OBSERVATION I
D'après les notes communiquées pur M. le professeur Trêlat et les précieux renseignements fournis par mon excellent maître et ami
M. le ])T P. Segond.
Dupont Prosper, âgé de 48 ans, scieur de long, entre, le 14 décembre 1882, à l’iiopital Necker, salle Saint-Pierre, lit n° 12.
Antécédents héréditaires — Mère morte, à l’âge de 54 ans, d'un cancer probable de l’estomac.
Antécédents personnels. — Vers l'âge de 7 ans, glandes suppurées
des deux côtés du cou.
Homme grand, fort, vigoureux, figure très énergique.
Histoire de la maladie. — Début il y a cinq mois, vers le milieu du
mois de juillet 1882.
Le malade s’aperçoit de l’existence d’une petite grosseur du volume d’un petit pois mobile sous la peau dont la coloration était normale et qui ne présentait pas l'aspect de peau d’orange ; cette tumeur était située à l’angle de la mâchoire, du côté gauche.
Depuis cette époque, accroissement lent et progressif. 11 y a cinq semaines, la grosseur devient plus douloureuse. — Douleurs locales, spontanées, élancements profonds, battements dans la moitié correspondante de la tête (moitié gauche). La bouche est déviée ; impossibilité de siffler, de fermer complètement l’œil gauche.
Difficulté de mâcher du côté gauche.
Écartement des mâchoires, difficile au delà d’un certain point; retentissement douloureux pendant la mastication.
Troubles de l’audition n’ont fait qu’augmenter depuis cette époque ; amaigrissement, diminution des forces.
Depuis quinze jours, accroissement rapide, douleurs plus» vives, insomnie.
Etat actuel. — 15 décembre. — Sensations de bosselures fermes dont une ou deux commencement à adhérer à la peau et à la froncer. Immobilité profonde, totale •; fixité, pénétration profonde, creux parotidien comble.
Ganglions sous-maxillaires, sous-sterno-mastoïdiens. Phénomènes nerveux : facial, acoustique.
Dimensions de la masse principale au compas d’épaisseur: 6 centimètres environ verticalement et transversalement.
Pas de différence dans la température locale des deux côtés.
Diagnostic clinique : Carcinome de la parotide, le seul qu’on puisse faire aujourd’hui, attendu que la multitude des tumeurs mixtes nous jette dans une confusion regrettable.
« Si l’on me traquait dans mon repaire, disait M. Trélat dans sa clinique du 18 décembre 1882, je dirais donc : carcinome, mais j’ajouterais : il y a, peut-être d’autres tissus mélangés à la masse. »
Dans ces conditions, l’opération serait forcément incomplète, redoutable, dangereuse pendant son exécution. Abstention chirurgicale. Traitement médical.
Janvier. — -Augmentation rapide. Adhérences certaines plus marqués, douleurs névralgiques intenses, quatre injections de morphine par jour au 30 janvier.
Février. — La tumeur va s’ulcérer. Douleurs croissantes. Le malade fait peine à voir.
25. — La tumeur est ramollie, couverte d’arborisations vasculaires ; d’énormes veines rampent à la surface de la tumeur; celle-ci est doublée de volume, ulcérée. Hémorragies veineuses. Orthopnée. Hébétude morphinique.
Mort le 5 avril, avec foyers analogues dans le foie, le poumon, le mésentère.
Analyse histologique par le Dr Latteux, chef du laboratoire d’histologie de la clinique chirurgicale de Necker.
L'ensemble de la tumeur est constitué par d’énormes alvéoles remplis d'une masse de cellules, soit rondes, soit fusiformes. Nous trouvons donc réunis tous les caractères du carcinome.
En outre, il existe des détails sur lesquels il est bon d’appeler l’attention. La tumeur qui nous occupe a subi un développement rapide, elle s’est ulcérée. 11 en est résulté un aspect histolo-
gique qu’on ne rencontre pas dans les tumeurs à marche plus lente.
Ici nous voyons, en effet, les cellules contenues dans les alvéoles se multiplier à l’infini et donner naissance à des éléments embryonnaires qui revêtent divers caractères selon leur âge, depuis la cellule ronde ou ovale, jusqu’à l’élément fusiforme très allongé.
