I. — Bacille de Ducrey
1) Morphologie et coloration. — La nature du chancre mou à été mise en évidence, d'une façon précise, par Ducrey qui, en 1889, en a décrit l'agent pathogène, étudié ensuite sur coupe par Unna et dont la spécificité a été définitivement établie par Nicolle en 1898. |
Il se trouve dans le pus qui recouvre la surface du chancre ou dans celui du bubon satellite. C’est un bacille de très petite taille, court (1,5 à 24 de long sur 0,5 » de large), arrondi à ses deux extrémités et qui présente le caractère essentiel d’être coloré en navette, c'est-à-dire que son centre reste inco- lore et paraît vide, tandis que son pourtour prend le colorant surtout aux extrémités qui semblent coiffées de deux petites calottes violettes. On peut, il est vrai, colorer le bacille dans toute son étendue comme il l’est dans les coupes en le lais-
sant par exemple en contact très prolongé avec la matière colorante.
Qu il soit libre ou englobé par les leucocytes, il se rencontre sous trois états tous également ‘caractéristiques, isolé, en amas où en chaînetles. La disposition en amas ne serait, pour certains auteurs, qu'un artifice depréparation. Quant aux chaïnettes, on en rencontre formées de deux éléments dans le pus chancrelleux; de douze à quinze éléments dans les cultures.
Il se colore électivement par les couleurs d’aniline et ne prend pas le Gram. Deux méthodes de coloration semblent donner aujourd’hui les résultats les plus précis : ce sont celle de Pick et Jacobson d'une part, celle de Tribondeau d'autre part. Nous en donnerons plus loin la technique.
Ce microorganisme est très petit et se colore très faiblement, ce qui rend sa recherche très laborieuse sur frottis et sur coupe. Il ne faudrait pas prendre de vulgaires diplocoques pour des Bacilles en navette. Certains diplocoques formés de deux éléments en grains. de café séparés par un intervalle clair, peuvent en effet simuler des Bacilles en navette ; mais 4° dans le diplocoque les grains constituants sont plus gros que les calottes polaires du Bacille en navette ; 2° ensuite et surtout, l'intervalle qui sépare les grains du diplocoque est fissuraire (il atteint à peine la moitié de l’épaisseur d'un grain), tandis que l'intervalle clair placé entre les calottes du Bacille est relativement considérable ; 8° enfin, l'intervalle clair n'est pas nettement limité latéralement dans le diplocoque, alors que dans le Bacille une ligne violette très ténue réunit de partet d'autre du corps bacillaire les deux calottes polaires.
Le groupement des Bacilles en navette bout à bout par deux ou en chaïnettes et la situation intracellulaire de certains d’eux sont encore des caractères en faveur du Bacille de Ducrey.
2) Culture. — On ne peut cultiver sur les milieux usuels le Bacille du chancre mou. Mais en 1901, tandis que Lenglet en réussissait des cultures sur peau humaine peptonisée, Bezancon, Griffon et Le Sourd montraient qu'on peut l'ense
mencer avec succès sur du sang gélosé. On obtient ainsi des
colonies arrondies, brillantes, du volume d’une tête d’épingle. Il faut naturellement opérer aussi aseptiquement que possible ; on badigeonnera par exemple le chancre à la teinture d'iode pour supprimer l'infection superficielle, on appliçuera un pansement aseptique et le lendemain on ensemencera largement.
À vrai dire cette culture est trop délicate pour entrer dans la pratique courante et ses résultats sont trop aléatoires : souvent les microbes d'infection secondaire poussent seuls alors que le bacille de Ducrey ne fournit pas de colonies,
Cependant les constatations négatives sur lames, l’insuccès de l’auto-inoculation peuvent faire de la culture un précieux auxiliaire. On sait en effet la rareté du parasite dans le suc chancreux et dans le pus ganglionnaire et il peut arriver que la goutte étalée en frottis ou inoculée ne contienne pas de germe vivant alors qu'un ensemencement large sur sang gélosé permette de déceler souvent la présence du bacille. Il se présente en chaïinettes de douze à quinze éléments, d’où son nom de streptobacille. Les chaîneltes de streptocoques s'en différencient en ce qu’elles prennent le Gram.
30 /noculalion. — L'inoculation se pratique dans un but
diagnostique soit chez l'animal, soit plus communément chez le porteur du chancre.
