CHAPITRE PREMIER ÉTAT DE LA QUESTION ET PRÉLIMINAIRES
$ 4. — Travaux antérieurs.
Le premier travail et le plus important qui ait été fait sur les Loxines d'Araignées autres que le venin des chélicères est dù à
Koserr (01). Je commencerai donc par donner une brève
analyse de son mémoire.
C'est en voulant étudier expérimentalement le venin des chélicères que Koserr a effectué ses recherches. Pensant avec raison que les expériences par morsure manquent de précision et qu'elles sont trop peu comparables entre elles, Kobert essaya des inoculations. Il pulvérisa des céphalothorax, contenant les glandes venimeuses, les fit macérer avec de l’eau disüllée ou de l'eau physiologique et injecta le liquide obtenu dans les veines ou sous la peau des sujets.
Ce fut là le point de départ de ses essais. Il fut amené par la suite à faire des macérations semblables avec d’autres parties de l’araignée. — Le matériel dont disposait Kobert consistait en araignées fraiches, en araignées mortesdesséchées et en cocons. Avant l'emploi, il desséchaitla pièce à Pair. — Une limite supérieure de la quantité de substance toxique mise en œuvre était donnée par le poids de matière organique contenue dans le liquide.
Une première série d’essais de Kobert fut faite avec la Kara- Kurte russe (Latrodectus Erebus Aud.). Les extraits de céphalothorax se montrèrent extrêmement toxiques en injections intraveineuses à des Mammifères (surtout des chats).
Mis, lorsque, voulant contrôler s'il s'agissait bien du venin des chélicères, Koserr fit des extraits d’abdomens seuls, il v retrouva la même toxicité. — Mème propriété toxique, quoique plus faible, dans les pattes. — Même propriété, el cette fois très forte, dans les araignées fraîchement éeloseset dans les œufs. — Kogerr conclut de tout cela qu'il faut abandonner l'opinion d'après laquelle le venin est formé seulement dans les glandes venimeuses.
En injections intraveineuses, le poison détermine de la parésie, de la prostration, de lxstupeur; puis de la dyspnée et des convulsions asphyxiques. À l'autopsie, on trouve de l'œdème pulmonaire, de la congestion de l'estomac et de Fintestin. — in injeclions sous-cutanées, l'effet est le même; il faut seulement des: doses plus fortes. À la place de l'injection, ædème, épanchement sanguin et coagulation du sang:
La toxine de Karakurte lue un cœur isolé de Grenouille maintenu en activité par une circulation de sérum artificiel. — Par voie buccale, elle ne produitrien. — Elle hémolyse le sang de Chien (voir début de la 2e partie) et augmente la coagubilité du sang de Cheval. Les propriétés chimiques du poison (voir encore début de la 2 partie) font penser à Kobert qu'il ne s'agit ni d'un alcaloïde ni d’un glucoside, mais d’une albumine ou d’une enzyme {oxique, à rapprocher d'autres venins, tels que celui de Scorpion ; il ÿ aurait également lieu de rapprocher la toxine des toxines végétales telles que l'abrine et Ia ricine.
En résumé, les expériences sur la Karakurte sont, d’après Kogerr, en accord avec les observations cliniques sur les morsures de cet animal. La Karakurte contiendrait un poison qui paralyse le cœur et le système nerveux central, avec ou sans excitation préalable des centres moteurs. Quand le poison se trouve en grande quantité en présence de sang, il pourrait Y avoir hémolyse et thrombose dans les vaisseaux. À petites doses, pas de réactions locales. L’immunisalion serait possible.
Une deuxième série d'essais de Kobert porta sur £peira diademnata Clerck.
Il emplovya des araignées adultes entières, de jeunesaraignées nouveau-nées ou des œufs et trouva partout le même poison.
L'extrait d'Épeire en injections intraveineuses produit la mort à peu près avec les mêmes phénomènes que le poison de Karakurte. Au cours de l’intoxication, la pression artérielle baisse, sans se relever au moment des crises convulsives. L’immunisation est possible.
En injections sous-cutanées, les doses nécessaires sont plus fortes mais l’effet toxique est analogue. Comme réaction locale : ædème gélatineux.
Le poison d'Épeire favorise la coagulation du sang de Cheval mais empêche l’exsudation du sérum hors du caillot. Il produit
del’hémolyse{voir début de la 2 partie). — [est moins sensible que la toxine de Karakurte aux diverses actions physiques et chimiques.
D'après Kogerr, ces essais confirment ses craintes sur le danger qu'il y aurait à laisser les enfants toucher aux Épeires,
contrairement à l'opinion courante d'après laquelle cet animal serait inoffensif.
