OBSERVATION IV
(Cayla, Gaz. hehd. des sc. médic. de Bordeaux, 1883, p. 231.)
Cancer massif du lobe droit du foie.
Hussel Jean, originaire de Bordeaux, âgé de 44 ans, entre à la Clinique le 29 mars 1883, pour une tumeur développée dans les régions épigastrique et hypochondriaque du côté droit.
Le début de la maladie remonte à trois mois environ, et s’est annoncé par un malaise général, rapporté par le sujet lui-même aux ennuis engendrés par la détresse dans laquelle étaient tombées ses affaires.
Les antécédents héréditaires du sujet sont très obscurs : il a une sœur qui est atteinte d’une hémiplégie gauche, consécutive à une hémorrhagie cérébrale, selon toute probabilité ; cinq enfants qui jouissent d’une santé excellente. Sa femme a succombé, il y a deux ans, aux suites de la variole.
Le malade tenait un débit de vins depuis dix années, et dirigeait lui-même son établissement, ce qui nous porte à croire qu’il a dû absorber des quantités considérables d’alcool; sur ce sujet il est d’ailleurs parfaitement d’accord avec nous, et reconnaît sans peine avoir eu l’habitude de se livrer à des excès alcooliques. A part cela, nous ne trouvons rien à signaler dans son histoire pathologique personnelle : ni syphilis, ni scrofule, ni rhumatisme, ni fièvres intermittentes, ni dysenterie.
Le chagrin, au dire du malade, aurait contribue pour une grande part au développement de l’affection actuelle. Lentement et progressivement il aurait senti ses forces s’affaiblir, son appétit s’éteindre d’une manière à peu près complète, et tout cela sans secousse violente, sans réaction générale importante. Il y a un mois, la prostration générale est devenue si grande, que le sujet s’est senti incapable de faire un travail un peu pénible et qu’il a enfin compris que sa situation devait lui inspirer de réelles inquiétudes. Jusque-là il n’avait eu que quelques rares vomissements, sans douleur dans la région hépatique ni dans l’épaule, sans hoquet, sans fièvre. En somme rien chez lui n’indiquait que le nerf phrénique fût en souffrance, bien que le diaphragme se trouvât refoulé bien haut vers les parties supérieures de la cage thoracique, comme nous le verrons plus loin. Deux symptômes résumaient pour lui sa situation : absence complète d’appétit, diminution toujours croissante des forces. Aujourd’hui même, il n’y a rien de changé à ses yeux, le gonflement du ventre qui offre des pro-
portions considérables, n’ayant que médiocrement attiré son attention.
Cet homme, d’une taille moyenne, d’une stature ordinaire, porte sur son visage profondément amaigri, l’empreinte d’une maladie déjà ancienne, et qui a jeté dans toutes les fonctions un trouble considérable. Les tissus sont généralement pâles, mais l’aspect n’est ni terreux, ni siibictérique.
Le thorax est amaigri sans doute, mais cet amaigrissement n’est pas aussi marqué que dans la cirrhose atrophique; le contraste frappant qui, dans la cirrhose de Laënnec, s’observe entre le thorax décharné et l’abdomen considérablement distendu, manque absolument dans le cas actuel. La région épigastrique est fortement bombée; le ventre, au niveau des flancs et de l’hypogastre, n’est que très peu augmenté de volume. Les parois abdominales sont parcourues par des réseaux veineux dont le développement est, en somme, peu avancé. La tuméfaction indiquée plus haut semble se rapporter à la présence du foie hypertrophié. La matité hépatique commence en haut au niveau d’une ligne passant par les deux mamelons à 7 centimètres au-dessus de l’appendice xyphoïde; à sa limite inférieure elle décrit une courbe qui passe à 6 centimètres au-dessous de l’ombilic; dans son diamètre vertical, elle mesure 29 centimètres et se termine à gauche à 11 centimètres à partir d’une ligne parallèle à l’axe du corps passant par l’ombilic. La rate présente son volume normal. Les fonctions digestives s’accomplissent toujours mal. Il existe un peu de tendance à la constipation, depuis le début de la maladie. Les urines sont très rouges et laissent déposer un précipité couleur de brique pilée très abondant. La pointe du cœur bat dans le cinquième espace à 1 centimètre en dehors du mamelon; les bruits cardiaques ne sont pas modifiés sensiblement dans leur timbre ou leur rhythme; le pouls, petit et fréquent, bat 110 fois par minute. Le maade, avant le début de son affection, saignait fréquemment du nez et particulièrement de la narine gauche; depuis, ces épistaxis ont beaucoup diminué, mais se reproduisent toute-
fois de temps en temps. Le système nerveux central et périphérique, ainsi que les organes des sens, semblent avoir conservé une intégrité parfaite.
