même préparé d'avance son déjeuner pendant que les enfants dormaicnt. Enfin, immédiatement avant le drame, elle avait pris la précaution de fermer la porte de son appartement au verrou et, pour éviter que les voisins entendissent les détonations, elle avait enveloppé son revolver dans un édredon. À 9 h. 30 du matin, elle tue ses deux enfants : deux coups de revolver pour chacun. Elle recharge son arme et se tire, aussitôt après, trois coups dans la région du cœur. Elle tombe évanouie. Elle revient à elle à une heure qui n’a pu être fixée et, voyant ses deux enfants morts, elle se coupe la gorge avec un rasoir. On la découvre, à 7 heures du soir, prostrée au pied du lit.

Par contre, l'enquête, pas plus que les lettres, ne donnaient le moindre éclaircissements sur les mobiles qui avait conduit Mme C... à cet acte de désespoir. Le ménage C... était parfaitement uni et il ne pouvait être question d’un drame d'origine passionnelle.

Le ménage G... était dans une situation aisée et il ne pouvait pas être question d’un drame de la misère. “

Par élimination, on était naturellement conduit à l'hypothèse d’un drame de la folie. Mais Me C... n'avait donné jusque-là aucun signe d’un trouble mental. Son mari, ses parents, ses voisins la considéraient comme absolument saine d'esprit.

C’est dans ces conditions que, dès que la malade, guérie de ses blessures, put quitter l'hôpital où elle avait été transportée, une expertise médicale fut décidée et confiée au D? de Fursac. Elle aboutit à une déclaration d'’irresponsabilité par troubles mentaux. Il y eut non-lieu et Mme C... fut internée à l’asile de Ville-Evrard.

L'histoire de la malade, que nous allons résumer, a été établie sur les données de l’examen médico-légal et de l’observation prise à Ville-Evrard.

Mme C.. est lourdement ‘tarée au point de vue héréditaire : père grand alcoolique, ivre presque tous les jours, extrêmement violent ; mère normale, mais ayant eu beaucoup à souffrir des brutalités de son mari, notamment pendant qu'elle était enceinte de sa fille Hélène (la malade) ; sœur déséquilibrée, nymphomane, sujette à des crises hystériformes, morte à 17 ans de la variole ; cousin germain aliéné, interné dans un asile.

Hélène ne présente aucune anomalie frappante, ni aucune maladie : pendant l'enfance. Devenue jeune fille, elle travaille avec sa mère aux abattoirs de M.., sa ville natale. Elle se montre intelligente, travailleuse, mais peu sociable, aimant l'isolement, grande liseuse de romans,

väniteuse, dépensant la plus grande partie de ce qu’elle gagne pour sa toilette, et, bien que vivant à l'écart, très préoccupée du jugement que l'opinion publique porte sur elle. J

La menstruation ne s’étäblit chez elle qu’à 18 ans à, précédée pendant plusieurs müis d’un état flerveux mal défini et de douleurs diffuses dans les membres.

Märiée le 8 janvier 1905, elle a deux enfants, l’aîné en novembre 1906, le second en novembre 1907. Entre temps, le ménage C... vient s’installéer à Paris. Le mari travaille dans une quincaillerie et la femme fait des ménäges. Les enfants sont placés en nourrice à la campagne.

En mai 1910, M X... se décide à reprendre ses enfants chez elle. Elle cesse de travailler au dehors, s’occupe exclusivement de son ménage, se montre active, économe, ordonnée, soignant très bien ses enfants, si bien que, malgré la modicité du salaire du mari, toute la famille vit däñs une aisance relative. Elle était très bien mise et ses enfants correctement habillés. Aucun fait saillant ne marque la vie de la malade qui, jusqu’au jour du drame, passe pour normale. Elle continuait à lire un grand nombre de romans. Il lui arrivait souvent de passer la moitié de la nuit à lire au lit, au grand désespoir de son mari.

Elle n’était normale qu’en apparence comme ses propres renseignements vont nous le montrer. D’autre part, certains faits, bien que n'ayant pas été jugés à leur valeur, avaient frappé son entourage.

