THÈSE COMPLEMENTAIRE POUR LE DOCTORAT ÈS LETTRES
Présentée à la Facullé des Lettres de Paris PAR
Jules HUMBERT
Ancien boursier d’agrégation à la Faculté des Lettres de Paris
Professeur au lycée Saint-Louis
PARIS (Ve) LES PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE 49, Boulevard Saint-Michel, 49
A Monsieur Félix GAFF101
Professeur à la Faculté des. Lettres de Paris
hommage de respect et de reconnassance
Cette étude fait partie d’une enquête sur la forma judiciorum (Asconius, éd. Stangl, p. 34. Dialogue des Orateurs, 98), c’est-à-dire sur les conditions matérielles du débat judiciaire, à l’époque républicaine, dont l’on trouvera les résultats dans notre travail principal, les Plaidoyers écrits et les Plaidoiries réelles de Cicéron. 11 nous avait paru indispensable, avant de reprendre la question si débattue de savoir dans quelle mesure les discours que nous lisons représentent les discours prononcés, de procéder à un nouvel examen des sources qui nous renseignent sur l’organisation du débat judiciaire criminel (nature des actes du débat, ordre du débat, durée des plaidoiries, etc., etc.). Parmi ces sources, et si l’on met à part les œuvres mêmes de Cicéron, de beaucoup la plus riche, il n’en est pas d’aussi importante à beaucoup près que les trois relations des affaires Cornelius, Scaurus et Milon que nous a laissées le scholiaste. Or l’origine de ces relations était demeurée très obscure, bien que Lichtenfeldt eût donné, sur la question générale des sources d’Asconius, une dissertation excellente (1), et l’exposé de nos recherches a exigé des
(1) C. LicaTENFELDT, De Q. Asconit Pediant fontibus ac fide, Diss. Breslau, 1888. — Sur la dissertation de Lichtenfeldt cf. notamment le compte-rendu élogieux du savant éditeur des Scholiastes de Cicéron, Th. Strancz, Wochenschrift für Klass. Philol, 1889, p. 547.
Humbert. 1
développements tels qu’il a été nécessaire de lui consacrer un ouvrage distinct.
Parmi les sources que le scholiaste mentionne dans le peu qui nous reste de son commentaire, celles qui ont pu fournir des éléments d’information à ses trois relations des procès de Cornélius, Scaurus et Milon sont peu nombreuses : ce sont les Æistoures de Tite-Live et de Fenestella, la biographie de Cicéron par Tiron, les Acta, les commentariti defensionum, la première Milonienne, le réquisitoire de Cominius accusateur de Cornelius, enfin les plaidoyers cicéroniens publiés. Mais Asconius ne fait allusion à ses sources que incidemment, comme la plupart des auteurs anciens, et il faut tenir compte de ce fait que nous ne possédons qu’une partie infime de ses Scholies, en sorte qu’il il y a lieu d'envisager bien d’autres sources que celles qu'il nomme.
Il est clair que nous ne saurions identifier toute la littérature dont disposait Asconius, car nombre d'ouvrages ont pu disparaître sans laisser la moindre trace. Cependant on ne peut douter que cette littérature n’ait offert à un historien de Cicéron avocat des ressources considérables. Sans parler des œuvres de l’orateur, de sa correspondance, des recueils de ses bons mots, où le Forum revendiquait une grande part, les écrivains du premier siècle connaissaient nombre de discours, des commentarii defensionum, des lettres d'avocats qui avaient été les collaborateurs ou les adversaires de Cicéron. De plus, les causes cicéroniennes sont des causes historiques, liées à l’histoire générale par la personne des accusés, des hommes d’État qui interviennent au procès, de leur caractère politique même ; il y avait donc lieu d’envisager des ouvrages d'histoire,
‘“omme celui d’un Asinius Pollion qui avait entendu Cicéron avocat, des biographies, comme celles de Caton et de Pompée, si intimement mêlés aux affaires Milon et Scaurus, des mémoires, des pamphlets, etc, etc. Mais l’histoire des causes cicéroniennes relève aussi de l’histoire du droit que sont en train de constituer les grands jurisconsultes du début de l’ère impériale, et Aulu-Gelle nous a conservé des extraits d’un traité de Capito, de Judiciis publicis. Ajoutons que l’œuvre de Cicéron avocat est encore, à l’époque où vivait Asconius, une œuvre, si l’on peut dire, actuelle : ainsi le rhéteur Cestius déclame contre Milon, ainsi Asinius Gallus établit entre son père et Cicéron un parallèle que l’empereur Claude réfutera doctement. Enfin on ne saurait négliger le rôle possible de la tradition. Les discours de Cicéron sont entrés, du vivant même de l’orateur, dans le domaine scolaire, et les exposés de la cause, dont les maîtres avaient coutume de faire précéder l'explication ou enarratio, ne sont pas autre chose que des arguments, analogues à ceux d’Asconius et des autres scholiastes. L’habitude d’invoquer, dans les exercices de l’école, les précédents empruntés aux causes historiques — le livre VIII de Valère-Maxime n’est pas autre chose qu’une collection de ces exempla — celle de traiter les thèmes mêmes de ces causes, ainsi que le fait Cestius, ont dû contribuer aussi à entretenir une tradition dont le rôle est manifeste dans les Controversiæ de Sénèque. Il est aussi évident que des déclamateurs comme Messalla et Asinius Pollion ont pu introduire dans cette tradition des éléments de grande valeur. On sait que Asconius tenait d’Asinius Gallus que lui, Gallus, était l'enfant promis au monde dans la 4e églogue de Virgile, et le scholiaste a pu entendre dans
sa jeunesse Asinius Pollion, qui devait former à l’éloquence;. après son fils Gallus, son petit-fils Marcellus Aeserninus : or Asinius Pollion avait vingt et un ans, quand Cicéron plaida pour Scaurus, vingt trois ans quand il défendit Milon.
