‹ Contribution à l'étude des rapports de la simulation de la folie et de la dégénérescenceChapitre 6 sur 40 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Rapports de la simulation et de la dégénérescence.

Si les auteurs ne s'accordent pas sur ce point, que tous les simulateurs sont des déséquilibrés, tous, au moins actuellement, sont d’avis qu’il existe de nombreux liens entre la dégénérescence et la simulation.

Nous avons déjà noté la fréquence de la simulation chez les imbéciles, les observations en sont nombreuses, c’est un fait admis par tous les aliénistes. Il semble qu’ils soient portés naturellement à la ruse et que celle que nous étudions soit plus particulièrement à leur portée.

Le docteur Parant(1), en faisant cette constatation, estime que ce fait présente un véritable intérêt au point de vue psychologique. « Il est curieux en effet, dit-il, que des individus dont l'intelligence est non pas troublée, mais amoindrie, aient cependant assez d’ingéniosité, pour com-

(4) Paranr. — Raison dans la folie.

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prendre que la simulation peut leur être utile, et quelquefois assez d’habileté pour mener à bien leurs entreprises. »,

Legrand du Saulle (1) avait déjà signalé ce point, et Maudsley (2), étudiant les zones mitoyennes de la folie, insiste bien sur le manque de relations qui existe entre l’intelligence, la ruse et la moralité : beaucoup de ruse pouvant s’allier à très peu d'intelligence comme beaucoup d'intelligence à une véritable imbécillité morale. Ce sont, dit-il, les délinquants les plus dégénérés qui recourent le plus volontiers à la fourberie et à la simulation.

Cette tendance naturelle existe encore plus développée chez les dégénérés moins inférieurs, qui, en bien des circonstances, font preuve d’un degré de ruse qui semble peu compatible avec une faiblesse d'esprit générale.

Ceci ne doit pas nous étonner si nous étudions leurs aptitudes et leur état mental habituel. Il est d’abord évident qu'ils trouvent, plus souvent que l’homme normal, des occasions de simuler.

La lutte pour la vie est pénible, en effet, pour le dégénéré. Il est insuffisamment armé pour se diriger lui-même, et dans un grand nombre de circonstances, il se trouvera inférieur.

Les multiples incidents de la lutte pour la vie, les combats avec les éléments extérieurs, qui sont déjà pour l’homme normal des causes d’amoindrissement, sont pour lui autant de causes de déséquilibration et l’origine d’événements pathologiques. M. Magnan (3), étudiant le dégé-

(1) LeGRanD pu Saurre. — Traité de médecine légale. (2) MaupsLey. — Crime et folie.

(3) MaGwan et LEGRAIN. — Les dégénérés.

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néré en face de lexistence, s'exprime en ces termes: « Mêlé à l’existence commune de la famille, jouant un « rôle dans la société, possesseur d’une profession ou d’un « métier, le dégénéré trouvera dans toutes ces conditions € plus d'occasions qu’il ne lui en faut pour mettre en relief € son activité morbide. L’accomplissement des obligations «les plus compliquées fera naître toutes les exagérations « possibles ou laissera le déséquilibré au-dessous de sa « tâche. » Il accomplira mal ces obligations ou il s'y dérobera. De là ses insurrections fréquentes contre les mœurs et les lois; de là aussi la nécessité pour lui de sortir par un moyen quelconque de situations, en face desquelles il est trop inférieur. Les mêmes circonstances qui font si souvent de lui un vagabond, un délinquant ou un criminel font de lui un simulateur.

Quand il s’agit pour lui de subvenir à sa propre existence, le travail lui est particulièrement difficile. Son humeur instable, ses goûts bizarres, ne lui permettent pas de garder une position ; après avoir été partout, essayé de tous les métiers ; pour se soustraire à la rudesse du travail, il simule et trouve ainsi le moyen de vivre, soit qu'il parvienne à entrer dans un asile, soit qu'il exploite ainsi la crédulité publique.

Il aura encore les mêmes motifs pour se dérober aux charges sociales, au service militaire surtout. Les raisons qui font accepter par la plupart ce lourd devoir, sont bien peu puissantes auprès de lui. Les idées élevées lui étant difficilement accessibles, il n’accepte pas volontiers de sacrifier à sa patrie, sans un bénéfice immédiat, son bienêtre et une partie de son temps.

Son imagination active lui montre de la vie au régiment

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un tableau exagéré qui l’effraie. Une fois incorporé, il est sensible à la perte de sa liberté, son continuel besoin de changement souffre d’une vie monotone qui le gène par la discipline contre laquelle se heurtent ses tendances disparates ou dépravées.

Souvent il est débile physiquement, le métier est trop rude pour lui et en cherchant à y échapper un peu, il se fait punir, et augmente ainsi ses peines. Quelquefois il souffre du fait de son infériorité mentale et des railleries qu’elle lui attire de la part de ses compagnons ou de ses supérieurs.

Toutes ces raisons font qu’il se déplaît et qu’il cherche par tous les moyens à se faire réformer. La simulation de la folie lui en fournit la possibilité.

Quand il aura commis un délit et qu'il se trouvera en face de la justice, il sera incapable de supporter l’accusation et préférera alléguer la folie et risquer sa vie dans un asile, au lieu d’essayer de se disculper ou de subir sa peine.