Une troisième série d'expériences fut relative à diverses Araignées communes en Allemagne. Koserr en fit des extraits et les injecta à des animaux (un chien.et des chats). L'auteur dit lui-même qu'il ne détermina pas l'espèce des araignées, qu'il se contenta du genre. Voici le tableau des lots d'araignées employés :
10 — 20 Tégénaires.
20 — 6 Tégénaires, la plupartfemellesde 7°. cévilis Walck. (1) de belle taille.
30 — 2 Eucharia (= Steatoda) bipunctata L.
40 -— 12 Araignées dont plusieurs exemplaires de Drassus sericeus Sundev. (2) et d'Agelena. Pas d'Epeires. 59 — 4 Argyronètes en ayant. dévoré 2 autres. Pèsent
ensemble 616 milligrammes.
Aucun ne produisit d'intoxication.
Dans le chapitre de son mémoire relatif à la Tarentule russe Lycosa(= Trochosa) singoriensis Laxmann, KogerT signale aussi l'innocuité d'extraits faits avec cette Araignée. Il injecta à des chats, sous la peau ou dans les veines, jusqu'à des extraits de 6 araignées dont chacune était plus grosse qu'un Latrodectus moyen, sans aucun résultat.
Kogerr oppose la Karakurte et l'Épeire diadème à toutes ces Araignées inoffensives.
Ayant constaté que, dans certains cas, des corps d’Araignées privés de glandes venimeuses étaient encore toxiques pour les animaux à sang chaud, Kogerr (03) pensa un moment à une toxicité de l’hémocyanine. Il essaya des intoxications par l'hémocyanine du sang des Céphalopodes et n'obtint aucun résultat.
Au sujet des substances Loxiques contenues dans le corps des Araignées el autres que le venin des chélicères, un certain nombre de problèmes se posent :
(1) = T. domestica Clerck.
(2) = Scotophaeus quadripunctatus L,.
1° Où se localisent ces substances ?
2° Ont-elles un rapport quelconque avec le venin des chéliéores
3° Sont-elles identiques aux hémolvsines que nous avons éludiées ou faut-il distinguer des hémolysines et des poisons généraux ?
Voyons quelles ont été les idées de Kogerr et des autres auteurs sur ces divers points :
En ce qui concerne la localisation, Koserr se base, nous l'avons vu, sur ses essais avec la Karakurte pour dire qu'il faut abandonner l'opinion d’après laquelle le poison est formé seulement dans les glandes venimeuses. La substance toxique albuminoïde est sécrétée par la femelle dans les organes génifaux el incorporée aux œufs. Elle se trouve dans le corps des Jeunes araignées après leur éclosion et reste aussi contenue dans celui des araignées adultes, femelles et mâles. — Pour l'Épeire, nous ne trouvons rien de formel mais, puisque l’auteur emploie aussi bien les jeunes araignées et les œufs que les Épeires adultes, il n’est point douteux qu'il étende à l'Épeire les conclusions trouvées pour la Karakurte.
En ce qui concerne les rapports à établir entre les toxines du corps des Araignées et le venin des chélicères, Kobert est assez peu net dans son mémoire.
Il dit bien qu'il ne faut pas croire que le poison est formé seulement dans les glandes venimeuses, mais d'autre part :
10 Il considère ses essais sur la toxicité des extraits de Karakurte comme une confirmation des observations faites sur la nocivité des morsures de cette Araignée.
20 Il considère ses essais analogues sur l'Épeire comme un motif suffisant pour dire qu’il faut se méfier des morsures de cet animal.
Il est donc certain que, sans se prononcer nettement, lau- {eur n'établit pas de distinction bien tranchée entre les deux catégories de toxines.
Dans un ouvrage antérieur de Koserr (Lehrbuch der fntorikationen, 1" édition, 1893), nous trouvons des idées plus nettement exprimées, Il distingue, à côté de la sécrétion propre des slandes à venin, une toxalbumine qui existe dans tout le corps
pe
{même dans les pates et les œufs) et qui n’est pas nécessairement en rapport avec la glande venimeuse ; cette substance se mélange, chez certaines espèces, avec le venin des glandes. Plus il y aurait de toxalbumine dans la blessure, plus grands seraient les effets généraux ; plus il y aurait au contraire de venin des chélicères, plus grandes seraient les manifestations locales. Les Latrodectus (Malmignate, Karakurte) qui produisent des effets généraux redoutables, seraient dans le premier cas : leur venin ne serait dangereux que par le mélange avec la toxalbumine issue du corps. L'Épeire, qui ne produit par sa morsure que des effets locaux, contient bien aussi dans son corps une {oxalbumine, mais celle-ci ne passerait pas dans la sécrétion glandulaire.