Son mari qui, travaillant au dehors, vivait peu chez lui, s’aperçut en rentrant un soir de juillet — une quinzaine environ avant le drame — que sa femme avait pleuré. Il lui demanda ce qu'elle avait, M“ C.. répondit : « Rien, je suis un peu fatiguée. » Le mari se contenta de Br explication vague, et, ce nuage vite dissipé, Mme X... reprit son attitude et son activité habituelles. Une voisine avait remarqué qu'elle avait des mornents « où elle paraissait triste. » Une autre voisine a rapporté à l'instruction un fait assez significatif. Ayant remarqué, comme la première, l’air de tristesse de Mie X..., elle lui propose le jour du 14 juillet, de sortir avec elle pour voir un peu la fête. La malade accepte, mais après une demi-heure dé promenade, déclare que « rien ne l’amuse » et rentre chez elle.

L'examen direct, tant perdant la détention de M® C... à Saint-Lazare que dans les premières semaines de son internement à Ville-Evrard, révèle, au point de vue mental, deux ordres de faits.

D'abord une amnésie portant sur les événements con$écutifs à sa tentative de suicide et ne s’arrêtant qu’au deuxième ; jour environ de son séjour à l'hôpital. Elle se rappelle le meurtre de ses enfants, maïs ne se

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rappelle rien de ce qui s’est passé à partir du moment où elle s’est tranché la gorge. Il faut voir, dans cette amnésie, le reliquat d’un état confusionnel consécutif au traumatisme et à l’hémorragie déterminée par la tentative de suicide, et peut-être aussi en relation avec le choc moral produit par les heures dramatiques qu’elle à vécues dans cette journée.

Les autres faits sont relatifs à l’état mental fondamental, habituel de la malade, au psychisme dont l'analyse peut nous permettre de découvrir l’origine de ses réactions.

M®% C... est une femme d'intelligence moyenne, relativement instruite, sans trace de confusion ou de faiblesse intellectuelle. Son affectivité est normale. Elle pleure abondamment quant on lui rappelle la mort de ses enfants, elle S’est beaucoup informée de la façon dont ils étaient habillés dans leur cercueil, s'inquiète de ce qu’est devenu son mari, supplie qu'on insiste pour qu'il vienne la voir, demande avec anxiété s’il lui pardonnera son acte de folie. Dès les premiers jours de son séjour à la prison, elle se montre active, aïde les panseuses au service de l’infirmerie, parle peu aux autres détenues, mais observe ce qui se passe autour d'elle et remarque notamment qu'on la surveille particulièrement, « ce qui, dit-elle, est bien inutile, car si elle a envie de se tuer, ce n’est pas ici qu’elle essaiera. » Un jour, elle ajoute : « Qu'on me laisse libre seulement deux heures et on verra bien | »

Quand on l’interroge sur le meurtre de ses enfants et sur sa tentative de suicide, elle répète ce qu'’elle’a dit à l’instruction : « Je voulais mourir et je ne voulais pas laisser mes enfants. »

Elle voulait mourir parce qu’elle a une tristesse invincible. Cette tristesse est sans câuse. Elle reconnaît que son existence n’avait rien de pénible : son mari était bon pour elle, elle l’airait ; sa situation pécuniaire, bien que modeste, était suffisante pour vivre honorablement ; ses enfants qui, lorsqu'elle les avait pris chez elle, lui donnaient quelques inquiétudes parce qu'ils étaient malpropres et parce qu'ils ne parlaient pas, commençaient à bien « se débrouiller » et annonçaient devoir se développer normalement. Bref, elle ne peut assigner aucune cause à sa tristesse. « C'était, dit-elle, comme un dégoût de la vie, comme quelque chose qui me disait : il vaut mieux moutir. » Ce dégoût n'était pas continu, mais passager. « Parfois, j'étais triste, d’autres fois j'étais gaie comime tout le monde », dit-elle encore. Elle ajoute : « Par moments, je me disais tu dois mourir ; à d’autres, non je ne dois pas. » Mais il n’ÿ avait pas lutte contre l’idée de suicide. Lorsque la tendance à se détruire apparaissait, elle était acceptée avec calme, comme naturelle. Elle n’était pas en désaccord avec le reste de ses tendances. Elle ne peut indiquer