C’est dans les documents originaux que le scholiaste mentionne, que nous croyons avoir discerné l’origine de son information sur la forma judiciorum. La difficulté n’était point de savoir en quelle estime le scholiaste tient ces sources, car sa préférence pour elles est manifeste ; elle consistait à en déterminer le contenu et par suite le rôle possible.
Asconius invoque à cinq reprises des Acta pour établir des faits qui intéressent les tribunaux, l'assemblée du peuple, le sénat. La dénomination uniforme Acta s’appliquet-elle à des documents distincts ou à un seul document. Depuis les travaux de V. Le Clerc, Schmidt, Renssen et surtout de Hübner (1), on admettait l'existence d’un
(1) E. Hügner, De senatus populique romani actis, (Fleckheisen Jahrbücher. Suppl. 3, 1859). La dissertation de Hübner a mis au point la thèse du Journal de Rome, et c’est d’après la définition des Acta donnée par Hübner que la critique a déterminé le rôle de cette source dans la littérature. Depuis, la question n’a plus été reprise qu’incidemment, pour expliquer dans quelles conditions aurait fonctionné le service du Journal de Rome. D’après MommsEen, Staatsrecht, TITI, p. 1018, n. 1, il est vraisemblable que César se serait contenté de seconder l'initiative privée en autorisant des agences à prendre copie des documents officiels ou même à pénétrer dans l’enceinte du sénat ; pour KUBITSCHEK, (Pauly-Wissowas Real-encycl. 1, p. 291), César aurait institué un service chargé de communiquer les nouvelles d’ordre administratif à des entrepreneurs de publicité ; enfin, d’après HirsCHFELD,
Journal de Rome, identique sous les noms de Acia, acta urbana, publica, populi, Urbis ; fondé par Jules César en 99 et destiné à renseigner le public au jour le jour, ce journal aurait été conservé dans les bibliothèques de l’état et les Acta utilisés par Asconius et nombre d'écrivains en seraient les collections. Le rôle que Pon attribuait aux Acta en tant que source des écrivains anciens était d’ailleurs médiocre. D'un texte de Tacite qui vise exclusivement, nous le montrerons plus loin, une catégorie particulière d’Acta, les Diurna Urbis acita, on concluait que le Journal de Rome n’offrait aueun intérêt pour l'historien. De plus les conditions dans lesquelles ce journal aurait été rédigé, sous le contrôle étroit de pouvoirs publics qui auraient interdit ou imposé l'insertion de telle ou telle nouvelle, en faisaient un document suspect. Enfin, étant donné le rôle que l’on assignait aux Acta, celui d’un journal d’information qui aurait accueilli toutes sortes de nouvelles et même les vains bruits qui circulaient autour des Rostres, il était impossible de leur rapporter avec certitude aucune nouvelle ; ainsi Lichtenfeldt qui avait adopté Ia thèse, universellement accréditée, du Journal de Rome, ne se prononce en fait que pour une raison tout empirique, à savoir qu’il s’agit de détails si minces que les historiens n’ont pas dû s’en embarrasser ; en somme les Acta n'avaient ni véritable intérêt historique ni autorité et l’on ne pouvait jamais
affirmer qu'une information en dérivât.
Die Rômische Staatszeitung und die Acclamationen im Senat, (Sitzungsberichte der Küniglich-preussischen Akademie der Wissenschaften, 1905, p. 930), César aurait bien créé une publication officielle, mais très succincte et qu’il était nécessaire de compléter pour établir de véritables journaux.
