ESSAIS SUR LA TOXICITÉ DES OEUFS DE TÉGÉNAIRE
Les œufs de T'egenaria atrica C. Koch contiennent une hémolysine tout à fait différente de l’arachnolysine et qui doit être, jusqu à nouvel ordre, classée parmi les hémolysines simples. Les œufs de Tegenaria parietina Foureroy ne sont point hémolytiques.
J'ai étudié les propriétés toxiques de ces deux espèces.
$ 1. — OEufs de Tegenaria atrica.
Chaque œuf pèse de 1 mgr. à 1M8r,35. Je fis d'abord des inoculations intraveineuses à des lapins (poids d'environ 2 kgr.) :
20 œufs. — À peine posé à terre, l'animal est saisi de convulsions. Mort au bout d'une minute avee un cri.
Rien à l’aulopsie.
12 œufs. — Au bout de 6 minutes, l'animal se couche et les mouve-
ments asphyxiques de la face commencent. La mort survient doucement, sans convulsions.
Rien à l’autopsie, sinon que le sang se coagule rapidement.
5 œufs. — Après 5 minutes, l'animal se couche. Après 10, il se relève et court affolé ; il exécute des bonds désordonnés. Il baissé la tète et la relève brusquement comme s’il était pris de nausées; parfois, ce mouvement de la tête s'achève en un bond formidable.
Après un de ces bonds, le lapin se couche et meurt sans grandes manifestations respiratoires.
Autopsie. — Poumons très congestionnés avec taches hémorragiques.
à œufs. — Après 3 minutes, l'animal secoue la tête et se gratte le
museau. Après 6 minutes, il se couche et manifeste de la fatigue et de l'inquiétude. A plusieurs reprises, pendant quelques heures, il se montre inquiet et agité avec un peu de polypnée. Toutefois, il mange normalement et se rétablit.
La dose mortelle est de 5 œufs, 2,5 par kgr. d'animal. Surtout si l’on considère que ces œufs sont plus gros que les œufs d'£peira diademala (1 mgr. à 1mMer,35 au lieu de 2/3 de mgr.), on voit que leur toxicité peut être évaluée comme plus faible.
Les phénomènes morbides sont très différents de ceux donnés par l’arachnolysine. Les troubles respiratoires semblent moindres. Par contre, il y a excitation violente des centres nerveux, surtout des centres moteurs. L'animal est agité Jusqu'à faire des bonds désordonnés. À l’autopsie, on ne constate que de la congestion pulmonaire et peut-être une tendance plus grande du sang à la coagulation.
J'inoculai également des souris (injection intrapéritonéale).
Nombre Sujet. d'œufs. Résultat.
Souris noire de 19 gr. 1 œuf Morte immédiatement. » Isabelle » 20 gr. 1 » Morte en 6 heures.
» Isabelle » 19 gr. 3/4 » Morte en 6 heures.
» Isabelle » 18 gr. 172000 Morte en 7 h. 1/2. » noire AXES 1/92) Morte en 5 h. 1/2.
» Isabelle » 18 gr. 1/4 » Rien.
» Isabelle » 16 gr. 1/8 » Rien.
Comme pour toutes les souris que nous avons vues mourir intoxiquées, on observe ici encore une narcose progressive, ANN. DES SC. NAT. ZOOL., 10e série. 1916, 42
avec parésie et dyspnée. L’autopsie ne décèle rien, sauf parfois un peu de congestion pulmonaire et intestinale.
La dose mortelle est de 1/3 d'œuf; pour la Souris, en tenant compte du poids des œufs, la toxicité serait plutôt un peu plus grande que celle des œufs d’£peira diademata.
Pour me rendre compte de l'action locale, j'imoculai une souris sous la peau du dos :
15 œufs sous la peau du dos d’une souris blanche.
Mêmes phénomènes que par injection intrapéritonéale et mort au bout de 8 heures.
Rien à l’autopsie. Aucun accident à la place de l'injection. On n'observe aucun effet local comparable à celui produit par les œufs d'Épeire ou de Yeta.
Des essais d'intoxication furent faits avec des mâles :
La macération d'un mâle de 227 mgr. est injectée dans le péritoine d'une souris Isabelle de 28 gr. Rien.
La macération de 3 mâles de 235, 160 et 116 mgr. est injectée
dans la veine d’un lapin, Rien.
Les macérations de mâles se montrèrent inoffensives, comme pour toutes les espèces essayées à ce point de vue.
$ 2. — OEufs de Tegenaria parietina.
1 œuf pèse environ 1M8r,9, Je fis les injections suivantes :
Nombre Mode d'œufs. Sujet. d'innoculation. Résultat.