Quant au stroma, on le retrouve en quelques points avec son aspect fibreux primitif; mais, dans la majeure partie du tissu, il suit l’exemple des alvéoles et se montre infiltré de nombreux éléments en voie de prolifération.
Nous avons donc sous les yeux un exemple de carcinome à marche envahissante qui s'est ulcéré et dont les éléments d’origine sont plus ou moins transformés par l’évolution.
Notons encore que le foie et le poumon étaient farcis de nodules constitués d’après le type que nous venons de décrire.
Les cellules hépatiques offraient deux altérations, soit la dégénérescence graisseuse, soit une atrophie granuleuse des plus accentuées.
AUTRES DOCUMENTS MOINS COMPLETS POUR SERVIR A L01IST0IRE du carcinome
J'ai rassemblé sons ce titre tous les renseignements relatifs au cancer qui figurent dans un certain nombre d’observations et notamment dans celle de la thèse d'A. Bérard, il sera facile de se convaincre de tout ce que ces observations offrent d’incomplet ou de douteux et de l’utilité qu'il y a à reconstruire sur de nouveaux faits l’histoire du carcinome parotidien.
(. Bulletins de la Société anatomique, 1847, t. XXII, p. 100) (résumée).
M. Macquet présente une tumeur parotidienne extirpée par Blandin.
Femme de 60 ans, début deux ans, peu volumineuse pendant deux mois, a beaucoup augmenté depuis huit jours.
Elle occupait la face externe de la parotide, commençant audessous du conduit auditif externe et s’étendant jusqu’au niveau de l’angle de la mâchoire.
Tumeur lisse, molle et pourtant résistante avec un point très rénitent. Compression du conduit auditif rendant l’ouïe moins facile.
La tumeur, incisée après l’extirpation, a laissé suinter un liquide jaunâtre, analogue à celui de l’encéphaloïde ; elle est composée de vaisseaux nombreux et d'une pulpe d’aspect encéphaloïde. Pas d'hérédité, pas de généralisation.
(1 8o 1 , t. XXVI, p. 82 (résumée). Übserv. de Lecomte).
Militaire, 40 ans. Petite tumeur de l’angle du maxillaire gauche. Extirpation. Récidive. Nouvelle extirpation. Nouveaux bourgeons cancéreux un mois après.
Examen de Lebert. Éléments cancéreux. Développement incomplet des tumeurs à marche rapide ou des cancers récidivés.
(. Bulletins de la Société de chir., t. I, p. 492).
Chassaignac. — Discussion de la ligature conditionnelle de la carotide primitive pour l’extirpation de la parotide.
Il s’agit d’un homme de 67 ans, porteur d'une énorme tumeur encéphaloïde, ulcérée, siégeant à la région parotidienne droite. Cette tumeur envoyait un prolongement vers la carotide. ( Rapport de Maisonneuve sur les opérations faites par Gensoul , 27 août 1851.)
Mémoire de Tri quel. Diagnostic douteux. Cancer ou sardane.
[Arch. méd., 4e série, 1852. Obs. V. Variété encéphalo'ide ; extirpation sans blessure de la carotide.)
Le 12 mai 1847, est entré salle Saint-Charles, service deM. le professeur Denonvilliers, Lèhlond Louis, Agé de 22 ans, peintre en bâtiments. Il porte une tumeur à la région parotidienne droite ; rien de semblable dans sa famille.
11 y a un an qu’il commença à éprouver quelques douleurs sans cause connue dans la région parotidienne droite, bientôt une petite grosseur s'y lit sentir. Aucun traitement ne fut mis en usage; mais, quelques mois plus tard, la tumeur augmenta rapidement, les douleurs étaient vives, lancinantes, presque continues. Le malade effrayé vint demander son admission à l’hôpital.
C’est un jeune homme blond, d'une taille assez élevée, dont la santé parait délicate ; il affirme cependant qu’il n’a jamais été sérieusement malade. Du reste, toutes ses fonctions paraissent en bon état. L’affection de la région parotidienne semble tout à fait locale, La tumeur est unique, plus grosse qu’un œuf, dont elle offre assez bien la forme.
La grosse extrémité répondait à la peau. Celle-ci roule facilement sur les différentes bosselures de la tumeur.
