OBSERVATION II
par M. Bailliart (Société d'’ophtalmologie de Paris 12 avril 1924).
Un cas de cécité intermittente par spasme vasculaire,
Mme D..., âgée de 34 ans, ne présente dans son passé rien
d’anormal, à l'exception de fortes migraines de l'enfance,
MO
Sa réaction de Wassermann est négative. Elle n’a pas fait de fausses couches et a mené à bien deux grossesses; c’est à la suite de ces grossesses que les troubles que je vais signaler ont commencé à apparaître.
A la suite de la première, elle a déjà commencé à prendre de l’embonpoint; après la deuxième, l'obésité sans être très prononcée, s’est encore un peu exagérée. Les bras, les jambes et les mains étaient enflés, avec des marbrures violacées; sensations d’engourdissement dans les membres; grande frilosité.
Du côté des yeux, la première crise apparaît en septembre 1921. |
Mme D... souffrait de la tête depuis huit jours, lorsqu’elle perd brusquement la vue des deux yeux, distinguant encore la lumière mais voyant si mal qu’elle ne peut pas manger seule. Elle consulte alors dans un hôpital où on parle de névrite rétro-bulbaire; on lui dit de revenir mais au bout de sept jours, la guérison spontanée se produit et elle s’en tient là.
En 1922, elle a trois crises, la cécité survenant toujours très brusquement, mais toujours précédée de maux de tête. La première (17 juin) dure cinq jours; la deuxième n’en dure que trois. La troisième à l'occasion de laquelle elle vint me voir pour la première fois (3 août) dure quatre jours.
En 193, elle a encore 3 crises, l’une en mars, deux autres en avril; ces crises ont été presque immédiatement arrêtées.
Enfin, la dernière s’est produite au mois de février 1924. Elle a cédé immédiatement au traitement, s’est reproduite le lendemain et a guéri de la même façon. La cécité a d’ail-
leurs été beaucoup plus complète que dans les autres accès,
SRSO LE
la malade ne conservant aucune perception lumineuse.
Actuellement, Mme D... qui a de chaque œil une acuité visuelle normale, se sent parfaitement bien.
Voici les constatations que j'ai pu faire objectivement au moment des crises: -
16 avril 1923. — La malade cherche Je jour tout en clignant les paupières ; elle déclare éprouver une sensation douloureuse surtout du côté de l'œil droit. Les pupilles sont légèrement. dilatées et le réflexe à la lumière est un peu diminué. Les papilles paraissent faiblement décolorées ; on a l'impression que les artères rétiniennes sont étroites. La pression artérielle locale est de 40-105, c’est-à-dire au-dessus de la normale.
La pression générale est de 15-10 {elle était de 13-8 en dehors des crises).
La malade voit une ampoule électrique ; à une certaine distance elle voit même 3 pour z:
On la soumet au nitrite d'amyle.
Les artères rétiniennes paraissent s’élargir. Presque immédiatement la vision revient à huit dixièmes avec un champ visuel intact ; la sensation de malaise disparaît; la pression artérielle locale tombe à 35-90 et la pression générale à 13-8.
La dernière crise (27 février 1924) a été d’un type un peu différent. La malade n’a plus la moindre sensation lumineuse.
La face est bouffie, d’un jaune plus pâle que d'habitude. Les pupilles sont normales, plutôt contractées, elles réagissent à la lumière ; l'exposition à la lumière vive ne pro-
Yoque aucune sensation lumineuse, mais est douloureuse,
Sen T Pet?
Le tond d'œil est normal des deux côtés, pas de trouble circulatoire apparent (la pression locale n’a pas été notée). Ba pression générale est de 13-9. On fait respirer deux ampoules de nitrite d’amyle ; la vision revient en quelques minutes avec sensation de lumière violette. La malade compte les doigts, puis en un quart d'heure, l’acuité visuelle revient à six dixièmes ; la pression artérielle générale est retombée à 12-09.
Indépendamment de la sensation douloureuse signalée du côté des yeux, toutes ces crises ont été précédées de malaise général ; céphalée, sensation de refroidissement avec frisson, engourdissement d'un bras ou d'une jambe. Tous ces symptômes disparaissent aussitôt que la crise est terminée.
Au point de vue de l'état général, cette malade a été examinée par MM. Vaquez et Donzelot. Tous les organes semblent normaux ; mais ce qui est frappant c’est l'infiltration des téguments.
Indépendamment d’une légère obésité, la malade présente une bouffissure généralisée, visible surtout aux bras et aux mains qui sont potelés avec des marbrures et par places un aspect cyanotique qui rappelle celui de la maladie de Raynaud. Cet état tégumentaire et celui de l'insuffisance thyroïdienne qui explique bien encore les autres symptômes signalés par la malade : troubles de la calorification, chute des cheveux, sensation d’engourdissement et d'asthénie, migraine, etc.
D'ailleurs un traitement dirigé dans ce sens l’a nettement
améliorée. ?
Quant au mécanisme de l’apparition de la cécité, il faut
le rattacher, pensons-nous, à des spasmes vasculaires ; l’hy-
pee pertension artérielle si nettement constatée dans une des crises, confirme bien à ce point de vue l'opinion de Vaquez ; l'hypertension paroxystique amène le spasme vasculaire ; la guérison immédiate par le nitrite d'amyle est d’ailleurs la preuve de l’originè vasculaire de cette cécité. Mais on sait que le spasme artériel qui produit la cécité peut porter soit sur la périphérie, soit sur les centres visuels; dans le pre mier cas la perte de la vision n’est que relative (c’est ce qui se passe le plus souvent chez cette malade) dans le deuxième
cas, elle est absolue, comme dans la dernière crise.
En face de cas de ce genre, il faut d'abord recourir à la médication symptomatique; le nitrite d’amyle est le médicament héroïque qui a presque toujours réussi en pareilles circonstances ; op doit conseiller au malade d’avoir toujours avec lui des ampoules qu'il brisera en cas d'accès. Entre temps, on recommandera les antispasmodiques, notamment les pilules de Meglin.
Enfin, le traitement doit être causal, dirigé contre l'hypertension artérielle lorsqu'elle existe, ou si on peut les reconnaîlre, comme dans le cas présent, contre les troubles endocriniens. Chez cette malade, l'emploi de l’ovarine, puis de la thyroïdine ont déjà certainement amené une grande amélioration. |
RnQues