10 Souris Isabelle. Intrapéritonéale. Rien.
45 » blanche. Sous-cutanée. Rien.
20 Lapin. Intraveineuse. Rien.
60 » » Rien. — Meurt 7 jours après, amaigri, mais la mort doitètre attribuée à d’autres causes qu'à l’intoxication.
70 » ù Rien. — Le lapin en-
graisse.
Dans les conditions de ces essais, les œufs de 'egenuria parielinda ne sont point Loxiques.
Pour les œufs de Tégénaire, nous retrouvons donc le parallélisme entre la toxicité et le pouvoir hémolytique.
Les œufs de T. purielinr, non hémolytiques, sont inoffensifs.
Ceux de T°. africa, hémolytiques, sont toxiques. Leur toxine, hémolytiquement différente de l'arachnolysine, présente aussi avec celle dernière des différences capitales au point de vue du processus de l’intoxication.
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS SUR LES PROPRIÉTÉS TOXIQUES DES OEUFS D'ARAIGNÉES.
Je puis réunir en quelques lignes les résultats partiels, un peu épars, de tous les chapitres précédents. Je prendrai constamment souci de rapprocher ces résultats des conclusions de mes recherches sur les propriétés hémolytiques des œufs d'Araignées, conclusions que jerappellerai brièvement.
19 — De même que l'£peira dindemata Clerck étudiée par KoBerT, un certain nombre d’Araignées de nos régions contiennent, en dehors du venin des chélicères, des poisons capables, à petites doses, de tuer des animaux.
Des essais méthodiques faits sur P£peira diademata et de constantes vérifications nous permettent d'affirmer que le poison, lorsqu'il existe, est localisé dans les organes génitaux femelles mürs de l’araignée. La conclusion est exactement celle que nous avions énoncée pour les hémolysines d’Araignées, notamment pour l’arachnolysine des Épeirides.
Cette certitude nouspermet d'employer, comme dans le cas de l'hémolyse, les œufs seuls pour nos expériences.
20 — Les macéralions d'œufs d'Epera diademata Clerck, qui sont fortement hémolytiques (par leur arachnolysine), sont aussi fortement toxiques.
Chez le Lapin, en injections intraveineuses, elles produisent de la paralysie motrice progressive, avec phases d’excitation des centres nerveux moteurs. — La mort survient rapidement ou bien l'animal ne présente aucun trouble : pas d’intoxication lardive.
Chez la Souris, par injections intrapérilonéales, dyspnée et
narcose croissante jusqu'à la mort. Ce processus est d'ailleurs commun à toutes les intoxications que nous avons déterminées chez les souris au moyen d'œufs d'Araignées, quels qu'aient été les œufs toxiques employés.
Par injection sous-cutanée, effet local considérable : œdème et digestion des tissus. Il faut attribuer à cette action locale une importance beaucoup plus grande que ne l'avait fait KOBERT.
Les œufs de deux autres Épeirides, Epeirà cornuta Clerek et Zilla X-notata Clerck, qui contiennent de l’arachnolysine tout comme ceux de l'Æpeira diademata, se montrent également analogues à ces derniers sous le rapport de la toxicité.
30 - Les macéralions d'œufs d'Épeire chauflées modérément ou traitées par un acide perdent tout pouvoir hémolytique (sauf une action très faible sur quelques sangs exceptionnels). — Elles perdent dans les mêmes conditions complètement leur propriété toxique.
Une telle macération inactivée (« sensibilisatrice d'Epeire ») peut donner des mélanges fortement hémolyliques avec :
z) De la même macération intacte, mais diluée jusqu à n'être plus active.
6) Des macérations de certains œufs (œufs « complémenlaires ») qui ne sont, à proprement parler, pas hémolytiques (sauf faiblement pour quelques sangs exceptionnels). Les œufs de Meta seymentatt Clerck (Épeiride) constituent par exemple un « complément ».
La « sensibilisatrice d'Épeire » peut de mème donner des mélanges très toxiques avec une macération d'œufs d'Épeire assez diluée pour n'être plus toxique ou avec une macération peu concentrée, non toxique par elle-même, d'œufs de Meta segmental«.
49 -— Un certain nombre d'œufs d'Épeirides (appartenant aux genres Meta, Mangora, Tetrignatha el Linyphia) conliennent des «compléments ». Nous en avons étudié plusieurs au point de vue de la toxicité.
a) Les œufs de Het segmentata Clerek sont très toxiques pour: la Souris en injections intrapéritonéales.
Par injections intraveineuses, ils produisent chez le Lapin
une intoxication particulière avec mort tardive et brusque.
