‹ Contribution à l'étude des rapports de la simulation de la folie et de la dégénérescenceChapitre 5 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Etat actuel de la question.

Pendant longtemps, la simulation de la folie a été regardée chez un criminel comme ue preuve excellente de la valeur de ses facultés intellectuelles et de leur bon fonctionnement. L’aliénation est en effet l’affection la plus difficile à simuler, cette ruse, pour être bien conduite, exige, outre une persévérance et une volonté énergiques, un effort considérable de la mémoire et de l'attention (1).

Faire preuve à un tel point d’activité intellectuelle et de volonté, c'était alors démontrer d’une façon absolue l’intégrité de sa raison, et le simulateur, loin d'arriver à son but, augmentait les charges qui pesaient sur lui: aliénanation et simulation étant regardées comme incompatibles.

Une expérience plus attentive montra d’abord qu’au contraire, la simulation était fréquente chez les aliénés qui jouissent encore, ne füt-ce que partiellement, de leurs facultés intellectuelles.

(4) Percy et LaurenT. — Simulation. Dict. des Sc. méd. 1821.

Griesinger (1), qui un des premiers rapporta des cas de folie simulée par des aliénés, ne put s'empêcher de conclure que la constatation du fait de simulation n'est inullement une preuve certaine que l'individu puisse jouir de toute Sa raison. |

« Les aliénés eux-mêmes, dit-il, simulent la folie et il y a pour eux un certain plaisir morbide évident à simuler ainsi. Cette circonstance peut être comparée à une disposition analogue que l’on observe chez les hystériques, mais qui cependant ne lui est pas identique. »

L'étude de la simulation chez les aliénés (2), reprise par Baillarger en France, et surtout à l’étranger par Lombroso, Hughes et Kiernan, montra que tous les fous sont susceptibles de simuler la folie, si l’on met à part les déments et les maniaques aigus, chez lesquels les facultés sont abolies ou suspendues ; et que les aliénés simulateurs se recrutaient de préférence parmi ceux qui ont un notable degré d’affaiblissement intellectuel, chez les imbéciles et les maniaques chroniques. La simulation n'exigeait donc pas un fonctionnement normal de l'intelligence, puisqu'elle est accessible aux individus dont les facultés sont inférieures (3).

Le professeur Lasègue ayant eu à faire un grand nombre d’expertises médico-légales, observa que de tous les simulateurs qu’il avait eu à examiner, aucun n’était normal, et que tous présentaient quelque tare ou quelque défaut

A) GRIESINGER. — Traité des maladies mentales (Traduit par Doumic).

(2) CnarueL. — Simulation de la folie par les aliénés (Thèse de Paris).

(3) The Alienist and Neurologist 4882 (Ann. méd. Psychol., 1886).

d'équilibre dans leurs facultés mentales. Il acquit la certitude qu’il devait toujours en être ainsi, et insista sur la nécessité, dans ces cas, d’une étude attentive des antécédents et du caractère habituel.

Cette opinion, basée sur l'expérience, eut souvent l’oc-

casion d’être confirmée. Certains auteurs allèrent même plus loin et nièrent même la simulation de la folie; pour eux il »’y a pas de troubles mentaux simulés, et tout individu qui en présente quelqu'un doit être considéré comme aliéné.

Aussi dans le Journal Irrenfreund (1874), le docteur Pellmann déclare que la simulation de Ja folie est infiniment plus rare qu’on ne le pense généralement. Les médecins aliénistes le savent bien, dit-il, mais les médecins des prisons, les magistrats sont malheureusement trop portés à envisager comme simulant, tout condamné dont la raison paraît atteinte. La simulation est pour cet auteur limmense exception ; il ne la nie pas absolument, mais il la croit des plus rares.