Dans l'édition récente du même ouvrage (06), Kogerr nest plus aussi affirmatif : « Le contenu, dit-il, des glandes venimeuses de toutes les Araignées est toxique pour les petits animaux. Mais certaines Araignées possèdent, en outre, dans leur sang, une substance appartenant au groupe des toxalbumimes, très Loxique pour les Mammifères et les Oiseaux ; cette substance passe également dans les œufs. — 1 faut distinguer le poison des glandes et le poison du corps, car nous ne savons pas s'ils sont identiques ».
Sacus se rallie à la représentation des faits donnée par KoBert dans la première édition du Lehrbuch der Intorikationen (93). I ne donne aucun résultat d'expériences avant porté sur la loxicité des extraits d'Épeire ; il signale seulement qu'il à pu obtenir, par immunisation chez le Lapin, un sérum fortement anlitoxique. Sacus identifie son hémolysine où «arachnolysine » avec la «toxalbumine » de Koserr.
BELOxO wskt fait des essais plus nombreux sur la toxicité de l’arachnolysine.
Il prépare un extrait d'Épeire entière et constate sa forte action sur la Souris, en injection intrapéritonéale, 0,25 d'une solution d'arachnolysine à 10 p. 100 (?) tue, par injection intrapérilonéale, une souris en 24 heures. Les effets commencent 5 à 10 minutes après l'injection : état morbide grave, pas de convulsions ; à l’autopsie, exsudat dans la cavité abdominale.
J'ai déjà résumé (début de la 22 partie) les conclusions de
BeLonowski. Jen'y reviendrai pas et je rappellerai seulement que cerlains de ses essais (saturation par des émulsions d'organes, gel et dégel, immunisation) l’amenèrent à conclure qu'il y a dans l’arachnolysine deux éléments, l’un hémolytique et l'autre toxique.
$ 2. — Plan des recherches. — Mode opératoire.
Comme nous avons pu nous en rendre compte par l'exposé qui précède, bien des points restaient encore à élucider sur les propriétés toxiques des substances extraites du corps des Araignées, autres que le venin des chelicères. |
Ayant acquis, par mes essais sur l'hémolyse, un certain nombre de connaissances relativement précises concernant ces substances, je résolus de les appliquer à des recherches effectuées parallèlement sur la toxicité.
Je me suis attaché à éclaircir surtout les points suivants :
10 Peut-on établir un rapport entre le venin des chelicères etles substances toxiques contenues dans le corps de certaines Araignées ?
20 Y a-t-il lieu de séparer, chez les Araignées, les propriétés hémolytiques des propriétés toxiques ?
Pour le premier point, il sera nécessaire de rapprocher les résultats trouvés dans cette 3° partie de ceux fournis par la 4€.
Pour le second, la comparaison se fera tout naturellement puisque, dans celte 3€ partie, la plupart de mes essais ont consislé à tenter de vérifier, au point de vue de la toxicité, les résultats donnés par l'hémolyse.
Mes essais concernant la toxicité ont été moins nombreux et moins suivis que ceux relatifs à l’hémolyse. Les résultats sont cependant souvent assez nets pour permettre de conclure.
Le plan de cette partie s’indique tout naturellement par le groupement des données acquises Jusqu'ici.
10 Localisation de la propriété toxique des Eperrides, autre que celle du venin des chelicères.
% Propriétés toxiques de l’hémolysine des Épeirides (arachnolysine).
50 Étude de la toxicité des œufs possédant un pouvoir hémolytique « complémentaire ».
1° Essais sur la toxicité des œufs de Tegenaria.
Avant pu constater qu'à part le venin proprement dit, il ny a point, dans le corps des Épeirides, de substances Loxiques autre part que dans les organes génitaux femelles, je me conlentai, comme pour l'hémolvse, de l'emploi exclusif des œufs. F'évitais ainsi l'inoculation de trop de corps étrangers à la toxine; de plus, les substances composant l'œuf étant bien solubles, je pouvais employer de petites quantités de liquide, fait important pour les sujets de petite taille. Enfin, les expériences étaient ainsi tout à fait comparables entre elles.
J'ai employé comme sujets surtout des lapins, des cobavyes et des souris ; exceptionnellement des grenouilles et des écrevisses (pour ces dernières, voir les résultats dans la 4€ partie, relative au venin des chelicères). Les injections aux Mammifères étaient intraveineuses, intrapéritonéales ou souscutanées. k
Si grandes qu'aient pu être les précautions prises pour la récolte des cocons et le prélèvement des œufs, je ne pouvais cependant les considérer comme absolument stériles. Avant, l'emploi, je lavais donc les œufs un grand nombre de fois à l'eau stérile. La macération était faite à l’eau physiologique et filtrée sur papier.
I va sans cire que les opérations étaient faites aseptiquement et que les quantités de liquide injecté étaient assez petites pour ne causer aucun trouble par le fait seul de l'injection. Je n’eus que de très rares accidents d’inoculation et jamais aucun accident infectieux.