Quelle conclusion tirer de tous ces signes relativement au diagnostic de l’affection présentée par notre sujet? (Ici l’auteur entre dans de longues considérations relatives h la difficulté du diagnostic.)
l'"'' avril. — Le malade a saigné du nez plusieurs fois la veille toujours par la narine gauche. Le réseau veineux augmente de netteté. On continue toujours la même médication : régime lacté, vin de quinquina, potion composée de 10 gouttes de teinture de noix vomique et de 4 grammes d’extrait mou de quinquina avec 1 milligramme de phosphure de zinc. Cependant notre maître M. Picot, qui depuis deux jours seulement a vu le malade, émet l’idée d’un cancer du foie en s’appuyant plus spécialement sur la rapidité de la marche cachectisante de la maladie. Il rapproche ce cas de ceux que déjà nous avons observés dans le service et pense qu’il s’agit selon toute probabilité d’un cancer primitif.
20 avril. — Cette hypothèse ne tarde pas à se vérifier, et cependant les symptômes qui surgissent pourraient faire croire à une affection carcinomateuse de l’estomac ayant retenti sur le foie. En effet, le malade a vomi la veille une grande quantité d’un liquide présentant une coloration marc de café. Toutefois cette idée ne peut se soutenir, puisque les troubles digestifs signalés n’ont jamais été ceux du cancer stomacal. Au reste, le lobe droit de la glande hépatique forme toujours une espèee de promontoire qui s’avance vers les limites inférieures de la région ombilicale. En arrière de la poitrine et à droite on trouve une matité absolue à partir de l’épine de l’omoplate jusqu’à la base; dans cette zone, les vibrations thoraciques ainsi que le murmure vésiculaire ont disparu, mais on n’entend ni égophonie, ni pectoriloquie, de plus le thorax n’est nullement déformé ; l’hypothèse d’une cirrhose hypertrophique graisseuse est donc abandonnée, et l’on accepte le diagnostic de cancer primitif du foie.
25 avril. — Le malade continue à vomir des quantités considérables d’un liquide analogue dans sa nature à celui que nous avons précédemment indiqué. L’affection fait des progrès effrayants, et la terminaison fatale ne se fera pas longtemps attendre. Les urines rendues dans les 24- heures ne dépassent pas le chiffre de 60 grammes, mais contiennent 10 grammes pour 1000 d’urée. L’œdème développé autour des malléoles s’accuse de plus en plus, toutefois il ne dépasse pas le genou; sur la jambe droite il est beaucoup moins accentué qu’à gauche, et d’une manière générale, qu’on le considère à droite ou à gauche, il est bien loin d’atteindre les mêmes proportions que dans les maladies du cœur, des reins, et la cirrhose de Laënnec. La cavité abdominale est fortement distendue par des gaz, mais elle ne contient pas de liquide.
Le malade meurt le 27 avril, après avoir présenté jusqu’à la dernière heure les mêmes vomissements.
Notons que nous n’avons jamais trouvé ni sucre, ni albumine dans les urines.