De tous ces motifs que nous venons d’énumérer et auxquels ont cédé les simulateurs qui ont fourni les observations relatées dans notre étude, aucun ne serait certes assez puissant pour faire simuler un esprit sain. Il est certain que les dégénérés ont une tendance particulière à la simulation et qu’ils sont des habitués de cette ruse. C’est cette tendance qu’on remarque chez les enfants dits incorrigibles qui simulent, par paresse, ou pour éviter des châtiments, quelquefois par vengeance ou pour se rendre intéressants et effrayer leur famille (1).

C’est l’état d'esprit des hystériques, classe importante

(1) Senuce. — Traité clinique des maladies mentales.

de dégénérés, connus depuis si longtemps comme d’excellents comédiens en toutes choses et dont l'énergie à simuler ne connaît point de bornes.

La simulation de la folie est davantage encore un gage de défectuosité mentale. Il ne serait pas vraisemblable qu'un homme normal se résignât facilement à passer pour un aliéné.

Laurent (1) avait fait la juste remarque, qu’il faudrait des raisons d’une extraordinaire importance pour qu’un individu consentit à passer pour fou, la folie ayant tou- Jours été considérée comme la maladie la plus dégradante qui puisse nous affliger. La perte de la raison et des droits qui y sont attachés est humiliante et il ne peut guère venir à lesprit d’un individu sain de se faire cet affront à lui-même et aussi à sa famille, car l’hérédité des psychoses est connue de tous et la présence d’un fou dans une famille est, avec raison, pour les yeux du public, une très lourde tare.

Le dégénéré n’est pas arrêté par ces raisons, il se soucie peu des idées reçues et ce n’est pas le sentiment de sa famille qui peut l'arrêter ; de plus, bien souvent l’idée de l’aliénation n’est pas si loin de lui : depuis sa Jeunesse, il entend dire qu’il n’est pas comme tout le monde, qu’il a des idées baroques, qu’il est fou ; il se peut même qu’on ait déjà eu à examiner son état mental; 1l vit avec cette idée sans s’en blesser et il ajoute peu à sa réputation en simulant, Quelquefois il a déjà été interné dans un asile et a pu se mettre en relations avec des aliénés. Il se peut

(1) Lauren. — Etude médico-légale sur la simulation de la folre.

aussi, dans certains cas, qu'il ait eu des délirants dans sa famille, il les a fréquentés, il a pu même, par jeu, les 1miter et copier leurs manières. La simulation dans ces cas n’est qu’une imitation.

Accessible aux idées les plus saugrenues, les plus bizarres, comme le montrent souvent ses écrits alors qu’ii n’a jamais fait preuve de déséquilibration, muni d’une imagination sans contrôle, il n’a pour simuler qu’à se laisser aller, il se livrera bientôt aux plus grotesques extravagances, à la comédie la plus singulière. Rien ne l’arrètera dans cette voie, son manque de jugement ne lui permettra pas de voir le ridicule et le danger de sa conduite ; peu géné par un sens moral primitif ou absent, il n’est pas d’acte qui lui répugnera pour arriver à son but.

Il fait souvent montre d’une intensité d’énergie et de persévérance qu’on rencontrerait rarement dans ces conditions chez un homme normal ; ilne recule devant rien pour continuer son rôle jusqu’au bout, résiste à la fatigue ou se: livre sans dégoût à la plus grande malpropreté, et même après avoir été dévoilé, persiste encore, jusqu'à ce qu’il soit convaincu de l’inutilité de ses efforts.

L'énergie des simulateurs est un fait assez remarquable. Le dégénéré est en toutes choses incapable d’effort soutenu, il se déroute facilement et abandonne ce qu’il a commencé. Qu'il vienne à simuler, il déploie au contraire une énergie et une tenacité extraordinaires, bien qu'il ait à laire face à des difficultés sérieuses. La simulation est peutêtre la seule chose à laquelle il prend de l'intérêt. S'il la pratique si bien et si longtemps, alors qu'il se lasse si facilement en toute autre circonstance, c’est donc qu’il a pour elle des facilités particulières, et qu’il obéit à des tendances

naturelles. Il montre là, d'autant plus de volonté, qu'il est en quelque sorte instinctivement porté à mentir, à tromper, à taquiner, et qu’il éprouve une satisfaction d’autant plus grande que le médecin chargé de l'examiner a généralement l’air d’être dupe, et de le prendre au sérieux. On sait, en effet, que le meilleur moyen de prendre le simulateur, est de lui laisser croire qu’on est convaincu qu’il est aliéné.

Il est vrai aussi que la tâche lui est plus facile ; de même qu’il sera plus aisé à une hystérique à crises de simuler l’épilepsie, de même aussi, il est plus dans les movens d’un individu dont la raison est déjà peu solide, de simuler la déraison. Dans ces troubles il n’y a peut-être jamais qu’une partie de simulée ; on pourrait dire qu’ils ne sont que l’exagération de troubles réels : sur un fond vrai constitué par ses tares personnels qui lui servent de guide, il ajoute une partie feinte qui les met en valeur. |

Dans certain cas même la simulation est accessoire, elle est l’occasion de la découverte d’une véritable folie méconnue.

D’après M. Dagonnet, citant le docteur Koster, le cas est assez fréquent. L’attention n’a pas été appelée sur certains faits, les conditions nécessaires pour que lobservalion puisse se faire convenablement ont manqué.

Il existe des malades qui, par leur méchanceté, l’immoralité de leur conduite, ou leurs excentricités, étonnent les personnes qui les entourent. Ce n’est qu’à l’explosion d’un accès de violence, ou devant un acte délictueux et inexplicable, en présence d’un scandale, que l’on arrive à consta-

(1) Irrenfreund, 1873. — Ann. méd. Psychol., 4875 et 1889.

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