OBSERVATION I
Piet de Denain, De l’origine des vergetu res
(Journal des Sciences médicales de Lille, 1906, p. 169-195.
En juillet 1904, je constatai des vergetures énormes sur le ventre d’un boucher de quarante neuf ans, dont le volume n’était pas très exagéré. Le sujet, grand buveur, n’avait ni) obésité vraie, ni symptômes de tumeur abdominale, ni ascite apparente qui pût les expliquer. Je m'informai avec soin, à plusieurs reprises, si le ventre n'avait jamais été plus gros qu’à ce moment. Les réponses et les explications du malade et de l'entourage furent péremptoires : le ventre n'avait jamais été ni plus gros, ni même aussi gros.et le malade avait toujours été à l’aise dans des pantalons trop étroits à l'heure actuelle. D'ailleurs, on ne trouvait rien en dehors des vergetures qui pût faire soupçonner une ascite ancienne, ni lésion évidente du foie, ni lésion cardiaque, ni lésion pulmo-. paire importante, ni albuminurie. La théorie de la distension était donc en défaut. Je cherchai en vain une explication pendant quelque temps, puis je perdis le malade de
vue.
Je l'ai retrouvé en juin 1905. Son état s'était aggravé, le
ventre était devenu énorme ,etdanssa partieinférieure, où la peau était fortement distendue par de l'œdème,les vergetures avaientdisparu; elles avaient été remplacées par d'énormes cordons flexueux, demi-transparents, gros comme des Jlombrics, quelques-uns même, gros comme le petit doigt. La plupart de ces cordons, disposés en éventail de chaque côté de l’ombilic, venaient se réunir, à droite et à gauche, par leur partie inférieure, à l'union du tiers moyen du pli inguinal, au niveau des ganglions lymphatiques; d’autres moins nombreux et un peu moins saillants, descendaient verticalement de l'ombilie vers le pénil, au niveau duquel ils semblaient s’infléchir à droite et à gauche, pour rejoindre les précédents ; d'autres encore étaient disposés horizontalement audessus de l’ombilic.
L'œdème de la paroïiayantaugmenté on vitmême apparaître dans la partie supérieure de l'abdomen des cordons dirigés de l'ombilic vers les aisselles et, plus tard, des cordons analogues mous, volumineux, situés horizontalement entre la pointe du sternum'et les mamelons.
Ces cordons saillants s’aplatissaient à leurs extrémités supérieures et se continuaient par des sortes de rubans plats de même largeur, violacés et brillants, ayant l’aspect strié et plissé des vergelures, ou encore parde véritables vergetures disposées en traînées longitudinales. Quand l'œdème augmentait en un point, les rubans brillants et plissés et les vergelures étaient remplacés par des cordons saillants ei flexueux; quand l’œdème diminuait, les cordons étaient remplacés, à leur tour, par des rubans plats ou des traînées de vergetures.
Quelle était la nature de ces cordons ? Ils donnaient à pre-
mière vue l’impression de varices lymphatiques ; tel a été
d’ailleurs l'avis du D' Mariage (de Valenciennes). Si on ana. lyse leurs caractères, l'impression se confirme. Comme les vaisseaux lymphatiques, ils siègent dans les couches superficielles de la peau ; leur contenu est translucide: ils sont flexueux, bosselés; surtout leur situation et leur direction coïncident exactement avec celle dé lymphatiques décrits par Sappey dans la paroi abdominale, et ils deviennent confluents au niveau des ganglions lymphatiques. Tous ces caractères ne laissent guère de doute sur leur nature lymphatique ; et comme les vergetures les ont précédés, puis remplacés, 1l nous paraît vraisemblable d'admettre qu’elles sont de même nature, qu'elles représentent un autre état des mêmes organes, et qu'elles aussi ont pour origine les vaisseaux lymphatiques, au moins dans ce cas particulier.
Pour avoir le droit de généraliser cette explication à toutes les vergetures, il faudrait montrer qu'elles sont toujours disposées sur le trajet des vaisseaux lymphatiques.
Nous n'avons examiné à ce point de vue qu’un nombre de sujets relativement faible. Chez quelques-uns d'entre eux, les vergelures étaient trop clairsemées pour donner lieu à une étude précise. Mais chez tous les autres, elles nous ont paru disposées en files rangées elles-mêmes en éventail de chaque côté de l'abdomen, comme les cordons lymphatiques de notre malade, et convergent en bas vers les ganglions lymphatiques inguinaux. De plus, nous avons trouvé plusieurs fois des vergetures dans d’autres régions du corps, à l'épaule, à la hanche, au cou : elles y étaient groupées suiyant le trajet des vaisseaux lymphatiques de la région, à la hanche dans le sens du pli inguinal, au bras près de l’aisselle,
au-devant du téndon du grand pectoral, au cou suivant le
A.Favrot 6 3
bord inférieur du trapèze et dans la direction des ganglions axillaires.
Aussi pour nous, l'origine lymphatique des vergetures estelle très probable, sinon certaine.
Par quel mécanisme les vergetures se produisent-elles au niveau des ganglions lymphatiques ? Voici l'hypothèse qui nous paraît acceptable :
Quand l’æœdème se montrait en un point donné chez notre malade, les vergetures apparaissaient bientôt, puis faisaient place aux cordons lymphatiques; si les cordons venaient à s'affaisser, les vergetures reparaissaient, puis devenaient de moins en moins apparentes en même temps que l'œdème diminuait. Elles correspondraient donc à un stade intermédiaire, entre l’état de distension légère du système lymphatique qui accompagne l'œdème et l'état de distension énorme des vaisseaux lymphatiques représenté par des cordons. . Les vergetures répondraient donc à un état de distension moyenne du système, et particulièrement des vaisseaux lymphatiques.
La dilatation des vaisseaux elle-même est due sans doute à un obstacle qui s’y oppose à la circulation, comme la dilatation des vaisseaux sanguins et généralement celle de tous les canaux de l'économie. Comme pour eux, elle commence sans doute derrière l'obstacle et se propage petit à petit en amont.
Si les vergetures de l'abdomen s'étendent de bas en haut couime chez notre malade, l’obstacle doit surgir aux ganglions de l'aine ou plus èn aval, à l'intérieur de l'abdomen. Et nous sommes amené à croire que les vergetures de la
peau du ventre peuvent être provoquées par toutes les
LR causes qui donnent lieu à une gêne de la circulation intraabdominale. La grossesse doit ètre du nombre, puisqu'elle augmente dans une proportion énorme la quantité de liquide qui doit traverser ces vaisseaux. L'explication convient donc aux vergetures gravidiques, c'est-à-dire à la plupart des cas.
Quoi qu'il en soit deux points nous semblent acquis :
1° La distension de la peau par les organes sous-jacents ne
paraît jouer aucun rôle dans la formation des vergetures :
2 Les vergetures siègent sur le trajet des vaisseaux lymphatiques et semblent résulter d'une modification de ces
vaisseaux.
OBSERVATION II (Résumée) :
Beaujean (in thèsé), Fièvre ty phoïde, vergelures
au-dessus des rotules
La nommée Eugénie M..., entre à l'hôpital le 4 novembre pour une fièvre typhoïde. Le 13 décembre on s'aperçoit à la visite qu'il existe au genou droit, au-dessus de la rotule, deux petites vergetures transversales placées au-dessus l’une de l’autre. Elles ont pris naissance pendant la convalescence de la jeune fille, mais il est impossible de dire à quel moment. L'enfant a du reste beaucoup grandi dans le cours
de la maladie.