exactement la date d'apparition de ces accès de tristesse. L’impossibilité où se trouve la malade de donner aucun renseignement précis à ce sujet, montre qu'ils ont été légers dans le principe et que leur développement a été insensiblement progressif. Cependant, l’idée de disparaître existait en 1907. En mai 1910, l’idée est assez marquée pour qu’elle songe à aller chercher ses enfants qui étaient restés en nourrice. En juin, elle se décide à les faire venir auprès d'elle. « Je pensais, nous dit-elle, qu'avec mes enfants je serais moins triste. » Le dernier accès, celui qui s’est terminé par le drame, a duré plusieurs jours et, dès le premier jour, la résolution a été prise irrévocablement par M" GC... de mettre à exécution son idée de suicide, ce qui ne l’a pas empêchée de vaquer à ses affaires comme de coutume et de se montrer absolument normale en apparence. Mme C…., d’ailleurs, ne se considérait pas comme malade. C’est pourquoi elle ne parlait de sa tristesse, ni à son mari, ni à personne. Mme C... n’est évidemment pas exercée à l’analyse introspective. Elle semble n'avoir remarqué que les moments aigus. Aussi est- il impossible de savoir s’il existait un fond de tristesse habituel, demeuré inaperçu, pour cette. raison qu'il était coutumier. Notons, à ce propos, que si elle est venue à Paris, c'était « parce qu'elle ne se plaisait pas chez elle. » Cependant, ajoute Me C..., « j'étais heureuse avec ma mère ; je travaillais bien. J'étais très active et je gagnais largement ma vie. Mon idée était que je serais mieux à Paris. Je ne pouvais pas savoir ce qui m'y attirait. » L'interrogatoire démontre en outre qu’à aucun moment, pas plus à l’accès final qu'aux précédents, la malade n’a présenté de dépression, d’anxiété, ni d'idée délirante. Le dernier point était particulièrement délicat à établir, puisque l’on pouvait se trouver en présence d’une dissimulatrice. Une observation de plusieurs mois à Ville-Evrard,-des examens multiples n’ont pas permis de découvrir la moindre idée délirante. Dès le début de son séjour à Ville-Evrard, la malade s’est occupée à des travaux de ménage. Elle était d’abord triste, pleurait assez fréquemment et ne donnait à son chagrin d'autre cause que sa’situation présente et la mort de ses enfants. Elle recevait avec plaisir la visite de son mari. Peu à peu, les moments de chagrin sont devenus de plus en plus rares et ont fini par ne se manifester que lorsqu'on les provoquait artificiellement, en quelque sorte, en lui parlant de ses enfants. Me C... n'a fait, depuis qu'elle est internée, aucune tentative de suicide. Sur sa demande, elle a été envoyée à l’atelier de repassage, où elle travaille « quand elle veut », disent les surveillantes, se montrant vaniteuse; susceptible, peu complaisante, prenant mal les observations et négligeant volontiers son travail pour s’adonner au passe-temps favori de toute sa vie — la lecture de romans. Elle se montre peu sociable, cause peu avec le personnel et

les autres malades et n’a quelque intimité qu'avec une seule malade qui, détail assez frappant, est, comme elle, une äliénée criminelle {meurtre de son rnari sous l’influence d’un délire de jalousie).

Au point de vue physique, M"° GC... ne présénte ni anomalie morphologique digne d’être notée, ni trouble organique.

Nous considérons ces quatre observations comme des exemples de spleen; au sens des aliénistes français, c'est-à-dire de tendances ou de déterminations au suicide, justifiées aux yeux du sujet par un ennui constitutionnel et un dégoût essentiel de la vie.

Nous aurions pu rapporter d’autres cas analogues qui, selon l’âäpparence, pouvaient rentrer dans notre étude. Il nous a paru préférable de nous en tenir à ces quatre observations. Nous avons eu, en effet, l'occasion de suivre trois d’entre eux et d’être renseignés sur le quatrième avec lous les détails voulus par un observateur compétent.

Le terrain sur lequel évolue leur spleen est celui de la dégénérescence. L'hérédité psychopatique est avérée chez trois d’entre eux. Elle n’est pas démontrée chez B... (Obs. XV). Des signes physiques de dégénérescence sont relevés chez M... (Obs. XVI) qui, de plus, porte peut-être les reliquats d’une encéphalopathie infantile ; notons encore les séquelles psychiques dé sa fièvre typhoïde. Les signes mentaux des dégénérés apparaissent dans la débilité de V... (Obs. XIT) ; dans la descendance de Hélène GC... (Obs. XVIT) ; les signes fonctionnels dans le trouble de la parole de B... Chez celui-ci, néanmoins, l'absence d’hérédité et de signes francs de dégénérescence est à remarquer.