Le professeur Wille (1), de Bâie, publiant dans le Medico-legal Journal de New-York (déc. 1885), un travail sur la simulation, exprime ses convictions en ces termes : « Dans ma vaste pratique médico-légale, je n’ai pas « trouvé un seul cas de trouble mental simulé chez un « homme dont l’état mental fut réellement normal. Les « gens qui ont recours à ce genre de supercherie, sont « toujours entachés d’épilepsie, d’hystérie, d’alcoolisme ou « de prédispositions névropathes héréditaires, en sorte

A) The Medico-légal Journal of New-York, 1885. Ann. Méd. Psychol.

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que leur état mental confine d’aussi près à la maladie qu’à la santé morale.

« Je partage donc l'opinion du plus grand nombre des médecins de la spécialité, opinion d’après laquelle la simulation de la folie par une personne absolument saine d’esprit, doit être considérée comme une rareté tout à fait exceptionnelle. Aussi, s’il est parfois si difficile de découvrir la simulation, cela tient en partie à ce que le simulateur, en même temps qu'il se livre à des manifestations délirantes exagérées, contraires à la nature et grotesques, présente quelques traits plus ou moins nombreux, qui appartiennent en réalité aux intelligences dérangées.

« Ce mélange de symptômes vrais et faux constitue des formes d’état mental mixte et intermédiaire entre la santé et la maladie.

« Ces cas doivent être très instructifs pour le magistrat, et lui montrer à combien de précautions il est tenu, pour que l’agrêt rendu par lui soit réellement équitable; rien ne serait moins fondé en effet que de considérer ces tentatives de simulation comme autant de circonstances aggravantes.

« Quelque paradoxal que cela puisse être, il est juste de considérer la simulation d’un trouble mental comme constituant une circonstance atténuante en faveur de l’accusé ; cette manière de voir se trouve justifiée par ce fait que parmi les criminels, ceux-là seuls songent à simuler qui ont déjà l’esprit un peu dérangé et que ceux qui ont la raison tout à fait saine ne songent jamais à recourir à cet expédient. »

Cet auteur est le premier qui insiste avec tant de détails

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sur cette question. Ses convictions sont absolument formelles à cet égard, elles sont, du reste, partagées à divers degrés par un grand nombre d’aliénistes modernes.

Foville (1) qui le cite, ajoute que cette théorie a un point de départ scientifique, repose sur l'observation clinique et, à ce point de vue, mérite d’être défendue.

M. le docteur Ritti, dans les Archives de Médecine, écrit que la simulation de la folie est d'ordinaire le slot des dégénérés, de ceux qui vivent dans les frontières de la folie.

Pour M. Cullerre (2), la simulation est une particularité propre aux hystériques et aux autres dégénérés. Elle résulte souvent, dit-il, du besoin de tromper, de mystifier, tellement irrésistible, qu’on ne saurait s’empêcher de lui reconnaître une origine maladive ; c’est une des formes de ce que Dally appelait le délire malicieux.

A l’étranger (3), les rédacteurs du Mental science (1876), parlant de la simulation chez les femmes adultères découvertes, font la remarque suivante : « C’est un fait « curieux, cependant, à propos des cas de cette espèce, « de remarquer qu’en même temps qu’on ne peut s’empê- « cher de soupçonner la simulation, on ne peut s'empêcher « de penser que cette simulation même est une sorte de « folie; beaucoup de ces femmes ayant une tendance « héréditaire à l’a‘iénation mentale, quelques-unes ayant « ce qu’on peut appeler un tempérament empreint de « folie. » ;

(1) Ann. Méd. Psychol. 1886.

(2) Curcerre. — Les Frontières de la Folie.

(3) Ann. méd. Psych. 1896.

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Pour Schüle et Sander ({}, la simulation des maladies mentales est toujours un produit pathologique. Un bon simulateur, disent-ils, est un individu bien plus fortement prédisposé aux psychoses qu'un menteur, ils invoquent à leur appui Snell et citent un cas, dans lequel on à à peine pu savoir si un individu était simulateur ou aliéné.