On a reproduit chez l'animal des chancres expérimentaux typiques. Notamment les travaux de Thibierge, Ravaut et Le Sourd en 1905. après ceux de Nicolle, montrèrent que le lieu d'élection pour l'inoculation était le bord libre de la paupière de macaque. C’est à peu près le seul animal chez lequel on puisse reproduire le chancre mou : celui-ci ne présente ordinairement pas de suppuration, ni de grandes pertes de substance, ni d'adénopathie, et les bacilles ne s’y rencontrent que dans les régions superficielles, ne se montrant ni dans le derme, ni dans le tissu conjonctif sous-jacent,
On peut dire que l’inoculation est un procédé de diagnosüc, car le chancre ainsi produit est tout différent de l’accident syphilitique primitif transmis au singe et qui ne se
développe chez lui qu’au bout ‘de vingt-trois jours environ. Elle a la même valeur que l’auto-inoculation. L'auto-inoculation est une méthode qui ne présente aucun
danger, aucun frais, dont la technique est simple, les résultats rapides et indiscutables.
Il suffit de prendre du pus à la surface de l’ulcération suspecte préalablement nettoyée et de l’inoculer au bras ou à la cuisse, entre derme et épiderme. On applique sur cette région un verre de montre que l’on fixe au moyen d’une bande de diachylon. Une fenètre est pratiquée sur cette bande en regard de la région inoculée afin de surveiller le développement dé la pustule.
Le premier jour la piqûre reste it au moins en
apparence ; mais dès le lendemain, et au plus tard le surlen-
demain, après vingt-quatre ou quarante-huit heures, une
inflammation se manifeste au point piqué : la peau rougit, un .
liquide séro-purulent soulève l’épiderme ; bref il se forme une vésicule bien visible à l'œil et surtout très distincte à la loupe.
Le troisième jour, la sérosité purulente accumulée ‘sous l'épiderme est devenue du pus mieux formé ; la base de cette vésicule s’est enflammée ; on a affaire à une véritable pustule.
Le quatrième et le cinquième jour, la pustule prend un plus grand développement et, soit par l'extension de l’ampoule purulente, soit par l’inflammation et le gonflement de la partie adjacente de la peau, elle acquiert les proportions d’uxe grosse pustule ecchymateuse.
En pratique, du deuxième au troisième jour, après avoir rompu mécaniquement la pustule, après l'avoir essuyée minutieusement, on peut constater, en s’aidant de la loupe, la petite ulcéralion puléiforme caractéristique de la chancrelle.
Il n'y a pas de pustules d'autre nature qui aient cette marche régulière et progressive. Les fausses pustules, celles . qu’on obtient avec du pus non chancreux, ont un développement moins rapide, moins grand et surtout elles n’ont pas pour fond une ulcération chancreuse. De plus, la pustule
d'inoculation est elle-même réinoculable dès le premier jour de son apparition. RS
Il est inutile que cette; ulcération prenne un trop granû développement et, dès que le diagnostic sera ainsi posé, il faut se hâter de la cautériser avec le thermocautère.
Dans certains cas où la recherche du bacille de Ducrey est rendue impossible par l'application sur l’ulcération d’iodoforme, de bismuth, de calomel, etc..., l’inoculation du pus chancrelleux acquiert une très grande valeur et notre maître le D' Hudelo nous a appris à appliquer cette méthode qui est utilisée d'une façon constante dans son service.
4° Séro-réaction. — Enfin, s'inspirant des expériences de Bordet-Gengou sur la recherche des sensibilisatrices, basées sur la méthode de déviation du complément, Gallia en 4907 au laboratoire de parasitologie de l’Université de Turin a cherché si dans le sang d'individus atteints de chancre mou, on pouvait déceler la présence d'anticorps spécifiques vis-à-vis de la sécrétion du chancre même ou vis-à-vis du bacille de Ducrey.
De ces expériences, qui paraissent ne pas avoir eu de suite, il semble cependant ressortir que les sensibilisatrices sont bien spécifiques car l’on n'obtient pas la déviation du complément quand on emploie le sérum de sang d'individus syphilitiques ou lorsque le sérum d'individus atteints de chancre mous est mis en rapport avec la sécrétion de ganglions lymphatiques de syphilitiques.
Grâce à la rapidité des autres méthodes de laboratoire et de l’auto-inoculation en particulier, cette réaction sérologique. même mise au point, ne présenterait jamais, au point de vue pratique, qu'un intérêt tout à fait secondaire.