Ces œufs produisent une forte action locale, analogue à celle des œufs d'Épeire.
b) Les œufs de T'etragnatha montana E. Sim. ne sont pas toxiques pour la Souris en injections intrapéritonéales.
c) Les œufs de Linyphia montana Clerck et de Linyphia Iriangularis Clerck sont très toxiques pour la Souris en injections intrapéritonéales.
Ceux de ZL. trianqularis, en injections intraveineuses, ne sont pas toxiques pour le Lapin (à des doses comparables aux doses mortelles d'œufs de Weta).
59 — Les œufs de Tegenaria atrica C. Koch (Agélénide) sont très hémolytiques. Leur hémolysine est d’ailleurs tout à fait distincte de l'arachnolysine des Épeires. — Ils sont également toxiques.
Ils sont très toxiques pour la Souris en injections intrapéritonéales.
Ils sont très toxiques pour le Lapin en injections intraveineuses. Leur aclion est nettement distincte de celle des œufs d'Épeire : les troubles respiratoires sont moindres el l'excitation motrice bien plus grande.
Ils n'ont point d'action locale.
Les œufs de Tegenaria parietina Fourcroy ne sont pas hémolytiques. Ils ne sont pas non plus toxiques, ni pour la Souris (injection intrapéritonéale), ni pour le Lapin (injection intraveineuse).
De tous ces résultats, nous pouvons tirer les conclusions suivantes :
Pour tous les œufs directement hémolytiques (œufs à arachnolysine ou œufs de Tegenariu), 11 y a coïncidence parfaite et dans tous les détails entre les propriétés hémolytiques et les propriétés toxiques. Nous avons tout lieu de conclure, à l'encontre de BELonowskr, à l'identité apparente des deux propriétés hémolytique et toxique pour les œufs d’Araignées.
Les œufs « complémentaires », dont le pouvoir hémolytique est nul ou insignifiant, présentent, au point de vue de la toxicité, une grande variété d'effets suivant les œufs et suivant le
pal
sujet : cela peut aller (pour des doses du même ordre de grandeur) depuis l'innocuité absolue jusqu’à la forte toxicité.
Le fait que les œufs «complémentaires », non hémolytiques à proprement parler, sont toxiques, ne constitue pas une preuve en faveur d'une distinction à faire entre hémolvysines et toxines générales. Nous avons vu, en effet, dans la partie consacrée à l'hémolyse, que, par toutes leurs propriétés, les « compléments » se rapprochent étroitement de l’arachnolysine.
Les essais que nous venons de rapporter nous prouvent que ces « compléments » sont, tout comme l'arachnolysine, de véritables toxines. Seulement ils ne s’attaquent pas directement aux hématies. — Cela n'est pas plus surprenant que de voir l’arachnolysine tuer le Cobaye toul en laissant ses globules indemnes ou de voir cette même arachnolysine hémolyser les globules de Bœuf et ne pas toucher à ceux de Cheval.
En ce qui concerne les œufs d'Araignées, tout se passe donc comme sil y avait identité entre leurs hémolysines et leurs toxines générales. Si ce ne sont peut-être pas les mêmes substances qui produisent les phénomènes d'hémolyse et de toxicité, ce sont du moins des substances ayant un grand nombre de propriétés communes. — Telle est l'idée principale qui se dégage de nos recherches sur la toxicité des œufs d'Araignées.
Si nous en rapprochons nos résultats relatifs à l’hémolvse, celte troisième partie fait de plus ressortir quel est le caractère capricieux des réactions de toxicité; j'entends aussi bien de cytotoxicité que de toxicité générale, cette dernière n'étant d'ailleurs, en réalité, qu'une somme de eytotoxicités.
Nous retrouvons, en effet, ici des différences capitales chez des espèces du même genre (Tegenaria atrica et Tegenaria parielina), alors qu'il n’y à véritablement pas lieu de supposer entre elles les différences chimiques fondamentales. Nous voyons ensuite des substances, les « compléments » dont le pouvoir hémolytique est nul ou presque, tandis que leurs propriétés toxiques peuvent être très fortes tout en étant d'ailleurs très diverses et très irrégulières.
Nous pouvons enfin faire une remarque, sans y attacher d'autre importance que celle d’une simple suggestion. Nous avons trouvé un certain nombre d’Araignées qui, en outre du
venin normal des chélicères, contiennent dans leurs ovules de grandes quantités de toxines. Or, toutes ces Araignées appartiennent à des familles autrefois classées parmi les «Araignées sédentaires » ; ce sont des animaux relativement peu actifs qui ne chassent pas leurs proies, mais en attendent la capture auprès de leurs toiles. Ce fait est en accord avec l’idée exprimée par Houssay (1) d'après laquelle les animaux fixés et sédentaires seraient des organismes plus intoxiqués que les autres.
(1) Voir notamment Houssay (07).