Futsch dit que dans la grande majorité des cas, la simulation des psychoses coïncide avec des anomalies diverses d'ordre psychique ; mais, ajoute-t-il, il faut bien se garder de considérer ces anomalies comme constituant une maladie mentale, et il ne faut les envisager que comme une expression d'une prédisposition névropathique.

L'auteur allemand Wanjura (2), dans sa consciencieuse étude sur l’état d'esprit des simulateurs et des criminels, après avoir conclu que beaucoup de simulateurs présentent de l’amoindrissement de toutes leurs facultés, ajoute : « La « simulation n'indique pas une maladie mentale, mais « comporte en elle-même une diminution de la valeur « psychique. »

En est-il toujours ainsi et existe-il des simulateurs normaux ?

Cette question n'est pas encore résolue et, si tous les auteurs regardent la simulation comme plus fréquente chez les dégénérés, un certain rombre admettent que la folie peut être simulée par un individu vierge de toute tare héréditaire ou personnelle, et dont les facultés intellectuelles sont absolument intactes.

Pour le docteur Parant (3), l'opinion de Wille est abso-

(1) Ann. méd. Psych. 1895.

(2) Waxiura. — Vierteljahrschrift für gerichtliche medicin. 3 Folge. Band XI.

(3) Paranr. — Raison dans la Folie.

lument exagérée, et il refuse de l’admettre telle qu’elle est formulée par lui. « Il ‘est certain, dit-il, que parmi les « individus qui simulent la folie, quelques-uns ont réelle- « ment des tares morbides. Mais d’autres ne sont assuré- « ment pas dans ce cas. Des faits nombreux de simulation « ont été relatés, dans lesquels rien n'indique l’existence, « ni seulement même la présomption d’une disposition « anormale. Dans quelques-uns de ces faits, au contraire, « les simulateurs paraissent avoir été doués d’une bonne « santé physique et morale. »

Le docteur Govseef(1) exprime une opinion mitigée : La simulation peut être normale ou pathologique, quand elle est normale, elle suppose une mauvaise volonté ordinaire avec une parfaite connaissance du but poursuivi et des moyens employés ; la simulation est au contraire pathologique quand l'individu ne sait pas au juste pourquoi il simule, et quand les moyens qu'il emploie portent le même cachet de conscience incomplète. »

Pour ce même auteur, la simulation en elle-même n’a rien de pathologique; elle ne devient pathologique que dans certains cas bien déterminés, où on peut prouver sa liaison avec des facteurs morbides.

Tout en disant qu’elle s’observe chez les gens sains d’esprit, il reconnaît qu’on la rencontre surtout chez les débiles, chez les anciens aliénés, chez les voleurs de profession.

J. Roubinovitch, qui commente cet auteur, se demande si ce sont là des individus qu’on peut appeler sains d’esprit et normaux.

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(4) La simulation des maladies mentules par le docteur A, Govserf, Kharcow, 1893.

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Nous n’avons pas la prétention de résoudre la question, nous pensons qu’il n’est guère de cas où un homme, jouissant de toute sa raison, puisse avoir recours à la simulation. Nous avouerons que, pour nous, dans la presque totalité des cas, les simulateurs sont, ou de véritables aliénés, ou des individus dégénérés, et que la simulation, facile pour l’aliéné et le prédisposé, est presque impossible à l’homme sain. |

On pourrait dire que la plupart des simulateurs ont le tempérament fou, ce qui n'implique pas, évidemment, qu'ils soient aliénés et irresponsables.

La simulation n’est pas une entité morbide pathologique, mais elle peut être regardée comme un symptôme de débilité mentale.

Nous ne nous attacherons pas à peser la valeur des diverses opinions, nous nous contenterons d'exposer certains faits qui ont fortement influé sur nos convictions et qui sont à l’appui d’une opinion discutée très sérieusement encore aujourd’hui,, bien qu’elle paraisse vraisemblable et d’accord avec un grand nombre de faits.

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