L'examen des textes relatifs à la question, examen que: nous avons entrepris sur le conseil de M. Félix Gaïfiot, professeur à la Sorbonne, devait nous conduire à des conclusions entièrement neuves sur la nature et le contenu des Acta. Les Acta utilisés par Asconius sont bien les Acta institués par César en 59, ainsi que Hübner lavait reconnu, mais les textes établissent que ces Acta Diurna — tel est leur véritable nom — ne sont pas un journal, mais des archives constituées de copies de documents dont la conservation importe soit à l'honneur national, soit à l'intérêt du publie, qui est admis à en prendre connaissance; originairement les Acta senatus ont fait partie de ces archives, puis en ont été détachés par Auguste et depuis ont formé une collection distincte ; en revanche, vers la même époque, apparaît dans les Acta Diurna, où ne subsistaient plus que les acta populi, un nouvel élément, les acta Urbis, dont l'institution est liée à la création de la préfecture de la Ville. Enfin, il importe de distinguer des Acta-archives les acta, acta urbana, acta où commentarii rerum urbanarum, etc. qui circulent dans le public ; il s’agit de documents que des particuliers ont fait établir pour renseigner des amis éloignés de Rome et où figurent, en même temps que des extraits des acta-archives, des informations d’origine privée.
Il ressort de ces recherches que les Acta constituaient, pour les historiens anciens, une source bien plus importante qu’on ne l'avait cru jusqu'ici et il sera nécessaire de revenir sur le rôle que la critique moderne leur attribue dans la Httérature. En ce qui concerne les relations judiciaires d’Asconius, la détermination des éléments qui leur appartiennent n'offrait plus de difficultés : les documents que
consultait le scholiaste ne sont autres en effet que des copies des procès-verbaux établis par les présidents des tribunaux criminels ; or nous connaissons le contenu de ces procès-verbaux, pour la période républicaine, grâce à Cicéron, en sorte que nous pouvons définir avec précision les ressources que les Acta offraient au scholiaste et distinguer les éléments qui leur reviennent dans ses relations, où ils sont reconnaissables à la précision chronologique comme à la nature même d'informations que seul un compte-rendu officiel pouvait fournir.
Il est clair que les discours et les brouillons de discours constituaient une source importante de l’histoire de Cicéron avocat, même pour la période qui a suivi l'institution des Acta, et cette source devait jouer un rôle d'autant plus considérable qu’elle était plus facilement accessible. Nous montrerons que les documents dont Mucianus (1) avait tiré deux collections, une de lettres, une de lbri actorum, ne sont pas autre chose que des archives privées et qu'ils intéressaient l’histoire de l’éloquence surtout en ce qu'ils contenaient les commentari d'avocats républicains, les Lentulus, les Crassus, etc... qui avaient dédaigné d’écrire. Aussi les témoignages qui permettent de caractériser le contenu des commentarii de Cicéron autorisent-ils plusieurs conjectures très vraisemblables. L'étude des fragments des deux Cornéliennes nous a conduit à cette conclusion que le second de ces discours ne représente pas, comme on l'avait cru jusqu'ici et comme le scholiaste le dit, une partie de la plaidoirie, mais une adaptation littéraire de l’interrogatoire des témoins : une information, qui a
(1) Dialogue des Orateurs, 37.
longtemps embarrassé la critique, n’a pas d’autre origine que la méprise du scholiaste sur ce point. Asconius situe l'interrogatoire des témoins avant la plaidoirie, contrairement à de nombreux témoignages cicéroniens d’où il ressort que l’ordre du débat était invariable dans la procédure normale, uniquement parce qu'il a pris pour une réfutation de témoins déjà entendus un discours qui représente l’interrogatoire même.
Bien que l’objet propre de notre enquête soit linformation d’Asconius sur la forma judiciorum, nous avons signalé quelques rapprochements d’où l’on peut inférer que diverses nouvelles, relatives à des faits qui n’intéressent pas l’histoire de l’organisation du débat, dérivent de tel ou tel auteur. Au reste, à part un groupe de renseignements qui nous paraissent revenir à Asinius Pollion, on peut dire que les éléments qui échappent aux Acta, aux commentarir defensionum, aux discours, sont insigmifiants ; il n’en est aucun qui ne relève de l’histoire générale et ne puisse être rapporté avec vraisemblance à l’acquis d’Asconius.
Nous définirons le contenu des Acta et des commentarit defensionum avant d'aborder examen des relations que, pour la clarté de la discussion, il convient d'étudier séparément.