OBSERVATION III
(Fourestié, Bull. Soc. anal., 1874, p. 38.)
Cancer massif — en amande — du lobe di'oit et d’une partie du lobe gauche du foie.
Ce malade est entré dans le service à une période déjà très avancée de sa maladie. Voici les renseignements qui nous ont été fournis par ses enfants. Il est âgé de 53 ans. Depuis
18 ou 20 ans il était très sujet à la diarrhée qui, à plusieurs reprises, a occasionné près de quarante garde-robes par jour. Interrogé sur les habitudes alcooliques de son père, le fils nous a répondu que, durant son séjour en Alsace, il buvait beaucoup de vin blanc.
Vers le 10 ou 15 septembre dernier, il s'aperçut que ses jambes commençaient à gonfler autour des malléoles ; depuis ce moment l’œdème a gagné peu à peu les cuisses, et l’abdomen s’est distendu d’un épanchement considérable de liquide dans la cavité péritonéale, mais il paraît certain que l’œdème des membres inférieurs a précédé l’ascite. Il n’a jamais eu d’ictère, jamais de douleur dans la région hépatique, jamais d’hémorrhagie d’aucune espèce.
A son entrée dans le service, le malade était déjà dans un état cachectique très avancé ; le scrotum et les membres inférieurs étaient œdématiés; la paroi abdominale, distendue par une quantité considérable de liquide, présentait sur sa moitié droite une circulation superficielle complémentaire très développée, se dirigeant du pli de l’aine vers l’bypochondre droit.
A ce moment il était impossible d’examiner l’état du foie ; cependant on pensa qu’on avait affaire à une cirrhose de cet organe. Après une première ponction qui donna issue à plus de vingt litres de liquides, on put constater que le foie ne dépassait pas le rebord des fausses côtes et ne remontait pas plus haut qu’à l’état normal. Après cette exploration du foie, rapprochée des antécédents alcooliques du malade et de l’absence de douleurs dans le côté droit, M. Féréol crut devoir persister dans son diagnostic de cirrhose du foie. On fit une deuxième ponction etle malade mourut quelques jours après.
Autopsie. — L’aspect extérieur du foie ne révèle en rien les altérations que l’on y rencontre. Il a sa couleur normale, peut-être un peu plus pâle que do coutume ; sa surface ne présente ni bosselures ni induration ; elle est lisse et régulièrement arrondie. L’augmentation de volume porte unique-
ment sur le diamètre antéro-postérieur de la glande. Mais vient-on à faire une coupe de l’organe, l’aspect est bien différent. Toute la masse centrale du foie, en partant du hile de cet organe, est convertie en une matière encéphaloïde blanchâtre, pulpeuse, sans foyer hémorrhagique, mais avec des îlots de dégénérescence caséeuse. Cette altération se prolonge dans toute l’étendue du foie, jusqu’au milieu du lobe gauche. A la périphérie de ce tissu encéphaloïde se voit une zone d’épaisseur variable, formée par un tissu blanc, dur, lardacé, demi-transparent, pénétré par de fines arborisations vasculaires. Par les parties profondes, il se confond insensiblement avec les points ramollis d’apparenee encéphaloïde, tandis que vers la périphérie de l’organe il se délimite nettement et n’envoie aucun prolongement dans les tissus adjacents. Toute cette masse est, en effet, recouverte par une coque mince de tissu hépatique qui, en certains points, n’a pas plus de 2 centimètres d’épaisseur.
Dans toutes les parties envahies par la dégénérescence, il est presque impossible de reconnaître la trace d’aucun organe. Ainsi, on ne retrouve plus la veine porte, ni les canaux biliaires, tous ces vaisseaux ont été englobés dans le cancer. La veine cave est également oblitérée par un caillot ancien, fibrineux. La rate est très volumineuse, plus dure qu’à l’état normal. Tous les autres viscères sont sains, et il n’existe de traces de cancer nulle part ailleurs que dans le foie.