Les mouvements de mastication sont à peine gênés. Au toucher, la tumeur est généralement dure, mais c’est une dureté en quelque sorte élastique; çà et là, elle cède un peu sous le doigt sans pour cela être molle ou lluctuante. On ne remarque point de saillie dans le pharynx. Aucune trace d’engorgement dans les ganglions environnants.
M. Denonvilliers diagnostique une tumeur cancéreuse se fondant sur ce que :
1° Elle avait commencé sans cause connue, s’était développée lentement d'abord;
2° Puis accroissement rapide après quelques mois;
3° Douleurs vives;
4° La jeunesse du malade aurait peut-être dû tout d'abord éloigner l'idée de cancer; mais, si le squirrhe est rare à 22 ans, l’encéphaloïde est malheureusement chose commune.
Extirpation. — La tumeur était enkystée, elle était confondue
avec le prolongement antérieur ou
massétérin delà glande parotide.
Pas de lésion de la carotide, mais hémiplégie faciale.
Examen de la tumeur. — Après l’avoir débarrassée du kyste enveloppant, on remarque à sa surface plusieurs points saillants, bosselés. La portion qui était sous-cutanée est élargie, celle qui plongeait dans l’excavation parotidienne n’est guère quun bord étroit.
Avant d’arriver au tissu propre de la tumeur, il faut encore en¬
lever une couche fibreuse résistante qui l’entoure complètement et se moule sur ses différentes inégalités. Si on le fend longitudinalement, on voit que son intérieur est cloisonné par un grand nombre de lamelles fibreuses très minces et souvent incomplètes. Leui réunion semble former plusieurs loges différentes.
L’aspect du tissu morbide n’est point uniforme; ici le tissu est dur et crie sous le scalpel, là la couleur est opaline, blanc bleuâtre, avec des teintes grises et la pression en exprime un suc visqueux, grisâtre. Plus loin, c’est une bouillie rougeâtre ; au centre et surtout dans les noyaux de la surface, on trouve de petits foyers sanguins mêlés à de la matière encéphaloïde et creusés au milieu par des sortes d’alvéoles dont la réunion compose la masse morbide.
La vascularité est considérable. On y distingue facilement et à l’œil nu des vaisseaux petits et nombreux. C’était donc une tumeur encéphaloïde avec quelques points squirrheux (Lebert et Robin). C’était bien la glande elle-même, continuée avec la tumeur; il restait encore quelques vestiges intacts.
Guérison en trois semaines. Trois mois après, guérison de 1 hémiplégie faciale.
OBSERVATION DE MOORE {Med. Times. 1869, t. II, p. 489).
Tumeur cancéreuse de la région parotidienne, traitée par les caustiques après ligature de la carotide primitive.
Ce cas est intéressant par suite de l’action rapide des caustiques.
Benjamin M..., 25 ans, marié... Traité depuis trois mois pour une tumeur du cou considérée par les médecins comme une adénite strumeuse. Vue par les chirurgiens, la tumeur paraît être « d'aspect indubitablement cancéreux avec tubercules et grandes ramifications veineuses à la surface ».
Le microscope a montré que la tumeur était formée de cellules à noyaux se multipliant rapidement.
Il y eut, plusieurs hémorrhagies, qu'il fut difficile d'arrêter. Le malade entre à l’hôpital. Il est pâle, anémié par les hémorrhagies. La tumeur est saillante, en partie ulcérée, dépassant le lobule de l'oreille gauche, occupant toute la région parotidienne, mesurant 4 pouces et demi d'étendue, allant de la joue au front et paraissant adhérer aux os. La tumeur est pulsatile et douloureuse.
Au-dessus de la clavicule, deux ou trois ganglions auxquels aboutissent des lymphatiques indurés.
Nouvelle hémorrhagie grave provoquant la ligature de la carotide primitive.
1er octobre. — Nuit bonne, température un peu plus élevée du côté gauche. Conjonctive droite plus injectée. Pupilles égales. Douleurs calmées par l'hyosciamine.
On applique de la pâte au chlorure de zinc. La tumeur s’arrête bientôt, Tétât général s’améliore.
Réflexion. — Il ne serait pas impossible qu’on ait eu affaire à un sarcôme malin.