Le début se fait très tôt. Lorsqu'on possède des renseignements suffisants sur leur état mental antérieur, on constate que l'ennui remonte à l’âge où l’on est à même de s’analyser : entre 14 et 26 ans. Ge point toutefois est mal éclairci chez Hélène C... à cause des raisons que hous avons dites. On peut néanmoins rapprocher son goût précoce pour la lecture, de la prédilection semblable de M..., qui, on se le rappelle, avait appris à

Tr PP EE EE DCI DS ER IP re PNR TES

lire afin de se désennuyer. Ce fait constitue-t-il un indice suffi- . s'ennuyait habituelle-

sant pour permettre de dire que M°° C..

ment étant jeune fille ?

Les réactions contre l'ennui chronique ne sont pas unique-

ment suicides. Les changements d'emplois, les évasions, etc., qui se voient dans l’histoire de M... et de B..., aussi bien que dans celle de V..., ne doivent pas être considérés comme des exemples d’instabilité, dans le sens où on l'entend pour des sujets excités ou variables dans leurs états affectifs. À vrai dire, l'instabilité chez eux n’est qu’apparente, car le fond d’ennui ne se modifie pas avec leurs nouveaux désirs ; elle doit être envisagée comme un essai de distraction hors de leur incurable ennui.

La persistance de l’affectivité est nette chez M...et chez Hélène C... Elle est douteuse chez V...

On l’aura noté, dans presque tous les certificats, il est question de dépression mentale. Le terme ne pourrait être conservé pour nos malades, si l’on comprend ainsi une diminution, non seulement du tonus affectif, mais aussi de la volonté. L'activité, en effet, est entièrement conservée chez les quatre sujets. L'intégrité de la volonté est manifeste dans tout le cours de l'affection, même dans les moments de pire ennui. Hélène C..., avant de se tuer avec ses enfants, fait plusieurs jours à l’avance des préparatifs qui révèlent sa parfaite décision. Pour M..., les accidents alcooliques qui motivent ses internements, masquent son véritable état mental et il se peut que la fatigue, suite de l'excitation éthylique, ait alors déterminé un état de dépression dans le sens véritable de ce terme.

Dans ces ennuis, il n’y a aucune apparence de périodicité et de circularisme. L’ennui est constant, chronique : ses moments

d’acuité ne sont que des aggravations d’un état habituel.

Aucune de ces idées de suicide ne s'est présentée avec les caractères de l’obsession ou de l’impulsion. L’imitation ne peut pas davantage être invoquée. L'idée est acceptée par le sujet : il

ne lutte pas pour s’en débarrasser. Quand il se décide à la mettre

à exécution, c’est depuis longtemps qu'il y est préparé. La tentative n’est pas exécuté dans un moment d'inquiétude ou d’angoisse. .

On ne peut tirer aucune conclusion des heures de la journée auxquelles ces tentatives se sont produites, pour rapprocher ces suicides des autres suicides connus. En premier lieu, nos cas sont trop peu nombreux. En second lieu, il semble que nos malades aient choisi l'heure la plus propice (solitude ou libre disposition d'instruments tranchants), plus qu'ils n’ont été déterminés par des influences météorologiques ou autres. Leur décision à mourir, en effet, est le résultat d’un état chronique et non pas d'un épisode affectif douloureux. Parfois, il y a un prétexte qui occasionne une réaction suicide en apparence subite. Nous avons vu que l’idée de suicide existait toujours bien antérieurement à l'événement.

Nous croyons pouvoir affirmer avec suffisamment de certitude qu'aucun de nos malades n'était en état de délire, ou de paroxysme anxieux, à aucun moment de son ‘histoire. Sauf peut-être M..., dans ses périodes d’alcoolisme subaigu.

Nous ferons cependant des réserves sur V... en ce qui concerne le délire et les hallucinations, à cause de son aspect réticent et de sa grande débilité mentale. É Te

Tous ont ceci de commun qu'ils s’ennuient. Il convient donc, avant de pousser plus avant la psychologie des spleeniques, de regarder attentivement ce sentiment qui fait, pour la plus grande part, l'originalité de leur psychopathie, À

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